‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 133 sur 254 · LIVRE VII, CKAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CKAP. I

croirait avoir ..le trépas à se reprocher si elle n’avait la faiblesse dç la satisfaire. Pour moi, quelque amour qui m’attache à Séraphine, je n’aurai jamais la lâche complaisance d’adhérer à ses sentiments là-dessus. Périssent toutes les duègnes d’Espagne avant que je consente à l’éloignement d'un garçon que je regarde plutôt comme un frère que comme un domestique !

Lorsque don Alphonse eut ainsi parlé, je lui dis : Seigneur, je suis né pour être le jouet de la fortune. J’avaiç compté qu’elle cesserait de me persécuter chez vous, oii tout me promettait des jours heureux et tranquilles. 11 faut pourtant me résoudre à m’en bannir, quelque agrément que j’y trouve. Non, non, s’écria le généreux fils de don César; laissez-moi faire entendre raison à Séraphine. 11 ne sera pas dit que vous aurez été sacrifié aux caprices d'une duègne pour qui d’ailleurs on n’a que trop de considération. Vous ne ferez, lui répliquai-je, seigneur, qu’aigrir Séraphine en i-ésistant à ses volontés. J’aime mieux me retirer que de m’exposer, par un plus long séjour ici , à mettre la division entre deux époux si parfaits. Ce serait un malheur dont je ne me consolerais de ma vie.

Don Alphonse me défendit de prendre ce parti; et je le vis si ferme dans le dessein de me soutenir, qu’indubitablement Lorença en aurait eu le démenti si j’eusse voulu tenir bon : ce que j’aurais fait si je n’eusse écouté que mou ressentiment. 11 y avait des moments où , piqué contre la duègne , j’étais tenté de ne la point ménager; mais, quand je venais à considérer qu’on révélant sa honte ce serait poignarder une pauvre crealure dont je causais tout le malheur et que deux maux sans remède conduisaient visiblement au tombeau, je ne me sentais plus que de la compassion pour elle. Je jugeai, puisque j’étais un mortel si dangereux, que je devais en conscience rét^lir par ma retraite la tranquillité dans le château; ce* que j’exécutai dès le lendemain avant le jour, sans dire adieu à mes deux maîtres, de peur qu'ils ne s’ojiposassent à mon départ par amitié pour moi. Je me contentai de laisser dans ma chambre un écrit qui contenait un compte exact que je leur rendais de mou administration.

CHAP» II. Ce que devint 6il Blas afH^ sa sortie du chAtesii de teyvfy tX des heureuses suites qu'eut le mauvais succès de set amouis. ,

J’étais monté sur un bon cheval qui m’appartenait, cl je portais dans ma valise deux cents pistoles , dont la meilleui’e partie me venait des bandits tués et des trois mille ducats volés à Samuel Simon ; car don Alphonse, sans me faire rendi’e ce que j'avais touché, avait restitué cette -somme entière dé ses propres deniers. Ainsi , regardant mes effets comme un bien devenu légitime par cette restitution, j’en jouissais sans scrupule. Je possédais donc un fonds qui ne me permettait pas de m’embarrasser de l’avenir, outre la confiance qu’on a toujours' en son mérite à l'àge que j’avais. D’ailleurs, Tolède m’offrait un asile agréable. Je ne doutais point que le comte de Polan ne se fît un plaisir de bien recevoir un de ses libérateuis, et de lui donner un logement dans sa maison. Mais j’envisageais ce seigneur comme mon pis-aller, et je résolus, avant que d’avoir recours à lui, de dépenser une partie de mon argent à voyager dans les royaumes de Murcie et de Grenade, que j’avais particulièrement envie de voir. Dans ce déssein, je pris le chemin d’Almanza, d’où, poursuivant ma route, j’allai de ville en ville jusqu’à celle de Grenade, sans qu’il ni’arrivât aucune mauvaise aventure. Il semblait qtte la fortune, satisfaite de tant de tours qu’elle m’avait joués, voulût enfin me laisser en repos. Mais la traîtifssc m’en préparait bien d’autres, comme on le verra dans la suite.

Une des premières personnes que je rencontrai dans les rues de Grenade fut le seigneur don Fernand de Leyva, gendre, ainsi que don Alphonse, du comte de Polan. Nous fûmes également sui'pris l’un et l’autre de nous trouver là. Comment donc, Gil Blas, s’ccria-t-il , vous dans cette ville! qui vous amène ici? Soigneur, lui dis-je, si vous êtes étonné de mo voir en ce pays-ci , vous le serez bien davantage quand vous saurez pourquoi j’ai quitté le service du seigneur don César et de son fils. .Alors je lui contai tout ce qui s’était passé entre Sephora et moi, sans lui rien déguiser. Il en rit de bon cœur; puis, reprenant son sérieux : Mon ami, me dit-il, je vous offre ma médiation dans cette affaire. Je vais écrire à ma bellesoeui’... Non, non, seigneur, interrompis-je, ne lui écrivez point, je vous prie ! Je ne suis pas sorti du château de Leyva

Page 1