‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 149 sur 254 · LIVRE VII, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. X

Je ne me sentais pas la conscience assez nette pour être content de moi; aussi je me reprochai d’avoir appuyé l'impos- Uye de Laure. J’avais beau me dire, pour m’excuser, que je n'avais pu ^honnêtement donner nn démenti à une flUe qui n'avait en vue que de me faire plaisir, et qu’en quelque façon

Il sait qu'il faut d'abord*ètre bien avec soi.

On peut tromper les grands, cblouir le ^ulgaire;

Hais à sa conscience oo ne peut se soustraire.

Soit donc que le Cancer préside aux plus longs jours,

Soit que le Capricorne euvre aux nuits un long courut.

Le sage s'interroge : il observe en silence,

Dons la juste rigueur de sa propre balance, *

Si de ses actions l’équilibre est réglé, *

Si (lar aucun excès il n'est jamais troublé;

S’il a vers le bien seul dirigé ses études, !

Tourné ses sentiments, Oécbi ses babitndes;

S’il n'a point pris le change et couru trop souvent,

De chimère en chimère, après Tombre et le venu Pour peu que l'on s’oublie, aisément on s'égare,

Et l'on prévient ses torts mieux qu'on ne b^s réparo;

C'est le soin dont surtout le sage est soucieux.

Jamais au doux sommeil il ne livre ses T^tix,

Que, mettant devant lui son âme toute nue,

De sa journée entière il n’ait fait la revue.

Il se dit à lui>mème : « Eh bien 1 ce jour de plus

> N'est>il à mettre au rang que dos jours siipcrnus?

> Comment en ai-jeusé? Qu’ai-jc oublié de fuireT

> J'ai parlé : qu'ai-jc dit qu'il aurait fallu taire? a

> Chez moi de quel travail ai-je cueilli le fruit ?

> Ou bien hors de chez moi quel motif m'a conduii?

V Ai-je pris le parti qu'il fallait que je prisse?

» Al-je é:outé plutôt l'orgueil ou le caprice 7

> Ou par légèreté me suis-je détourné

> Du but qne la raison m’avait déterminé 7

> Si j’ai pu soulager le malheur, riudigence,

> Ai-je à ce saint devoir mis de la négligence?

> Ai-je réglé mes vœux ? Ai-je osé préférer

> Ce qu'il eût été mieux de ne pas désirer?

> Ai-je à mon intcrèrsacrifié ma gloire ?

^ > Ai-je blessé quelqu’un ? Personne a-t-il pu croire

> Que mes discours, mon air, voulussent l’oITcnscr?

> Ai-je d'aucun égard osé me dispenser?

> Pourquoi surtout quitter, trop contraire à moi-môinêÿ

> La loi que je connais, et la vertu quo j'aime, '

> Pour n\i* livrer au vice à mon cœur étranger,

> Me repentir sans cesse et ne jamais changer? >

Ainsi donc, actions, paroles et pensées,

Du matin jusqu’au soir sont toutes repassées;

Ainsi le sage en tout se scrute, et n’omet rien pour se purger du mal et s'animer au bien.

fîlL BLAS.

je m’étais trouvé dans la nécessité de me rendre complice de la supercherie; peu satisfait de cette excuse, je répondais que je ne devais donc pas pousser les choses plus loin , et qu’il fallait que je fusse bien effronté pour vouloir demeurer auprès d'un seifpieiu’ dont je payais si mal la confiance. Enfin, après un sévère examen, je tombai d’accord avec moi-même, que si je n’étais pas un fripon, il ne s'en fallait guère.

De là passant aux conséquences, je me représentai que je jouais gros jeu, en trompant un homme de condition qui, poui' mes péchés, peut-être, ne tarderait guère à découvrir la fourberie. Une si judicieuse réflexion jeta quelque terreur dans mon esprit ; mais des idées de plaisir et d’intérêt l’eurent bientôt dissipée. D’ailleurs, la prophétie de l’homme à l’élixir aurait suffi pour me rassurer. Je me livrai donc à des images tout agréables. Je me mis à faire des règles d’arithmétique, à compter en moi-même Ja somme que feraient mes gages au bout de dix années de service. J'ajoutais à cela les gratifications que je recevrais de mon maître ; et, les mesurant à son humeur libérale, ou plutôt à mes désii's, j’avais une intempérance d’imagination, si l’on peut paider ainsi, qui ne mettait point de bornes à ma fortune. Tant de bien peu à peu m’assoupit, et je m’endormis en bâtissant des chàteaiLx en Espagne.

Je me levai le lendemain sur les huit heiues pour aller recevoir les ordres de mon patron ; mais, comme j’ouvrais ma porte pour sortir, je fus tout étonné de le voir paraître devant moi en robe de chambre et en bonnet de nuit. 11 était tout seul. Gil Blas, me dit-il, hier au soir, en quittant votre sa-ur, je lui promis de passer chez elle ce matin ; mais une alVaire de conséquence ne me permet pas de lui tenir parole. Allez lui témoigner de ma part «pie je suis bien mortifié de ce contre-temps, et assurez-la que je souperai encore aujourd’hui avec elle. Ce n’est pas tout, ajoüta-t-il en me mettant entre les mains une boui'se, avec une petite boîte de chagrin enrichie de pierreries, portez-lui mon portrait, et gardez cette bouj se où il y a cinquante pistoles que je vous donne pouimarque de l’amitié que j’ai déjà pour vous. Je pris d’iuie main le portrait, et de l’auti'e la bourse que je méritais si peu. Je.courus sur-le-champ chez Lame, en disant dans l’excès

Page 1