LIVRE VII, CHAP. IX
Quoique ce vieillard eût toute l’apparence d'un homme sage , je le trouvai si fou, que je ne pus m’empùcher de lui rire au nez. Au lieu de s'offenser de mon impolitesse, il en sourit, et continua de parler dans ces termes, après avoir promené sa vue dans la salle, et s’être assuré que personne ne nous écoutait ; Je ne m’étonne pas de vous voir si prévenu contre deux sciences qui passent aujourd’hui pour frivoles; l’étude longue et pénible qu’elles demandent décourage tous les savants, qui y renoncent, et qui les décrient de dépit de n’avoir pu les acquérir. Pour mpi, je ne me suis point rebuté de l’obscurité qui les enveloppe, non plus que des difficultés qui se succèdent sams cesse dans la recherche des secrets chimiques et dans l’art merveilleux de transmuer les métaux en or.
Mais je ne pense pas, poursuivit-il en se reprenant, que je parle à un jeune cavalier à qui mes discours doivent en effet paraître des rêveries. Un échantillon de mon savoir-faire vous disposera mieux que tout ce que je pourrais dire à juger de moi plus favorablement. A ces mots , il tira de sa poche une fiole remplie d’une liqueur vermeille. Ensuite il me dit : Voici un éUxir que j’ai composé ce matin des sucs de certaines plantes distillées à l’alambic; car j’ai employé presque toute ma vie, comme Démocrite, à trouver les propriétés des simples et des minéraux. Vous allez éprouver sa vertu. Le vin que nous buvons à notre souper est très-mauvais, il va devenir excellent. En même temps, il mit deux gouttes de son élixhdans ma bouteille, qui rendiient mon vin plus délicieux que les meilleurs qui se boivent en Espagne ‘.
■ Caglioitro *T*it de* élixir* mTStérieux et des receltct de ce genre pour ezciler renlhousiesme de ses admirateurs.
J'ai vu à Saint-Domingue des negret de Guinée op<-rer des prodiges plus étnnnanu encore. Le fameux Makandal, qui avait séduit tant de noirs et empoisonné tant do blancs, faisait remplir publiquement trois cuves d'eau claire et limpide. Il déployait trois mnnefaoirs blancs, et les trempait dans ces trois enves. Le premier mouchoir qu'il tirait de la première cuve en sortait de couleur de eboir, et représentait, selon lui, le régne des blancs, qui passait. Le deuxième mouchoir sortait i |>ea près ronge, pour Ggurer les Caraïbes détruits par les Europteps, et dont le règne était passé. Le dernier mouchoir blanc sortait de la cuve tout noir : El voilà It rigtu dt$ nègre*.' s écriait le jongleur. Makandal arborait ce mouchoir au bout d'une perche : c'était le drapean noir; et l'on peut juger de l'ciret qu'il produisait sur l'assemblée de cet pauvres esclaves. On n'a pas pu savoir par quel escamotage s'opérait la métamorphose de ce triple mouchoir. Les nègres de Guinee ont beaucoup de secrets pareils, qai a* •ont pas tous incocents.
I.c merveilleux frappe rimagination ; et, quand une fois elle est gagnée, on ne se sert plus de son jugement. Charmé d’un si beau secret , et persuadé qu’il fallait être un peu plus que diable pour l’avoir trouvé, je m’écriai, plein d’admiration ;
O mon père ! pardonnez-moi, de grâce, si je vous ai pris d’abord pour un vieux fou; je vous rends justice présentement. Je n’ai pas besoin d’en voir davantage pour être assuré que vous feriez, si vous vouliez, tout à l’heure un lingot d’or d’une barre de fer. Que je serais heiu^eux si je possédais cette admii able science ! Le ciel vous présersre de l’avoir jamais ! interrompit le vieillard en poussant un profond soupir. Vous • ne savez pas, mon fils, ce que vous souhaitez. Au lieu de me porter envie, plaignez-moi plutôt de m'être donné tant de peine pour me rendre malheureux. Je suis toujours dans l’inquiétude ; je crains d’être découvert, et qu’une prison perpétuelle ne devienne le salaire de tous mes travaux. Dans cette appréhension , je mène une vie errante , déguisé tantôt en prêtre ou en moine, et tantôt en cavalier ou en paysan. Est-ce donc un avantage de savoir faire de l’or à ce prix-là , et les richesses ne sont-elles pas im vrai supplice pour les personnes qui n’en jouissent pas tranquillement ?
Ce discours me paraît fort sensé, dis-je alors au philosophe.
Rien n’est tel que de vivre en repos. Vous me dégoûtez de la pieri’e philosophale. Je me contenterai d’apprendre de vous ce qui doit m’arriver. Très-volontiers, me répondit-il, mon enfant; j’ai déjà fait des observations sur vos traits, voyons à présent votre main. Je la lui présentai avec une confiance qui ne me fera guère d'honneur dans l’esprit de quelques lecteurs, qui peut-être à ma place en auraient fait autant *.
11 l’examina fort attentivement, et dit ensuite avec enthousiasme : Ah ! que de passages de la douleur à la joie, et de la joie à la douleur ! Quelle succession bizarre de disgrâces ef de prospérités 1 Mais vous avez déjà éprouvé une grande partie
' Ju%rnai se nioquail déjÀ de la crédulité et de la faiblesse des feninies
Qui vont, d'un faux prophète implomot l'examen,
Lui présenter uns honte et le front et la main.
Frontemqut manumque
PraMit aolf.
(JUVEN., Sat. VI, 68}.)
LIVRK VH, en Al’. IX.
de ces alternatives de fortune; il ne vous reste plus guère de malheurs à essuyer, et un seigneur vous fera une agréable destinée qui" ne sera point sujette au changement.
Après m'avoir assiuré que je pouvais compter sur cette prédiction, il me dit adieu, et sortit de l'auberge, où il mir laissa fort occupé des choses que je venais d'entendre. Je ne doutais point que le marquis de Marialva no fût le seigneur en question ; et, par conséquent, rien ne me paraissait plus possible que l'accomplissement de la prédiction. Mais, quand je n'y auiais pas vu la moindie apparence, cela ne m'eût point eml»èché de donner au faux moine une entière créance , tant il s'éUiit acquis, par son élixir, d'autorité sur mon esprit. De mon coté, pom’ avancer le bonheui- qui m'était prédit, je résolus de m'attacher ap marquis plus que je n'avais fait à aucun de mes maiti-es. Ayant pris cette résolution, je me retirai à notie hôtel avec une gaieté que je ne puis exprimer : jamais femme n'esi sortie si contente de chez une devineresse
' C'est 1U& femmes surtout qu'appartient en cflet cette démangeaison d’apprendre leur bonne aventure ; et il y a longtemps qn'cUcs ont celte maladie. Horace a fait une ode exprès pour détourner Leucotoé. de cette curiosité, dont il fait même un crime. Sei>e nc/o4. (Horat. Carm. lib. I, xi.) Thômas Corneille a peint celle faiblesse ih« bequ SORS dans la piccc de l'inconnuj comédie agréable, joucc en 1C7S«
^ . viRGlNE, tuioanu de la comietsc.
Un je UC sais quel bruit a frappé mes oreilles - Que des Bohémiens font ici des merveilles :
Si vous les consulU.‘z, peut'^lre ils vous dirout
De quels côtés vos feux à la lin toui^eroiit.
Eovo>ez«les cberclici é
/ LA COMIESSE.
Sottise toute pure!
TIRGINE.
lis sout bavants, dil^oo, sur la bonne aventure»