‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 159 sur 254 · LIVRE VU, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE VU, CHAP. XVI

sv'ant i-eçu un ordré de la com- qui l'obligeait à repassej- ou Sicile, il était parti avec tant de précipitation, qu'il n’avait plus songé à moi, soit qu’il me comptât déjà par mi les morts, soit que les pei*8onues de qualité soient sujettes à ces fautes de mémoire.

Ma garde me fit ce détail , et m’apprit que c’était elle qu' avait été chercher un médecin et un apotliicairc, afin que je ne périsse pas sans leur assistance. Je tombai dans une profonde rêverie à ces belles nouvelles. Adieu mon établissement avantageux en Sicile! adieu mes plus douces espérances! Quand il vous arrivera quelque grqnd malhem-, dit un pape, e.\amineï-vous bien, jet vous verrez qu’il y aura .toujom-s de votre faute. N’en déplaise à ce saint-père, je ne vois pas comment, dans cétte occasion, jc^contribuai à mon infortune.

Lorsque je vis évanouir' les tlatteuscs chimères dont je m’étais rempli la tête, la première chose dont je m’embarrassai l’esprit fut ma valise, que je lis apporler sirr- mon lit ponr la visiter. Je soupirai eu m’apercevant qu’elle était ouverte. Hélas ! ma ebère valise, rn’écriai-je, mon unique consolation ! vorrs avez été, à ce que je vois, à la merci des mains étrangères. Non, non, seigneur GU Blas, me dit alors la vieille, rassurez-vous, on ne vous a rien voléj j’ai conservé votre malle comme mon honneur.

• J’y trouvai Bliabit que j’avais en entrant au ^rvice du (xmite; mais j’y cherchai vainement celui que le Messirrois m’avait fait faire. Mon maître n'avait pas jugé à propos de me le laisser, ou bien quelqu’irn se l'était appr oprié. Toutes mes auti’es har*des y étaient, et même une grande bom-se de cuir qui renfermait mes espèces. Je les comptai deirx fois, ne pouvant croire, la première, qu’il n’y eût que cinquante pistoles de reste de deirx cent soixante qu’il y avait dedans avant ma maladie. Que signifie ceci, ma bonne mèi'c ? dis-je à ma garde; voUà mes finances bien diminuées. Personne pourtant u’y a touché que moi, répondit la vieille, et je les ai ménagées autant qu’il m’a été possible ; mais les maladies coûtent beaucoup,-' il faut^toujours avoir l’argent à la main. Voici, ajouta cette bonne ménagère, en tirant de sa poche un paquet de pafners, vrict im-état de dépense qqi est juste comme l’or,

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• et qüi vous fera voir que je n'ai pas employé nn denier mal à propos.

Je parcourus des yeux le mémoire, qu* contenait bien quinze ou vingt pages. Miséricorde ! que de v<d<»ille achetée pendant que j’avais été sans connaissance ! Il fallait qu'en bonillois seulement il y eût pour le moins douze pistoles. Les autres articles répondaient à cdui-là. On ne saimiit dire combien elle avait dépensé eu bois, en chandelle, en eau, en balais, et calera. Cependant, quelque enflé que fût son mémoire, toute la somme allait à peine à trente pistoles, et par conséquent il devait y ch avoir encore cent quatre-vingts de reste.

Je lui représentai cela; mais la vieille, d’un aii- ingénu, commença d’attester tous les saints qu’il n’y avait dans la bourse que quatre-vingts pistoles lorsque le maître d’hôtel du comte lui avait confié ma valise. Que dites-vous, ma bonne? interrompis-je avec précipitation; c’est le maître d’hôtel qui vous a remis mes hardes entre les mains? Sans doute , répondit-elle, c’est lui; à telles enseignes qu’en me les donnant il me dit : Tenez, bonne mère, quand le seigneur Gil Bias sera frit à l’huile, ne manquez pas de le régaler d'un bel enterrement ; U y a dans cette valjse de quc4 en faire k« frais.

Ah ! maudit Napolitain ! m’écriai-je alors ; je ne suis plus en peine de savoir ce qu’est devenu l’argent qui me manque. Vous l’avez raflé pour récompenser une partie des vols, que je vous ai empêché de faire. Après cette apostrophe, je len- . dis grâces au ciel de ce que le fripon n’avait pas tout enaporté. Quelque sujet pourtant que j’eusse d’accuser le maître d’hôtel de m’avoir volé, je ne laissai pas de penser que ma garde pouvait fort bien être la voleuse. Mes soupçons tombaient tantôt sur l’un et tantôt sur l’antre; mais c’était tou» jours la même chose pour moi. Je n’en témoignai rien à la vieille; je ne la chicanai pas même sur les ai'tidea de son beau mémoire; je n’aurais rien gagné à cela, et il faut bien que chacun fasse son métier. Je bornai mon re^ntiment à la payer et à la renvoyer trois jours après.

Je m’imaigine qu’en sortant de chez moi elle alla donner avis à Ta])othicaire qu’elle venait de mo quitter, et que je me portais assez bien pour prendre' la def de» cham|.'a sans

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CQmpt£r avec lui; car un moment après je le vis ariiver tout essoufflé. Il me présenta son mémoire, dans lequel, sous dès noms qui m’étaient inconnus, quoique j'eusse été médecin, il avait écrit tous les prétendus remèdes qu’il m'avait fournis dans le temps que j’étais sans sentiment. On pouvait appeler ce mémoire-là de vraies parties d’apothicaire; aussi nous eûmes une dispute lorsqu’il fut question du paiement. Je* prétendais qu’il rabattit la moitié de la somme qu'il demandait. II jura qu’il n’en rabattrait pas même une obole' Considérant toutefois qu’il avait affaire à un jeune homme qui, dès ce jour-là, pouvait s’éloigner de Madrid, il aima mieux se contenter de ce que je lui offrais, c’est-à-dire de trois fois au delà . dé ce que valaient ses drogues, que de s’exposer à perdre tout. Je lui lâchai des espèces à mon gi-and regret, et il se retira bien vengé du petit chagrin que je lui avais causé le jour du lavement.

Le médecin pai-ut presque aussitôt, car ces animaux-là sont toujours à la queue l’un de l’autre. J’escomptai ses visites, qui avaient été très-fréquentes, et je le renvoyai content. Mais avant que de me quitter, pour me prouver qu’il avait bien gagné son argent, il me détailla les inconvénients mortels qu’il avait prévenus dans ma maladie; ce qu’il fit en fort ^aux termes et d’un air agréable, mais je n’y compris rien du tout. Lorsque je me fus défait de lui , je me crus débarrassé de tous les ministres des Parques. Je mq. trompais : il entra un chirurgien que je n’avais vu de ma vie. Il me salua fort civilement , et me témoigna de la joie de me voir échappé du danger que j’avais couru, ce qu’il attribuait, disait-il, à deux saignées abondantes qu’il m’avait faites et aux 'entouses qu’il avait eu l’honneur de m’appliquer. Autre plume qu’on me tira de l’aile. 11 me fallut aussi cracher au bassin du chirurgien. Après tant d’évacuations, ma bourse se trouva si débile, <[u’on pouvait dire que c’était un corps confisqué, tant il y restait peu d’humide radical.

Je commençai à perôre courage en me voyant retombe dans une situation misérable. Je *m’étais, chez m'es derniers maîtres , trop affectionné aux commodités de la viè ; je ne pouvais plus, comme autrefois, envisager l’indigènce en philosophe cynique. J’avouerai pourtant que j’avais tort de me

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laisser aller à la tristesse, après avoir tant de fois épfoüvé que la fortune ne m’avait pas plutôt renversé qu’elle me relevait ; je n’aurais dû regarder l’état fâcheux où j’étais qufi comme une occasion prochaine de prospérité.

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