‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 143 sur 254 · LIVRE VII, CRAP. VII. 4t · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CRAP. VII. 4t

minois! Ah ! friponne, que tù charmeras de cavaliers, si lu te fais comédienne !

Elle me tint encore d'autres discours séduisants, et me fit déclamer quelques vers, seulement pour me faire juger moimême de la belle disposition que j'avais à débiter du comique. Lorsqu’elle m’eut entendue, ce fut bien autre chose. Elle me donna de grands applaudissements , et me mit au-dessus dt toutes les actrices de Madrid. Après cela, je n’aurais pas été excusable de douter de mon mérite. Arsénié deineui’a atteinte et convaincue de jalousie et de mauvaise foi. 11 me fallut convenir que j'étais un sujet tout admirable. Deux comédiens qui arrivèrent dans le moment, et devant qui Phénicc m’obligea de répéter les vei-s que j'avais déjà récités, tombèrent dans une espèce d'extase , d’où ils ne sortirent que pour me combler de louanges. Sérieusement , quand ils se seraient défiés tous trois à qui me louerait davantage, ils n’auraient pas employé d’expressions plus hyperboliques. Ma modestie ne fut point à l’épreuve de tant d’éloges. Je commençai à croire que je valais quelque chose, et voilà mon esprit tourné du côté de la comédie.

Oh çà, ma chère, dis-je à Ph'énice, c'en est fait; je veux sidvre ton conseil et entrer dans ta troupe , si elle l’a pour agréable. A ces paroles, mon amie, transportée de joie, m’embrassa, et ses deux camarades ne me parurent pas moins ravis qu’elle de me voir ces sentiments. Nous convînmes que le jour suivant je me rendrais au théâtre dans la matinée, et ferais voir à la troupe assemblée le même échantillon que je venais de montrer de mon talent. Si j’avais fait concevoir une opinion avantageuse de moi chez Phénice, tous les comédiens en jugèrent encore plus favorablement lorsque j’eus dit en leur présence une vingtaine de vers seulement. Us me reçurent volontiers dans leur compagnie; après quoi je ne fus plus occupée que de mon début. Pour le rendre plus brillant, j’employai tout ce qui me restait d'argent de ma bague, et, si je n'en eus pas assez pour me mettre superbement, du moins je trouvai l’art de suppléer à la magnificence par un goût tout galant.

Je parus enfin sur la scène pour la première fois. Quels battements de mains! quels éloges! 11 y a de la modération.

mon ami, à te dire simplement que je ravis les spectateurs. Il faudrait avoir été témoin du bruit que je fis dans Séville, pour y ajouter foi. Je devins l’entretien de toute la ville, qui pendant trois semaines entières vint en foule à la comédie; de .sorte que la troupe rappela par cette nouveauté le public, qui commençait à l’abandonner. Je débutai donc d’une manière qui charma tout le monde. Or, débuter ainsi, c’était comme si j'eusse fait afficher que j’étais à donner au plus offrant et dernier enchérisseur. Vingt cavaliers de toutes sortes d’dges et de conditions s'offrirent à l’envi de prendre soin de moi. Si j’eusse suivi mon inclination, j'aurais choisi le plus jeune et le plus joli; mais nous ne devons, nous autres, consulter que l’intérêt et l’ambition lorsqu’il s’agit de nous établir : c'est une règle de théâtre. C'est pourquoi don Ambrosio de Nisana, homme déjà vieux et mal fait, mais liche, généreux , et l’iin des plus puissants seigneurs d'Andalousie , eut la préférence. Il est vrai que je la lui fis bien acheter. Il me loua une belle maison, la meubla très-magnifiquement, me donna un bon cuisinier, deux laquais, une femme de chambre, et mille ducats par mois à dépenser. Il faut ajouter à cela de riches habits, avec u'ne assez grande quantité de pierreries. Jamais Arsénié n'avait été dans un état plus brillant. Quel changement dans ma fortune! .Mon esprit ne put le soutenir. Je me parus tout à coup à moi-mème une autre personAe. Je ne m'étonne plus s’il y a des filles qui oublient en peu de temps le néant et la misère d'où un caprice de seigneur les a tirées. Je t'en fais un aveu sincère : les applaudissements du public, les discours tlatteurs que j’entendais de toutes parta, et la passion de don Ambrosio , m’inspirèrent une vanité qui alla jusqu'à l’extravagance. Je regardai mon talent comme un titre de noblesse. Je pris les aiis d’une femme de qualité; et, devenant aussi avare de regards agaçants que j’en avais jusqu’alors été prodigue, je résolus de n’aiTèter ma vue que sur des ducs, des comtes et des marquis.

Le seignem’ de Nisana venait souper chez moi tous les soirs avec quelques-mis de ses amis. De mon côté, j’avais soin d’assembler les plus amusantes de nos comédiennes, et nous passions une bonne partie de la nuit à rire et à boire. Je m’accommodais fort d’une vie si agréable; mais elle ne dura que

Page 1