‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 155 sur 254 · BLAS · texte numérisé non relu

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hardiesse obligeante. Puis, m’adressant au patron, je l’assurai de mon zèle et de ma fidélité. Ce seigneur ne vit pas plutôt que sa proposition m’était agréable, <|u'il lit appeler son intendant, à qui il parla tout bas; ensuite il me dit : Cil Bla.s, je vous apprendrai tantôt à quoi je prétends vous employer.

• Vous n’avez en attendant (ju’à suivre mon homme d’aflaires; il vient de recevoir des ordres qui vous regardent. J’olk’is , laissant Fabrice avec le comte et Cupidou.

L’intendant, qui était un Messifiois des plus tins, me conduisit à son appartement en m’accablant d’honnêtetés. 11 envoya chercher le tailleur qui avait habillé toute la maison, et lui ordonna de me faire promptement un habit de la même magnificence que ceux des prîxicipaux officiers. Le tailleiuprit ma mesure et se retira. Pour votre logement, me dit le Messinois, je sais une chambre qui vous conviendra. Eh! avezvous déjeuné? poursuivit-il. Je répondis que non. Ah! pauvre gai’çon que vous êtes, reprit-il^ que ne parlez-vous? Vous êtes ici dans une maison où il n’y a qu’à dire ce qu’on souhaite pour l’avoir. Venez^ je vais a'ous mener dans un endroit où, grâce au ciel, rien ne manque.

A ces mots, il me fit descendre à l’office, où nous trouvâmes le maître d’hôtel , qui était un Napolitain qui valait bien un Messinois. On pouvait dire de lui et de l’intendant : Jean danse mieux (|ue Pierre, Pierre danse mieux que Jean. Cet honnêt»' maître d’hôtel était avec Cinq ou six de ses amis qui s’empiffraient de jambons, de langues de bœuf et d’autres viandes salées qui les obligeaient à boii e coup sur coup. Nous nous ' joignîmes à ces vivants, et les aidâmes à fesser les meilleurs vins de monsieui' le comte. Pendant que ces choses se passaient à l’office, il s’eji passait d’autres à la cuisine. Le cuisinier régalait aussi trois ou quatre bourgeois de sa connaissance qui n’épargnaient pas plus que nous le vin, et qui st> remplis- • saieiit l’estomac de pâtés de lapins et de perdrix : il n’y avait pas jusqu’aux marmitons qui ne se donnassent au cœur joie de tout ce qu’ils pouvaient escamoter. Je me crus dans une maison abandonnée au pillage; cependant ce n’était rien que cela. Je ne voyais que des bagatelles, en comparaison de ce que je ne voyais pas.

MVRE Vllf CITAP. XV. .

CTIAP. XX’. - Jloç ciiipluis que le coiiile Galiano donua dan'» sa maison a Gil Blas.

io. sortis pour aller chercher mes hai’des , et les faire apporter à ma nouvelle demeure. Quand je revins, lè comte était à table avec plusieurs seigneurs et le poète Nunez, lequel d'un air aisé se faisait servir et se mêlait à la conversation. Je remarquai même qu'il ne disait pas un mot qui ne fît plaisir la compagnie. Vive l’esprit! quand on en a, on fait bien tous' h‘s [HTSonnages qu’on veut.

Pour moi, je dînai avec les officiers, qui furent traités, à peu de chose près, comme le patron. Après le repas, je me retirai dans ma chambre, oi'i je me mis à réfléchir sur ma condition. Eh bien ! me dis-je, (Ü1 HlasJ te voilà donc auprès d’un comte sicilien dont tu ne connais pas le caractère ? A juger sur fes apparences, tu seras dans sa maison comme le poisson dans Peau. Mais il ne faut juger de rien, et tu dois te défier de ton étoile, dont tu n'as que trop souvent éprouvé la malignité.’ Outi*e cela, tu ignores à quoi il te destine. 11 a des sc^crétaiies et un intendant; qiiels services veut-il donc que tu lui rendes? Apparemment qu'il a dessein de te faii-c porter le caducée.’ A la bonne heure ; on ne saurait être sur un meilleur pied chez un seigiieur pour faire son chemin en poste.. En rendant de plus honnêtes services, on ne "marche que pas à pas, et encore n’arrive-t-on pas’ toujoui-s à son but. ' '

Tandis que je faisais de si belles it'flexions, un laquais vint me dire que tous les cavaliers (jui avaient dîné à l’hAtel venaient de sortir pour s’en l’etournei’ chez eux, et que monsieur le comte me demandait. Je volai aussitôt à son appartc ment, ou je le trouvai couché sur un sofa, et prêt à faire la sieste avec son singe, qui était à côté de>lui. ‘ ' ■

Approchez, Gil Blas, me dit-il, prenez un siège et m’écoutez.’ Je fis ce qu’il m’ordonnait, et il me paria dans ces termes î Don Fabrido m'a dit qu’entre autres bonnes qualités vou.s aviez celle de voua attacher à vos maitres, et que voua étiez^ im garçon plein d’intégrité, ta» deux choses m’ont détermiiu^ à vous pjoposer d’être à* moi. J’ai -besoin d'un domestique affectionné qui épouse mes intérêts, et-mette toute son attention à conserver mon bien, Je suis riche, à la vérité; mais ma dépense va tons les -ans tort au delà de mes revenus. Kl poui*-' • ' 38.

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quoi ? c'est qu'on me vole, c'est qu’on me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d’hôtel et mou intendant de s'entendi’e.

' ensemble; et si je ne me trompe point, en voilà plus qu’il n'en faut pour me ruiner de Tond en comble. Vous me direz que, si je les crois fripons, je n’ai qu’à les chasser. Mais oîi en prendre d’autres gui soient pétris d’un meilleur limon?

Il faut donc que je me contente de les faire observer l’un et l’autre par un homme qui aura droit d’inspection sur leur conduite; et c’est vous que je choisis pour remplir cette-comniission. Si vous vous en acquittez bien, soyez sûr que vous ne ser\1rez pas un ingrat. J’aurai soin de vous établir en Sicile très-avantageusement.

Après m’avoir tenu ce discours, il me renvoya.; et dès le soir même, devant tous les domestiques, je fus proclamé surintendant de la maison. Le Messinois et le Napolitain n'en furent pas d’abord fort mortiûés, parce qiie je leur paraissais un gaillard de bonne composition, et qu’ils comptaient qu’en partageant avec moi le gâteau ils iraient toujours leur train. • .Mais ils se trouvèrent bien sots le jour suivant, lorsque je leur déclarai que j’élais un homme ennemi de toute malversation. Je demandai au maître d’hôtel jun état des provisions. Je visitai la cave. Je pris connaissance de tout ce qu’il y avait dans l’office, je veux dire de l’argenteiie et du linge. Je les exiiortai ensuite tous deux à ménager le bien du patron , à user d’épargne dans la dépense; et je finis mon exhortation en leur protestant que j’avertirais ce seigneur de toutes les mauvaises manœuvres que je verrais faire cliez lui.

Je n'en demeurai pas là. Je voulus avoir un espion pour découvrir s’il y avait jde l'intelligence entre eujt. Je jetai les yeux sur un marmiton qui, s’étant laissé gagner par mes promesses, me dit que je ne pouvais mieux m'adresser qu’à lui pour être instruit de tout ce qui se passait au logis ; que le maiti-e d’hôtel et l’intendant étaient d’accord ensemble, et brûlaient la chandelle par les deux bouts; qu'ils détournaient tous les jours la moitié des viandes qu’on achetait pour la maison; que le Napolitain avait soin d’une dame qui demeurait vis-à-vis le collège de Saint-Thomas, et que le Messinois en entretenait une autre à la porte du Soleil; que ces deux messieurs faisaient

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