LIVRE I, CHAP. II
me les apprêtait, je liai conversation avec l’hôtesse, que je n’avais point encore vue. Elle me parut assez jolie; et je trouvai ses allures si vives , que j’aurais bien jugé, quand son mari ne me l’aurait pas dit, que ce cabaret devait être fort achalandé. Lorsque l’omelette qu’on me faisait fut en état de m’être servie, je m’assis tout seul à une table. Je n’avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra, suivi de l'homme qui l’avait arrêté dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière, et pouvait bien avoir trente ans. 11 s’approcha de moi d’un air empressé. Seigneur écolier, me dit-il, je viens d’apprendre que vous êtes te seigneur Gil Btas de Santillanc, l'ornement d’Oviédo et le (lambeau de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyez ce savantissime , ce bel esprit dont la réputation est si gi-ande en ce pays-ci? Vous ne savez pas, continua-t-il en s’adressant à l’hôte et à l’hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possédez ; vous avez un trésor dans votre maison : vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde. Puis, se tournant de mon côté et me jetant les bras au cou ; Excusez mes transports, ajouta-t-il ; je ne suis point maître de la joie que votre présence me cause.
Je ne pus lui répondre sur-le-champ, parce qu’il me tenait si serré, que je n’avais pas la respiration libre, et ce ne fut qu’après que j'eus la tête dégagée de l’embrassade que je lui dis : Seigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu à Pegnaflor. Comment, connu! reprit-il sur le même ton; nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à la ronde. Vous passez ici pour un prodige ; et je ne doute pas que l’Espagne ne se trouve un jour aussi vaine de vous avoir produit , que la Grèce d’avoir vu naître ses sages. Ces paroles furent suivies d’une nouvelle accolade, qu’il me fallut encore essuyer, au hasard d’avoir le sort d’Antée *. Pour peu (jue j’eusse eu d’expérience, je n’i^urais pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles; j’anrais bien connu, à seS flatteries outrées, que c’étak un de ces parasites que l’on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu’un étranger arrive, s’introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre
' Fils de la Terre. Il reprenait scs Torccs en la lou dinnl* Hcrrulc ne put le vaincre qu*en IVloniïant en l’air.
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à ses dépens; mais ma jeunesse et ma vanité m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur me panfi un fort honnête homme, et je l'invitai à souper avec moi. Ah! tr6svolonfiers, s’écria-t-il; je sais trop bon grc à mon étoile de m’avoir fait rencontrer rUlustrc Gil filas de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je poniTai. Je n'ai pas grand appétit, poursuivit-il; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement , et je mangerai quelques morceaux par complaisance.
En parlant ainsi , mon panégyriste s’assit vis-à-vis de moi.
On lui apporta un couvert. 11 se jeta d’abord sur l’omelette avec tant d’avidité, qu’il semblait n’avoir mangé de trois jours.
A l’air complaisant dont il s’y prenait, je vis bien qu’elle serait bientôt expédiée. J’en ordonnai une seconde, qui fut faite si i)romptement, qu’on nous la servit comme nous achevions, ou plutôt comme il achevait de manger la première. 11 y procédait pourtant d’une vitesse toujoui-s égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent , de me donner louanges sur louanges; ce qui me rendait fort content de ma petite personne.
11 buvait aussi fort souvent; tantôt c’était à ma saflté, et tantôt .à celle de mon père et de ma mère , dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d’avoir un fils tel que moi. En môme temps il vereait du vin dans mon verre, et m’excitait à lui l'aire raison. Je ne répondais point mal aux santés qu’il me portait; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement do si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l’hôte s’il n’avait pas de poisson à , nous donner, te seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s’entendait avec le parasite, me répondit : J'ai une tniife excellente; mais elle coûtera cher à ceux qui la mangeront: c’est un morceau trop friand pour vous. Qu’appelezvous trop friand? dit alors mon flatteur d’un ton de voix élevé : vous n’y pensez pas, mon ami : apprenez que vous n’avez rien (le trop bon pour le seigneur Gil filas de Santillane, (pai mérite d’être traité comme un prince.
Je fus bien aise qu’il eût relevé les dernières paroles de l’hôte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je m’en sentais ofl'ensé, et je dis fièrement à Corcuelo : Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L’hôte, qui ne
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demandait pas mieux, se mit à l’apprêter, et ue larda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite qui fil paraître une nouvelle complaisance, c’est-à-dii e qu’il donna sur le poisson comme il avait donné sur’ les œul's. 11 fut pourtant obligé de se rendre, de peur d’accident; car il en avait jusqji’à la gorge. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl, il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Blas, me dit-il en se levant de table, je suis tiop content de la bonne chère que vous m’avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges , défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pouirez rencontrer d’autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin : n’en soyez point la dupe, et ne vous croyez point, sur leur paiolc, la huitième merveille du monde. En achevant ces mots, il nic rit au nez, et s’en alla.
Je fus aussi sensible à cette baie que je l’ai été dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvais me consoler de m’être laissé tromper si grossièrement, ou, pour mieux dire, de sentir mon orgueil humihé. El] (juoi ! dis-je, le traître s’est donc joué de moi? 11 n’a tantôt alwrdé mon hôte que pour lui tiier les vei’s du nez, ou plutôt, ils étaient d’iutelligcnce tous deux. Ah! pauvre Gil Blas, meuis de honte d’avoir donne à ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histohe qui pourra bien allei' jusqu’à Oviédo, et qui t’y fera beaucoup d’honneur. Tes parents se lepenthont sans doute d’avoir tant haiangué un sot : loin de m’exhorter à ne tromper personne, ils devaient me recommander de ne me pas laisser duper. Agité de ces pensées mortifiantes, enflammé de dépif, je m’enfermai dans ma chambre et me mis au lit; ixiais je ne pus dormir, et je n’avais pas encore fermé Toeil, lorsque le muletier me vint avertir qu’il n’attendait plus que moi pour parth‘. Je me levai aussitôt; et, pendant que je m’habillais, Corciielo arriva avec un mémohe de la dépense, dans lequel la truite n’était pas oubliée; et non-seulement il m'en fallut passer pai' où il voulut, mais j’eus encore le chagrin, en lui
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livrant mon argent, Je m’apercevoir que le bourreau se ressouvenait de mon aventure. Après avoir bien payé un soupei* dont j’avais fait si désagréablement la digestion, je me rendis chez le muletier avec ma valise, en donnant à tous tes diables le parasite, l’hôte et rhôtcllerie.
CHAP. III. — De la Icniatînn qu'eut le mulotior sur la route; quelle ea fut la luite^ et coiDincnl Gil Blas tomba iUaaCbarvhde voulant éviter 8c)Ua.
Je ne me trouvai pas seul avec le muletier; il y avait deux enfants de famille de Pegnaflor, un petit chantre de Mondognedo, qui courait le pays, et un jeune bourgeois d'Astoi^, qui s’en retournait chez lui avec une jeune personne qu’il venait d’épotiser à Verco. Nous fîmes tous connaissance en pou de temps, et chacun eut bientôt dit d’où il venait et où il allait. La nouvelle mariée, quoique jeqnc, était si noire et si peu piquante, que je ne prenais pas grand plaisir à la regarder : cependant sa jeunesse et son embonpoint donnèrent • dans la vue du muletier, qui résolut de faire une tentative pour obtenir ses botuies grâces. 11 passa la journée à méditer ce beau dessein, et il en remit l’exécution à la dernière conchéc. Ce fut à Cacabelos. Il nous fit descendre à la premi^ hôtelleiie en entrant. Cette maison était plus dans la campagne que dans le boni^, et il en connaissait l’hôte pour un iiummc discret et complaisant. II eut soin de noos faire conduire dans une cbaoibre écartée, où il nous laissa souper Irtm- (|uillement; mais, sur la fin du repas, nous le vîmes entrer d’un air furieux : Par la mort! s’écria-t-il, on m'a‘ volé. J’avais, dans un sac de ciiir, cent pistoles; il faut que je les retrouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n'entend pas raillerie là-dessns, et vous allez tous avoir la question, jusqu’à CO queA'Ous ayez confessé le crime et rendu l’argent. En disant cela d'un air fort naturel, il sortit, et nous demeurâmes dans un extrême étonnement.
Il ne nous vint pas dans l’espiit que ce pouvait être ime feinte, parce que nous ne nous connaissions point assez pour pouvoir répondre les uns des autres. Je dirai plus, je soupçonnai le petit chantre d’avoh* fait le coup, comme il eut peutêtre de moi la même pensée. D’ailleurs, nous étions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quelles formalités s’observent