LIVRE Vil, CÜAP. XV. 4SS
Le Napolitain enrageait de me rencontrer partout; et ce qui le mortifiait cniellemcnt, c’étaient les contradictions qu'il avait à essuyer de ma paii toutes les fois qu’il s’agissait de me rendre ses comptes; car, pour mieux lui rogner les ongles, je me donnais la peine d’aller d*ans les marchés pour savoir le prix des denrées. De sorte que je le voyais venir après cela, et, comme il ne manquait pas de vouloit- feirer la mule, je le relançais vigoureusement. J’étais bien persuadé qu’il me maudissait cent fois le jour; mais le sujet de ses malédictions m’empêchait de craindre qu’elles ne fussent exaucées. Je ne sais comment il pouvait résister à mes persécutions et ne pas quitter le service du seigneur sicilien. Sans doute que, malgré tout cela, il y trouvait son compte.
Kabrice, que je voyais de temps en temps, et à qui je contais toutes mes prouesses d’intendaijt, jusqu’alore inouïes, était plus disposé à blâmer ma conduite qu’à l’approuver. Dieu veuille, me dit-il un jour, qu’après tout ceci ton désintéressement soit bien récompensé ! Mais entre nous, si lu n’étais fias si roide avec le maître d’hôtel, je crois que tu n’en ferais pas plus mal. Eh (}uoi ! lui répondis-je, ce voleur mettra elfrontément, dans un état de dépense, à dix pisloles un poisson qui ne lui en aura coûté que quatre, et tu veux que je lui passe cet article? Pourquoi non? répliqua-l-il froidement : il ' n’a qu’à te donner la moitié du surplus, et il fera les choses dans les règles. Sur ma foi, notre ami, continua-t-il en branlant la tête, pour un homme d’esprit, votis vous y prenez bien mal ; votts êtes un vrai gâte-maison, et vous avez bien la mine de servir longtemps, puisque vous it’écorchez pasU’auguille pendant que vous la tenez. Apprenez que la fortune ressemble à ces coquettes vives et légères qui échappent aux galants (|ui ne les brusquent pas.
Je ne fis que rire des discours de Nunez; if en rit lui-même à son tour, et voulut me persuader qu’il ne me les avait pas tenus sérieusement. Il avait honte de m’avoir donné inutilement un mauvais conseil. Je demeurai ferme dans la résolution d;être toujoui-s fidèle et zélé. Je ne me démentis point, et j’ose dire qu’en quatre mois, par mon épargne, je fis pi-otit 4 mon niailre de trois mille ducats pour le moins.
Alt. HLAS.
S&AP. XTI. —.De raceidenl qei erfiee ea liogedu eemte de Sallaiio; dv ckafrln
qu'on oui ce teignaur. Comment 6il BUi tomba malade, et quille Bit la suite Je sa
maladie.
Au bout de ce temps-là, le repos qui rouait à rhôtcl fut étrangement troublé par unr accident qui ne paraîtra qu’une bagatelle au lectear, et qui devint pourtant une chose fort sérieuse pour les domestiques et surtout pour moi. Cupidon, ce singe dont j'ai parlé, cet animal si chéri du patron, en voulant un jour sauter d’une fenêtre à une autre, s’en acquitta si mal, qu’il tomba dans la coiw et se démit une jambe. Le comte ne sut pas sitôt ce malheur, qu’il poussa des cris comme une femme; et, dans l’excès de sa douleur, s’en prenant à tous ses gens sans exception, peu s’en fallut qu’il ne Àt maison nette. Il borna toutefois sa fureur à maudire notre négligence 'et à nous apostropher sans ménager les termes. 11 envoya chercher sur-le-champ les chirurgiens de Madrid les plus habiles pour les fractures et dislocations des os. Ils visitèrent la jambe du blessé, la lui remirent, et la bandèrent. Mais quoiqu’ils assurassent tous que ce n’était rien, cela n’empêcha pas que mon maître ne retînt un d’entre eux pour demeurer auprès de l’animal jusqu'à parfaite guérison.
J’aurais tort de passer sous silence les peines et les inquiétudes qu’eut le seigneur sicilien pendant tout ce temps-là. Croira-Uon bien que le jour il ne quittait point son cher Cuptdon? 11 était présent quand on le pansait, et la nuit il se levait deux ou trois fois pour le voir. Ce qu’il y avait de plus fâcheux, c’est qu’il fallait qudtous les domestiques, et moi principalement, nous fussions toujours sur pied pour être prêts à courir où l’on jugerait à propos de nous envoyer ]>our le service du singe. En un mot, nous n’eûmes aucun repos dans l’hôtel, jusqu’à ce que la maudite bête, ne se ressentant .plus de sa chute-, se remit à faire ses bonds et ses culbutes urdinaires. Après cela, refuserons-nous d’ajouter foi au rapport de Suétone, lorsqu’il dit que Caligula aimait tant sou cheval, qu’il lui donna une maison richement meublée avec des officiers pour le servir, et qu’il en voulait même faire un consul? Mon patron n’était pas moins diarmé de son singe; il en aurait volontiers fait un coi'régidor.
Ce qu’il y eut de malhem-eux pour moi, c’est que j’avais
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