‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 15 sur 254 · LIVRE I, CHAP. Iff · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. Iff

ni pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu’on coinmencei ait par nous mettre à la gène. Ainsi, cédant à notre frayeur, nous sortîmes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rue, les autres le jardin; chacun cherche son sdut dans la fuite; et le jeune bourgeois d’Astorga, aussi troublé que nous de l’idée de la question, se sauva comme un autre Knée, sans s’embarrasser de sa femme. Alore le muletier, à ce que j’appris dans la suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème produisait l’eflet qu’il en avait alteiidu, alla vanter cette ruse ingénieuse à la bourgeoise, et lâcher de proüter de l’occasion ; niais cette Lucrèce des Asturies, à qui la mauvaise mine de son tentateur prêtait de nouvelles forces, fit une vigoureuse résistance et poussa de grands cris, La patrouille, qui par hasard en ce moment se troma pi'ès do riiôtellerie, qu’elle connaissait pour un lieu digne de son attention, y entra, et demanda la cause de ces cris. L'hôte, qui chantait dans sa cuisine et feignait de ne rien entendre, fut obligé de conduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui criait. Ils arrivèi-ent bien à propos: l’Asturienne n’en pouvait plus. Le commandant, hoinine grassier et brutal, ne vit pas plutôt de quoi il s’agissait, qu’il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l’amoureux muletier, en l’apostrophant dans des termes dont la pudeur n’était guère moins blessA* que de l’action même qui les lui suggérait. Ce ne fut pas tout ; il se saisit du coupable, et le mena devant le juge avec l’accusatrice, qui, malgré le désordre où elle était, voulut aller elle-même demander justice de cet attentat. Le juge l’écouta, et, l’ayant attentivement considérée, jugea que l’accusé était indigne de pardon. 11 le fit dépouiller sur-le-champ et fustiger en sa présence ; puis il ordonna que le lendemain, si le mari de l’Asturienne ne paraissait point, deux archers, aux frais et dépens du délinquant, escorteraient la complaignante jusqu’à la ville d’Astorga.

Pôur moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne ; je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et, sautant tous les fossés que je ti-ouvai sur mon passage, j’arrivai enfin auprès d’une forêt. J’allais ru'v jeter et me cacher dans le plus épais hallier, loi-S(jue deu.x lioiimies il cheval s’offrirent tout à coup àu-devant de mes

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pas. Ils cHèroiit : Qui va là? ot comme ma 8iir|>ri8C ne iih> permit pas de n^pondre sur-le-champ, ils s’ approchèrent de moi ; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge, Us me sommèrent de leur apprendre qui j’étais, d'oii je venais, ce que je voulais aller faire en cette forêt, et surltait de ne leur rien déguiser. A cette manière d'interroger, qui me parut bien valoir la question dont le muletier nous avait fait fête, je leui répondis que j’étais un jeune honiinc d'Oviédo qui allait à Salamanque : je leur contai même l’alarme qu’on venait de nous donner, et j’avouai que la crainte d’êtiv appliqué à la torture m’avait fait prendre la fuite. Ils tirent un ^iat de rire à ce discours qui marquait ma simplicité; et l’un des deux me dit : Rassurc-toi, mon ami ; viens avec nous, et ne « crains rien ; nous allons te mettre en sûreté. A ces mots, il me nt monter en croupe sur son cheval, et npus nous enfonçâmes dans la forêt.

Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre ^ je n’en augurais cependant rien de sinisUv*. Si ces gens-ci, disais-je en moi-même, étaient des voleurs, ils m’auraient volé et peut-être assassiné. Il faut que ce soient de bons gentilshommes de ce pays-ci, qni, me voyant effrayé, ont pitié de moi et m'emmènent chez eux par charité. Je ne fus pas longtemps dans l’incertitude. Après quelqties détours que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes au pied d’une colline, où nous descendîmes de cheval. C’est ici que nous demeurons, me dit un des cavaliers. J’avais beau regarder de tous côtés, je n’apercevais ni maison ni cabane, pas la moindre apparence d’habitation. Cependant ces deux hommes let'èrent une grande trappe de bois, couverte de broussailles, qui cachait l'entrée d’une longue allée en pente et souterraine, où les chevaux se jetèrent d’eux-mémes, comme des animaux qui y étaient accoutumés. Les cavaliers m’y firent entrer avec eux; puis, baissant la trappe avec des cordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de mon oncle Ferez pris comme un rat dans une ratière.

, ClIAV. IV. — . OvKi'ipiwD da MMilerraia, et quelle* ebotot jr vil Gii lllat.

Je connus alors aVec quelle soiie de geu* j’élais, et l’on pont bien juger que cette connaissance ra’ôta ma première

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mûnte. Une frayeur plus grande et pfUs juste vûit s’empara; de mes sens; ^ crus que j'aliais perdre la vie avec mes ducats. Ainsi, rae regardant comme ime vietiiBe qu’en caaduit à raii~ tel, je mmxhais, déjà plus mort que vif, aotre mes deux conducteurs, qui, sentant bien que je tremblais, m’exhortaient inutilement à ne rien craindi’e. Quand m^us eûmes fait en- \dron deux cents pas, -en tournant et ai descendant toujoui-s, nous entrânses dans une . écurie qu’éclairaient deux- grosses lampes de fer pendues à la voûte. 11 y avait une bonne provisicm de paille et plusieurs tonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y pouvaient ^re à l’aise; m^s il n’y avait alors que les deux qui venaient d'arriver*. Un vieux nègre, qui paraissait pourtant encore assez vigoureux, se mit à les attacher au râtelier. * /

Nous 8<H'tîme8 de l’écurie, et, à la triste lueur de quelques autres lampes qui semblaient n’éclairer ces lieux que pour en montrer l'horreur, nous parvînmes à une cuisine Où une vieille femme faisait rôtir des viandes sui* un brasier et préparait le souper. La cuisine était ornée des ustensiles nécessaires, et tout auprès on voyait une office poui'vue de toutes sortes de provisions. La cuisinière ( il faut que j’en fasse k> portrait ) était une personne de soixante et quelques années. Elle avait eu dans sa jetmesse les cheveux d’un blond très-;ai’dent, car le temps ne les avait pas si bien blanchis, qu’ils n’eussent encore quelepies nuances de leur piemière couleiu'. Outre un teint olivâtre, elle avait un menton pointu et relevé, avec des lèvres fort enfoncées; un grand nez aquilin lui des« cendait sur la bouche, et ses yeux partüssaient d’un très-beau ronge pourpré. ■ ^ .

Tenez, dame Léonarde, dit un des cavaliers en me pi-éseatant à ce bel ange des t^èbres, voici un jeune garçon que nous vous amenons. Puis il se tourna démon côté, et, i-emaiv quant que j’étais pâle et défait : Mon ami, me dit-il, reviens de ta frayeur; on ne te veut faü'e aucun mai. Nous avions besoin d’un valet pour soulager notre cuisinière ; nous t’avons renconü'é, cela est heureux pour toi. Tu tiendras ici la place d’un garçon qui s’est laissé mourir depuis quinze jours. C’était un jeune homme d’une complexion très-délicate. Tu me parais plus robuste que lui, lu ne moiu’ras pas sitôt. Yéritable-

CH. BLAS

ment lu ne reverras phis le soleil ; mais, ea récompense, tu feras l)onnc chère et beau feu. Tu passeras tes jours avec Léo> narde, q«ii est une créature fort humaine : tu auras toutes tes petites commodités. Je veux te faire voir, ajoula-t-il, que tu n'es pas ici avec des gueux. En même temps il paît un flambeau et m’ordonna de le suivre.

Il me mena dans une cave , où je vis une infinité de bouteilles et de pots de terre bien bouchés , qui étaient pleins , disait-il, d'un vin excellent. Ensuite il me fit traverser plusieurs chambres. Dans les unes il y avait des pièces de toile ; dans les autres, des étolTcs de laine et des étoffes de soie. J'aperçus dans une autre de l’or et de l’argent, sans compter beaucoup de vaisselle à diverses armoiries. Après cela , je fe suivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre éclairaient, et qui servait de communication à d'autres chambn's. 11 me fit là de nouvelles questions. Il me demanda comment je me nommais, pourquoi j’étais sorti d'Oviédo; et lorsque j’eus satisfait sa curiosiié: Eh bien! Gil Blas, me dit-il, puisque lu n'as quitté ta patrie que pour chercher quelque bon poste, il faut que tu sois né coiffé, poui' être tombé entre nos mains. Je te l’ai déjà dit, tu vivras ici dans l’abondance, et rouleras sur Tor et sur l’argent. D’ailleurs, tu y seras en sûreté. Tel est ce souterrain, que les officiers de la sainte hermandad ‘ viendraient cent fois dans cette forêt sans le découvrir. L'ehliée n'en est connue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être me demanderas-tu comment nous l’avons pu faii-e sans que les habitants des environs s’en soient aperçus ; mais apprends, mon ami, que ce n’est point notre ouvrage, et qu’il est fait depuis longtemps. Après que les Maures se furent rendus maîtres de Grenade, de TAragon, et de presque toute l'Espagne, les chrétiens qui ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent la fuite, et vinrent se cacher dans ce pays-ci, dans la Biscaye, et dans les Astiu'ics, où le vaillant don Pelage s'était retiré. Fugitifs et dispersés par pelotons, ils vivaient

* Heimanda(ff confrérie. La sainte bermaoilad, troupe établie en Espagne contre - tei Yoletirf 4e grands chemins et les autres malfaitaors. Celait one maréchaussée plut pwlicnltcremenl affectée à riiH^uisitioD. EUo se refusait quelquefois à remplir les or* dres des magistrats civils et du roi même, lorsque ces ordres pouvaient être en con<* cnrrencc avec les Intérêts du saint*ofAce.

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