LIVRE VII, CBAP. II
jKjur y irtounier. Tailes, s’il vous plaît, un aiiliv uaigc de la bonté que vous avez pour moi. Si quelqu’un de vos amis a liesuin d’un seciétame ou d'un intendant, je vous conjure de lui parler en ma faveur. J’ose vous assurer qu’il ne vous reproclicia pas de lui avoir donné un mauvais sujet. Trèsvolontiei's, réiwndit-il; je ferai ce que vous souhaitez. Je suis venu à Grenade pour voir une vieille tante malade : j’y serai i encore trois semaines, après quoi je partirai pour me rendi-e à mon château de Lorqui, où j’ai laissé Julie. Je demeure dans cette maison, poursuivit-il en me montrant un hôtel qui était à cent pas de nous. Venez me trouver dans quelques joms; je vous aurai peut-être déjà déterré un poste convenable.
Eflèctivement, dès la première fois que nous nous revîmes, il me dit ; Monsieur l’archevêque de Grenade, mon parent et mon ami, voudrait avoir près de lui un homme qui eût de la littérature et une bonne main pour mettre au net ses écrits; car c’est un grand auteur. Il a composé je ne sais combien d’homélies et il en fait encore tous les jours qu’il prononce avec applaudissement. Comme je vous crois son fait, je vous ai projiosé, et il m’a promis de vous prendre. Allez vous présenter à lui de ma part; vous jugerez, par la réception qu’il vous* fera, si je lui ai parlé de vous avantageusement.
La condition me parut telle que je la pouvais désirer. Ainsi, m’étant prép.ué de mon mieu.v à paraître devant le prélat, je me rendis un matin à l’archevêché. Si j’imitais les faiseurs de romans, je ferais une pompeuse description du palais épiscopal de Grenade; je m’étendrais sur la structure du bâtiment; je vanterais la richesse des meubles; je parlerais des statues et des tablcau\ qui y étaient; je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu’ils représentaient; mais je me contenterai de dire qu’il égalait eu magnificence le palais de nos rois.
Je trouvai dans les appartements un peuple d’ecclésiastiques et de gens d’épée, dont la plupaii étaient des ofllciei's de monseigneur, sc*s aumôniers, ses gentilshommes, ses écuyère ou ses valets de chambre. Les laïques avaient tous des habits
* Uoniclies, d'un mot girc i|iit vcat dii'u asstmblétf ilKCunrs bmilicri dcscviqnci M peu)do.
Ca BLAS.
superbes : on les aurait plutôt pris jmir des seigneurs que. pour des domestiques. Ils étaient fiers et faisaient les hommes de conséquence. Je ne pus m’empêcher de rire en les considérant, et de m’en moquer en moi-mèine. Parbleu ! disais-je, ces gens-ci sont bien heureux de porter le joug de la servitude sans le sentir; cir enfin, s'ils le sentaient, il me semble qu’ils auraient des manières moins orgueilleuses. Je m’adress<ii à un grave et gros pei-sonnage qui se tenait à la porte du cabinet de l’archevêque pour l’ouvrir et la fermer quand il le fallait. Je lui demaridai civilement s’il n’y avait pas moyen de palier à monseigneur. Attendez, me dit-il d’un air sec; Sa Grandeur va sortir pour aller entendre la messe; elle vous donnera en passant im- moment d’audience. Je ne répondis pas un mot. Je m’armai de patience , et je m’avisai de vouloir lier conversation avec quelques-uns des officiers; mais ils commencèrent à m’examiner depuis les pieds jusqu’à la tète, sans daigner me répondre une syllabe; après quoi iis se regardèrent les uns les .autres en souriant avec orgueil de la liberté que j’avais prise de me mêler à leur entretien.
Je demeurai, je l’avoue, tout déconcerté de me voir traiter ainsi par des valets. Je n’étais pas encore bien remis de ma confusion , quand la porte du cabinet s’ouvrit. L’archc^'êque parut. 11 se lit aussitôt un profond silencÆ paiani ses officiei’s. qui quittèrent tout à coup leur maintien insolent pour en prendre un respectueux devant leur maître. Ce prélat était dans sa soixante-neuvième année, fait à peu près comme mon iincle le chanoine Gil Ferez, c’est-à-dire gros et court; il avait par-dessus le marché les jambes fort tournées en dedans, et il était si chauve qu’il ne lui restait qu’un toupet de cheveux par derrière , ce qui l’obligeait d’emboîter sa tête dans un bonnet de laine fine à longues oreilles. Malgré tout cela, je lui trouvais l’air d’un homme de qualité, sans doute q)arcc que je savais qu’il en était un. Nous autres personnes du oomimin, nous regardons les grands seigneurs avec une prévention qui leur prête souvent un air de grandeur que la nature leur a refusé.
1/archevêque s’avança vei’s moi d’abord, et me demanda d’un tçn de voix plein de doucem’ ce que je souhaitais. Je lui dis (|ue j’étais le jeune homme dont le seigneur don Fernand
LIVHR Vil, CUAP. II.
de Leyva lai avait parlé. 11 ne me donna pas le temps de lui en dii-e davantage. Ah ! c’est vous, s’écria-t-il, c’eSl vous dont il m'a fait un si bel éloge? Je vous retiens à mon service; vous êtes une bonne acquisition pour moi. Vous n’avez qu'à demeurer ici. A ces mots, il s'appuya sur deux écuyei-s, et sortit après avoii’ écouté des ecclésiastiques qui avaient quelque chose à lui communiquer. A peine fut-il hors de la chambre oii nous étions, que les mêmes officiers qui avaient dédaigné ma convel^ation vinrent la rechercher. Les voilà qui m’environnent, qui me gracieusent et me témoignent de la joie de me voir devenir commensal de l’archevêché. Ils avaient entendu les paroles que leur niaître m’avait dites, et ils mouraient d’envie de savoir sur quel pied j’allais être auprès de lui; mais j’eus la malice de ne pas contenter leur curiosité, pour me venger de leurs mépris.
Monseigneur ne tarda guère à revenir. 11 me fit entrer dans son cabinet pour m’entretenir en particulier. Je jugeai bien qu’il avait dessein de tâter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et me préparai à mesurer tous mes mots: 11 m’interrogea d’abord sur les hiunanités. Je ne répondis pas mal à ses questions; il vit que je connaisses assez les autem's grecs et latins. 11 me mit ensuite sur la dialectique; c’est où je l’attendais. 11 me trouva là-dessus ferré à glace. Votre éducation, me dit-il avec quelque sorte de sm-prise, n’a point été négligée. Voyons présentement votre écriture. J’en tirai de ma poche une feuille que j’avais apportée exprès. Mon prélat u’en fut pas mal satisfait. Je suis txmtcnt de votre main, s’écriat-il, et plus encore de votre esprit. Je remercierai mon neveu don Fernand de m’avoir donné im si joli garçon ; c’est un vrai présent qu’il m’a fait.
Nous fûmes interrompus par l’arrivée de quelques seigneurs grenadins qui venaient dîner avec l’archevêque. Je les laissai ensemble, et me retirai parmi les officiers, qui me prodiguèrent alors les honnêtetés. J’allai manger avec eux qttand il en fut temps, et s’ils m’observèi'ent pendant le repas, je les examinai bien aussi. Quelle sagesse il y avait dans i'extérieur des ecclésiastiques! Us me pai'urent de saints personnages, tant le lieu où j’étais tenait mou esprit en respect ! U ne me vint pas seulement en pensée que c’était de la fausse
monnaie, comme si l'on n'en pouvait pas voir chez les princes de l’Église r
J'étais assis auprès d’un vieux valet de chambre nommé Melchior de la Ronda ; il prenait soin de me servir de bons morceaiLX. L'attention qu'il avait pour moi m'en donna pour lui, et ma politesse le charma. Seigneur cavalier, me dit-il tout bas après le dîner, je voudi'ais bien avoir une conversation particulière avec vous. En même temps il me mena dans iin endroit du palais où personne ne pouvait nous entendre; et là il me tint ce discours : Mon- fils, dès le premier instmat que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination. Je veux vous en donner une marque certaine en vous faisant une confidence qui vous sera d'une grande utilité. Vous- êtes ici dans une maison où les vrais et les faux dévots vivent pêle-mêle. 11 vous faudrait un temps infini pom’ connaître le terrain. Je vais vous épargner une si longue et si désagréable étude, en vous découvrant, les caractères des uns et des autres; après cela, vous pourrez facilement vous conduire.
Je commencerai, poursuivit-il, par monseigneur. C'est un prélat foi-t pieux qui s’occupe sans cesse à édifier le peuple, à le porter à la vertu par des sei-mons pleins d’ime morale excellente, qu'il compose lui-même. Il a depuis vingt années quitté la cour, pour s’abandonner entièrement au zèle -qu'il a |K)ur son troupeau. C'est un savant personnage, un gi-and orateur : il met tout son plaisir à prêcher, et ses auditeurs sont ravis de l’entendre. Peut-être y a-t-il un peu de vanité dans son fait; mais, outre que ce n’est point aux hommes à |>énétrcr les cœm s, il me siérait mal d’éplucher les défauts d'une personne dont je mange le pain. S’il m'était permis de reprendre quelque chose dans mon maîtr e , je blâmerais sa sévérité. Au lieu d avoir de l’indulgence pour les faibles ecclésiastiques, il les punit avec trop de rigueur. Il persécute sur»tout sans miséricorde ceux qui, comptant sur- leur innocence, euti-eprcnnent de se justifier juridiquement, au mépris de son autorité. Je lid trouve encore un autre défaut, qui lui est commun avec beaucoup de personnes de qualité ; quoiqull aime ses domestiquas, il ne fait aucune attention à leur s services , et il les laissera vieiUir dans sa maison sans songer à hiur procurer quelque établissenrent.' Si quelquefois il icor
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