GU. BI.A
méritiez, et je ne dois faire aucune difQculté de vo^ doni^ la mienne. Vous saurez donc que les choses vont le mieux du monde. Le prince d’Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont attachés à sa personne» et qui s’étudient à lui plaire. J’ai eu ce matin une conversation particulière avec lui, dans laquelle il ih’a paru chagrin de se voir, par l’avarice du roi, hors d’état de suivre les mouvements de son. cœur généreux, et même de faire une dépense convenable^ un prince. Sur cela je n'ai pas. manqué de le plaindre; et» profitant de ce moment-là , j’ai promis de lui |>orter demain à son lever mille pistoles, en attendant de plus grosses sona^ mes que je me suis fait fort de lui fournir incessamment. U a été charmé de ma promesse; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance, si je lui liens parole. Allez dire , ajouta-t-il, toutes ces circonstances à mon oncle, et revenez m’apprendre ce soir ce qu’il pense là-dessus.
Je quittai le comte de Lemos dès qu’il m’eut parlé de cette sorte, et je rejoignis le duc de Lerme, qui, sur mon rapport, envoya demander à Calderone mille pistoles, dont on me chargea le soir, et que j’allai remettre au comte, en disant eu moi-même : Ho ! ho ! je vois bien à présent quel est l'infaillible moyen qu’a le ministre pour réussir dans son entre;.prise ! il a, parbleu ! raison ; et, selon toutes les apparences, cos prodigalités ne le ruineront point. Je devine aisément dans quels coffres il prend ces belles pistoles : mais, après tout , n’est-il pas juste que ce soit le père qui entretienne le fils? Le comte de Lemos, lorsque je me séparai de lui, me dit tout bas : Adieu, notre cher confident! Le prince d’Espagne aime un peu les dames; il faudra que nous ayons, vous et moi, au premier jour, une conférence là-dessus : je prévois que j’aurai bientôt besoin de votre ministère. Je m’en retournai en rêvant à ces mots, qui n’étaient nullement ambigus, et qui me remplissaient de joie. Comment, diable! dirsais-je, me voilà près de devenir le Mercure de l’héritier de la monarchie ! Je n’examinai point si cela était bon ou mauvais; la qualité du galant étourdissait ma morale. Quelle gloire pour moi d’être mittistre des plaisirs d’un grand prince! Oli! tout beau, monsieur Gil Blas! me dira-t-on : il ne s’agissait pour vous que d’èU'e ministre en second. J’en demeure d'qp-
jiniti,. . by
tlVllK VIII, CII.VP. VI.
colii; mais, dans le l’oiul, ces deux postes Idnl autant d'iiouneur l’un que l’autre; le prolit seul en est dill'érent.
Kn m’acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en joiu’ plus avant dans les bonnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j’eusse élé heureux si l’ambition m’eût préservé de la faim! 11 y avait plus de deux mois que je m’étais défait de mon magnifique appartement, et que j’occupais une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fit de la peine, comme j’en sortais de bon matin et que je n’y rentrais que la nuit pouf y coucher, je prenais patience. J’étais toute la journée sur mon théâtre, c’est-à-dire chez le duc. J’y jouais un rûlc do seignnnr Mai.s, quand j’étais retiré dans mon taudis, le seigneur s’évanouissait; et il ne restait que le pauvre (iil Blas, sans argent, et, qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j’étais trop fier pour découvrir à quelqu’un mes besoins, je ne connaissais personne qui pût m’aider que don Navarro, que j’avais trop négligé depuis que j’étais à la cour, pour oser m’adresser à lui. J’avais été obligé de vendre mes hardes pièce à pièce. Je n’avais plus que celles dont je ne pouvais absolument me passer. Je n’allais plus à l’auberge, faute d’avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisais-je donc pour subsister? Je vais vous le dire. Tous les matins, dans nos bureaux, on nous apportait pour déjeuner un petit pain et un doigt de vin; c’était tout ce que le ministre nous faisait donner. Je ne mangeais que cela dans la journée, et le soir le plus souvent je me couchais sans souper.
Telle était la situation d’un homme qui brillait à la cour, quoiqu’il y dût faire plus de pitié ipie d’envie. Je né pus néanmoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrir au duc de I.erme, si j’en trouvais l’occasion. Pai’ bonheur elle s’offrit à TEscurial, où le roi et Ic prince d’Espagne allèrent quelques jours après.
CUAP. VI. — Comment Gtl Bbs lit connaUrc sa misère au duc de Lenno, ol de quelle façon en usa ce ministre avec lui.
[.orsque le roi était à l’Escurial, il y défrayait tout le monde, de manière que je ne sentais point là où le bât me ide^t. Je CQtichiûs dans une gai'de-robe auprès de la cbam-
CIL DLAS.
l)ie du duc. Ce miiiislie, uii matin, s’étant levé à son oi-dînaire an point du jonc, me fit prendre (jnelques paplei’s avec une écriloire, et me dit de le suivre dans les jardins du palais. Nous allâmes nous asseoir sous des arbres, où je me mis par son ordre dans rattilude d’un homme qui écrit sur k forme de son chapeau ; et lui , il tenait à la main un papier qu’il faisait semblant de lire. Nous paraissions de loin occupes d’aflaires fort sérieuses, et toutefois nous ne parlicms que de bagatelles, car Son Excellence ne les haïssait pas. .
Il y avait plus d’une heure que je la réjouissais par toutes les saillies que mon humeur enjouée ine fomnissait , quaud deux pies vinrent se poser sur des ai bres qui nous couvraient de leur ombrage. Elles commencèrent à caqueter d’une façon si bniyante, qu'elles attirèrent notre attention. Voilà des oiseaux, dit le duc, qui semblent se quereller; je serais assez curieux de savoir le sujet de leur querelle. Monseigneur, lui dis-je , votre curiosité me fait souvenir d’une fable indienne que j’ai lue dans Pilpay ou dans un autre auteur fabuliste. Le ministre me demanda quelle était cette fable, et je la lui racontai dans ces termes :
il régnait autrefois dans la Perse un bon monarque, qui, n’ayant pas assez d’étendue d’esprit pour gouverner lui-même ses États, en laissait le soin à son grand vizir. Ce ministrê, nommé Atalmuc, avait un génie supériem'; il soutenait le poids de cette vaste monarchie sans en être accablé. 11 la maintenait dans une paix profonde. 11 avait même l’aid de rendre aimable l'autorité royale eu la faisant respecter,' et les sujels avaient un père aflcclionné dans un vizir fidèle au prince. Alalrauc avait parmi ses secrétaires un jeune Cadie'^ mirien, appelé Zéangir, qu’il aimait plus que les autres. Il prenait plaisir à son entretien, le menait avec lui à la chasse, et lui découvrait jusqu’à ses plus secrètes pensées. Un jour qu’ils clnssaicnt ensemble dans un bois, le vizir, voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit à son secrétaire : Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux sc disent en Iciû' langage. Seigneur, lui répondit le Cachqmirieii, vos souhaits peuvent s’accomplir. Et comment cela? reprit Atahmic.
lépon^t qu’un derviche cabaliste m’a ei»sei-
gné la laiigué ilïà ôkeaîfx. Si votis le sin»ha1t«, j'éooatem
Livai; VIII, ciiAP. VI. 481
coiix-d , et je vous réjiélerai mol pour mol ce que je leur aiiriii enteiKlii dire.
Le vizir v coiisenlil. Le Cachciuirien s’approclia des coj'l)eaiix, et parut leur prêter une oreille attentive. Après quoi, revenant à son maitre : Seigneur, lui dit-il, le croiriez-vous? nous faisons le sujet de leur cou vei-sation. Cela n'est pas possible, s’écria le ministre persan. I£b! que disent-ils de nous? Un des deux, reprit le secrétaire, a dit: Le voilà lui-même, ce gi'and vizir .\talmuc, cet aigle tutélaire qui couvre de ses ailes la Perse comme son nid, et qui veille sans cesse à sa conservation ! Pour se délasser de ses pénibles travaux , il cbasse dans ce bois avec son fidèle Zéangir. Que ce secrétaire est heureux de servir un maître qui a mille bontés pour lui! Doucement, a interrompu l’autre corlieau, doucement, ne vantez pas tant le bonheur de ce Caclu'mirien ! Atalmuc, il est vrai, s'entretient avec lui familièrement, l'honore de sa confiance, et je ne doute pas même qu’il n'ait dessein de lui donner queliinc jom- un emploi considérable, mais avant ce temps-là, Ziiangir mourra de faim. Ce pauvre diable est logé dans une petite chambre garnie, où il manque des choses les plus néoessaii cs. En un mot, il mène une vie misérable, sans que pereonne s’en aperçoive à la coui-. Le grand vizii' ne s’avise pas de s’infornn r s’il est bien ou mal dans ses affaires; et, content d’avoir pour lui de bons scntin>ents, il le laisse en proie à la pauvreté'.
Je cessai de parler en cet endroit pour voir venir le due de Lcrme, qui me demanda en souriant quelle impression cet apologue avait faite sur l’esprit d'Atalmuc, et si ce grand vizüne s’était jioinl oflensé de la hardiesse de son secrétaire. Non, monseigneur, lui répondis-je, un peu troublé de sa question ; la làble dit au contraire qu’il le combla de bienfaits. Cela est heureux, reprit le duc d'un air séneux ; il y a des ministres qui ne trouveraient pas bon qu'on leur fit des leçons. Mais,
' Cette (TixlilioD dnn!» les fables orîeolales ue doit pas étonner. Le Sage a?ait etc à la soureo de la science dans ce genre assez ]>cu oommnfi. Son ami Petis de Lacroix, lOierproU' des langues, et craignant de ne pas bien écrire dans la sienne, empraou en niO la plume de Le Suge, pour corriger le style de sa traduction d<*s n%Ue «un Jours. € Le Sage prolita des richesses qui lui furent conliées, et trouva bteuldl l'oc> « casion de meltrc sur la scène plusionrs contes persans : Arlequin, roi Je Sérendih, » en 1719) etc. > [Biographie universelle, article do Le Sage, pur M. Audiffret.) ‘
482 f.ii, m.AS.
a joiila-t-il en roiu|)ant l'entretien et en se levant, je crois que le roi ne tardera piière à se réveiller , mon devoir m'appelle auprès de lui. A ces mots, il mai cha vers le palais à grands pas, sans me parler davantage, et très-mal aflècté, à ce qu’il me semblait, de ma fable indienne.
Je le suivis jusqu’à la porte de la chambre de Sa Majesté, après (juoi j’allai remettre les papiers dont j’étais charge à l’endroit où je les avais pris. J’entrai dans un cabinet où nos deux secrétaires copistes travaillaient, car ils étaient aussi du voyage. Qu'avez-vous , seigneur de Santillane? dirent-ils en me voyant ; vous êtes bien ému ! Vous serait-il ai rivé quelque désagréable accident?
J’étais trop plein du mauvais succès de mon apologue, pour leur cacher ma douleur. Je leur fis le récit des choses que j’avais dites au duc,.et ils se montrèrent sensibles à la vive affliction dont je leur parus saisi. Vous avez sujet d’être chagrin, me dit l’un des deux. Monseigneur, quelquefois, prend les choses de travers. Cela n’est que trop vrai , dit l’autre. l*idssiez-vo'iK être mieux traité que ne le fut un secrétaire du cardinal Spinosa ‘ ! Ce secrétaire, las de ne rien recevoir depuis quinze mois qu’il était occupé par Son Éminence, piit un jour la liberté do lui représenter ses besoins, et de dejuander quelque argent pour vivre. 11 est juste, lui dit le.ndnistre, que vous soyez payé. Tenez, poursuivit-il en lui mettant entre les mains une ordonnance de mille ducats, allez toucher cette somme au tiésor royal, mais souvenez-vous en mênie temps que je vous remercie de vos services. Le secrétaüe se .serait consolé d’êtic congédié, s’il eût reçu ses mille ducats et qu’on l’eût laissé chercher de l’emploi aillem'S ; mais en sortant de chez le cardinal il fut arrêté par un alguazil et conduit à la toui- de Ségovie, où il a été longtemps prisonnier.
Ce trait historique redoubla ma frayeur. Je me crus perdu j et, ne pouvant m’en consoler, je commençai à me reprocher
' Le cardiaal d'Bipieota, mon en l'>73, avait été longtemps lo principal miaitlrc du fameux Philippe U, U dtmon tfu Afirit, qui l'eslimuil beaucoup, et qui l’employait sans l'aimer.
Ce cardinal fut la victime d'mu! calaiepaie dans laquelle il passa [lour mort. Un* eliirurgicn (ht chargé d'ouvrir son coi |« pour l'cmbaiim''r. I.c cardinal poussa un cri, et (loita la main au scalpel qui ue le rendait à la vie que pour la lui ôter d'uiu: iiiaaière plus aU'reusc. ^
(îoogle
' LIVRE Vui, CaiAP. VI. 4S.^
mon impatience , comme si Je n’eusse pas été asse* patient. ' Hélas! disâis-je, pourquoi faut-il que j'aie hasardé cette malheureuse fable qui a déplu au ministi’c? Il était peut-être sur le point de me tirer de mon état misérable ; peut-ÿti e même allais-je faire une de ces fortunes subites qui étonnent tout le monde. Que de richesses, que d’honneurs m’échappent par mon étourderie I Je devais bien faire réflexion qu’il y a des grands qui n’aiment pas qu’on les prévienne, et qui veulent qu’on reçoive d’eux comme des grâces jusqu’aux moindres choses qu’ils sont obligés de donner. 11 eût mieux valu continuer ma diète sans en rien témoigner au duc ; je devais même me-laisser mourir de faim pour mettre tout le tort de son côté.
Quand j’aurais encore conservé quelque espérance , mon maître, que je vis l’après-dînée, me l’eût lait perdre entièrement. Il fut fort sérieux avec moi, contre son ordinaii-e, et il ne me parla point du tout, ce qui me causa le reste du jour une inquiétude mortelle. Je ne passai pas la nuit plus tranquillement : le regret de voir évanouir mes ag^ables illusions , et la crainte d’augmenter le nombre des prisonniers d’État, ne me permirent que de soupirer et de faire des lamentations. i
Le jour suivant fut le jour de crise. Le duc me flt appeler le matin. J’entrai dans sa chambre, plus tremblant qu’un criminel qû’on va juger. Santillane, me dit-il en me montrant un papier qu’il avait à la main, prends cette ordonnance... Je frémis à ce mot d’ordonnance, et dis en moi-mèrne : O ciel ! voici le cardinal Spinosa, la voiture est prête pour Ségovie.
La frayeur qui me saisit dans ce moment fut telle, que j’inr terrompis le ministre , et, me jetant à ses pieds : Monseigneur, lui dis-je tout en pleuj's, je supplie trcs-humblemeut Votre Excellence de me pai’donner ma hardiesse ; c'est la nécessité qui m’a forcé de vous apprendre ma misère.
Le duc ne put s’empêcher de rire du désordre où il me voyait. Console-toi , Gil Blas , me répondit-il, et m’écoute. Quoiqu’en me découvrant tes besoins, ce soit me reprocher de ne les avoir pas prévenus, je ne t’en sais point mauvais gré , mon ami. Je me veux plutôt du mal à moi-même de ne t’avoii* pas demandé comme tu vi\ ais. Mais, ponj* commencer à ré-
CH. BLAS
», parer cette faute d'attentioa, je te donne une ordonnance de quinze cents dncals, qui te seront comptés à vue au ü'ésor royal. Ce n’est pas tout, je t’en promets autant chaque année ; et, de plus^ quand des personnes riches et généreuses te prie • ront de leur rendre service, je ne te défends pas de me parler en leur faveur.
Dans le ravisse^lent où me jetèrent ces pai’oles, je baisai les pieds du ministre, qui, m'ayant commandé de me relever, continua de s’entretenir familièrement avec moi. Je voulus de mon côté rappeler ma belle humeur, mais je ne pus passer si subitement de la douleur à la joie. Je deroeui'ai aussi troublé qu’un malhem-eux qui entend crier grâce au moment qu’il croit recevoir le coup de la mort. Mon maître attribua toute mon agitation à la seule crainte de lui avoir déplu, quoique la peur d'une prison perpétuelle n’y eût pas moins de part. 11 m’avoua qu’il avïiit affecté de me paraître refroidi, pour voir si je serais bien sensible à ce changement ; qu’il jugeait par là de la vivacité de mon attachement à sa personne, et qu’il m’en aimait davantage.
CHAP. VU. — Du bon usage qu'il fit de ses qmnvc 09tiU ducats; de la prcmW*re adairc dont il se m^'la, et quoi proiil il lui rn revint*
Le roi , comme s’il eût voulu servir mon impatience, retourna dès le lendemain à Madrid. Je volai d’abord au trésor royal, oîi je touchai sur-le-champ la somme contenue dans mon ordonnance. Il est rare que la tête ne tourne pas à un gueux qui passe subitement de la misère à l’opulence. Je changeai tout à coup avec la fortune ; je n’écoutai plus que mon ambition et ma vanité; j’abandonnai ma misérable chambre garnie aux secrétaires qui ne savaient pas encore la langue des oiseaux, et je louai pour la seconde lois mon bel appartement, qui par bonhexu' ne se trouva point oa’upé. J’envoyai chercher un fameux tailleur qui habillait presque tous les petits-maîtres. 11 prit ma mesure, et me mena chez un marchand où il leva cinq aunes de drap qu’il fallait, disait-il, poiu me faire un habit. Cinq aunes pour un habit à l’espagnole ! juste ciel!... Mais n’épilôguons pas là-dessus; les tailleurs qui sont en réputation en "prennent toujours plus que les autres. J’achetai ensuite du linge dont j’avais, grand besoin, des bas de soie, avec un castor bordé d'un point d’Kspagne.
LlVnF. Vlll, CBAP. VII. 185
Après cela, ne pouvant honnêtement me passer de laquais, je priai Vincent Forero ‘, mon hôte, de m’en donner un de .sa main. La plupart des etrangers qui venaient loger chez lui avaient coutume, en arrivant à Madrid, de prendre à leur service des valets esqiagnols , ce qui ne manquait pas d’attirer dans cet hôtel tous les laquais qui se trouvaient hors de condition. Le premier qui se présenta était un garçon d’une mine si douce et si dévote, que je n’en voulus point; je crus voir ,'tmbroise de Lamela. Je n’aime pas, dis-je à Forero, les valets qui ont un air si vertueux ; j’y ai été attrapé.
A peine eus-je éconduit ce laquais, que j’en vis arriver un autre. Celui-ci paraissait fort éveillé, plus hardi qu’un page de coiu-, et avec cela un peu fripon. 11 me plut. Je lui fis des questions : il y répondit avec esprit ; il me parut même mi pour l’intrigue. Je le regardai comme un sujet qui me convenait ; je l’arrêtai. Je n’eus pas lieu de m'en repentir : je m’aperçus bientôt que j’avais fait une admirable acquisition. Comme le duc m’avait permis de lui parler en faveur des personnes à qui je voudi’ais rendre service, et que j’étais dans le dessein de ne pas négliger cette permission, il me fallait un chien de chasse pour découvrir le gibier, c’est-à-dii’e un di ôle qui eût de l’industrie, et fût propre à déteirer et à m'amener des gens qui auraient des grâces à demander au premier ministre. C’était justement le, fort de Scipion : ainsi se nommait mon laquais. 11 sortait de chez dona Anna de Guevara, nourrice du prince d’Espagne, où il avait bien exercé ce talent-là, cette dame étant de celles qui, se voyant du crédit à la corn*, aiment à le mettre à profit.
Aussitôt que je fis savoir à Scipion que je pouvais obtenir des grâces du roi, il se mit en campagne, et dès le même jour il me dit : Seigneur, j’ai fait une assez bonne découverte. 11 vient d’ari’i ver à Madrid un jeune gentiliiomme grenadin, appelé don Roger de Rada*. 11 a eu ime affaire d’honneur qui l’oblige à rechercher la protection du duc de Lerrae, et il est disposé à bien payer le plaisii’ qu’on lui fera. Je lui ai parlé. 11 avait envie de s’adiesser à don Rodi igue de Galderoue, dont
* Forero, droit iég.'il, conform# û la justice. Cil Blas doaoe ce nom n l'iiôle de MJi* drid, {>nar l’n)i(ioscr à d’aalro qui l'aviient tripoDué.
* Oe Aada, de la Rade. ,
en. BtAS.
on lui a vanté le pouvoir ; mais je l'en ai détourné , en lui feisant entendre que ce secrétaii'e vendait ses bons offices au poids de l’or, au lieu que vous vous contentiez pour les vôtres d’une honnête marque de reconnaissance; que vous feriez même les choses pour rien, si vous étiez dans une situation qui vous permît de suivre votre inclination généreuse et dés ntéressée. Enfin, je lui ai parlé de manière que vous verrez demain matin ce gentilhomme à votre lever. Comment donc, lui dis-je, monsieur Scipion, vous avez déjà fait bien de la besogne ! Je m’aperçois que vous n’êtes pas neuf en matière d'intrigues. Je m'étonne que vous n'en soyez pas plus riche. C’est ce qui ne doit pas vous surprendre, me répondit-il : j’aime à faire circuler les espèces ; je ne thésaurise point.
Don Roger de Rada vint eflectivement chez moi. Je le reçus avec une politesse mêlée de fierté. Seigneur cavalier, lui dis-je, avant que je m’engage à vous servir, je veux savoir l’aflaire d’honneur qui vous amène à la com' ; car elle pourrait être telle, que je n’oserais parler pour vous au premier mimstre. Faites-m’en donc, s’il vous plaît,-«n rapport fidèle, et soyez persuadé que j'entrerai vivement dans vos intéi’êts, si un galant homme peut les épouser. Très-volontiers, me répondit le jeune Grenadin , je vais vous conter sincèrement , mon h stoire. En même temps il m'en fit le récit de cette sorte.
CBAP. TIII. — HMoire ds don Roger de Rada.
Don Anastasio de Rada, gentilhomme grenadin, vivait heureux (kns la ville d’Antequerre avec dona Estephania, son épouse, qui joignait à une vertu solide un esprit doux et une extrême beauté. Si elle aimait tendrement son mari, elle en était aimée éperdument. 11 était de son naturel fort porté à la jalousie; et quoiqu’il n’eôt aucun sujet de douter de la fidélité de^a femme, il ne laissait pas d’avoir de l’inquiétude. Il appréhendait que quelque secret ennemi de son repos n’attentât à son honneur. 11 se défiait de tous ses amis, excepté de don Huberto de Hordalès, qui venait librement dans sa maison en qualité de cousin d'Estéphanie, et qui était le seul •homme- dont il dût se défier.
Effectivement don Huberto devint amoureux de sa cousine, et osa lui déclarer son amour, sans avoir égard au sang qui
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MvnE vni, CWAI>. viii. 487
les unissait, ni à l'amititi particulière que don Anastasio avait pour lui. La dame, qui était prudente , au lieu de faire un éclat qui aurait eu de fâcheuses .suites, reprit son parent avec douceur, lui représenta jusqu'à quel point il était coupable de vouloir la séduire et déshonorer son mari, et lui dit fort sérieusement qu’il ne devait point se flatter de l'espérance d’v réussir.
Cette modération ne servit qu'à enflammer davantage le ca:vaUer, qui, s’imaginant qu'il fallait pousser à bout une femme de ce caractère-là , commença d’avoir avec ' elle des manières peu respectueuses, et eut l’audace un jour de la presser de satisfaire ses désirs. Elle le repoussa d’un air sévère, et le menaça de faire punir sa témérité par don Anastasio. Le galant, effrayé de la menace, promit de ne plus parler d’amour; et sur la foi de cette promesse, Estépbanie lui pardonna le passé.
Don Huberto , qui naturellement était un très-méchant homme, ne put voir sa passion si mal payée sans concevoir une lâche envie de s’en venger. 11 connaissait don Anastasio pour un jaloux susceptible de toutes les impi'essions qu’il voudrait lui donner. Il n'eut besoin qpe de cette connaissance pour former le dessein le plus noir dont un scélérat puisst^ être capable. Un soir qu’il se promenait seul avec ce faible époux, fl lui dit de l'air du monde le plus triste : Mon cher ami , je ne puis vivi-e plus longtemps sans vous révéler un secret que je n'aurais garde de vous découvrir si votre honneur ne vous était pas plus cher que votre repos. Votre délicatesse et la mienne en matière d’offenses ne me permettent pas de vous cacher ce qui se passe chez vous. Préparezvous à entendre une nouvelle qui vous causera autant de douleur que de surprise. Je vais vous frapper par l'endroit le plus sensible.
Je vous entends, interrompit don Anastasio déjà tout troublé, votre cousine m'est infidèle. Je ne la reconnais plus pour ma cousine, reprit Hordalès d’un afr emporté; je la désavoue, et elle est indigne de vous avoir pour mari. C’est trop me faire languir, s’écria don Anastasio : parlez, qu'a fait Estéphanie ? Elle vous a frahi , repartit don Huberto. Vous avez un rival qu'elle écoute eh secret, mais que je ne
puis vous nommer : car l’adultère, à la faveur d'une épaissê nuit, s'est dérobé aux yeux qui l’observaient. Tout ce que je sais, c’est qu’on vous trompe ; c’est un fait dont je suis cer«tain. L’intérêt que je dois prejidre à cette aflaire ne vous répond que trop de la vérité de mon rapport. Puisque je me déclare contre Estéphanie, il faut que je sois bien convaincu de son infidélité. .
H est mutile, continua-t-il en remarquant que ses discours faisaient l'effet qu'il en attendait , il est inutile de vous en dire davantage. Je m’aperçois que vous êtes indigné de l’ingratitude dont on ose payer votre atnour, et que vous méditez une juste vengeance. Je ne m’y opposerai point. N’exainincz pas quelle est la victime que vous allez frapper; montrez à toute la ville qu’il n’est rien, que vous ne puissiez imnaoler à votre-honneiu’.
Le traître animait ainsi un époux trop crédule contre une femme innocente ; et il lui peignit avec de si vives couleurs l'infamie dont il demeurerait couvert s'il laissait l’aflront impuni, qu'il le mit enfin en fureur. Voilà don Anastasio qui perd le jugement ; il semWe que les fmies l’agitent. Il retourne chez lui dans la i-ésoluHon de poignarder sa malheureuse épouse. Elle était prête à se mettre au lit quand il arriva, n se contraignit d’abord, et attendit que les domestiques fussent reth’és. Alors, sans être retenu par la craiiîle de la colère céleste, ni par le déshonneur qui allait rejaillir sur une honnête famille , ni même par la pitié naturelle qu'il devait avoir d’un enfant de six mois que sa femme portait dans ses flancs, il s’approcha de sa victime, et lui dit d'un ton furieux: 11 faut périr, misérable ! et tu n’as plus qu’un moment à vivre, que ma bonté te laisse pour prier le ciel de te pai'donner l’outrage que tu m’as fait. Je ne veux pas que tu perdes ton âme comme tu as perdu ton honnem\ 4^. , . .
En disant cela il tira son poignard. Son action et son discours épouvantèrent Estéphanie, qui, se jetant à ses genoux , lui dit, les mains jointes et tout éperdue : Qu’avez-vous, seigneur ? Quel sujet de mécontentement ai-je eu le malheur de vous <lonner, pour votis porter à cette extrémité? PourquM vouleavous arracher la Vie à voti'c épouse? Si vous la soupçonnez de ne vous êhre pas fidèle, vous êtes dans l'ermir.
tiVRE VIII, CBAP. VIII • 489
Non , non , reprit brusquement le jaloux ; je ne suis que trop assuré de votre trahison. Les pei’somies qui m’en ont averti sont dignes de foi. Don Huberto... Ah! seigneur, interrompit-elle avec précipitation, vous devez vous défier de don Hubeito. 11 est moins votre ami que vous ne pensez. S'il vous a dit quelque chose au désavantage de ma vertu, ne le crojcz pas. Taisez-vous, infâme que vous êtes! répliqua don Anatasio. En voulant me prévenir contre Hordalès, vous juslitiez mes soupçons au lieu de les dissiper. Vous tâchez de me rendre ce parent suspect , parce qu’il est instruit de votre mauvaise conduite. Vous voudriez bien affaiblir son témoignage; mais cet artifice est inutile , et redouble l’envie que j’ai de vous punir. Mon cher époux, reprit l’innocente Ëstéphanie en pleurant amèrement , aaignez votre aveugle colère. Si vous en suivez les mouvements, vous commettrez une action dont vous ne pourrez vous consoler quand vous en amez reconnu l’injustice. Au nom de Dieu, calmez vos transports! Donnez-vous du moins le temps d’éclaircir vos soupçons; vous rend^^z plus de justice à une femme qui n'a rien à se reprocher.
Tout autre que don Anastasio aurait été touché de ces paroles, et encore plus de l’affliction de la personne qui venait de les prononcer ; mais le cruel, loin d’en paraître attendri, dit. à la dame, une seconde fois, de se recommander promptement à Dieu, et leva même le bras pour la frapper : Arrête , barbare! lui cria-t-elle. Si l’amour que tu as eu pour moi est entièrement éteint, si les marques de tendresse que je t’ai prodiguées sont effacées de ton souvenir, si mes larmes ne sauraient te détourner de Ion exécrable dessein, respecte ton propre sang ; n’araie pas ta main furieuse contre un innocent qui n’a point encore vu la lumière ! Tu ne peux devenir son bourreau sans offenser le ciel et la terre. Pour moi, je te p.ardonne ma mort; mais, n’en doute i>as, la sienne demandera justice d’un si horrible forfait!
Quelque déterminé que fût don Anastasio à ne faire aucune attention à ce (|ue pourrait lui dire Ëstéphanie , il ne laissa pas d’être ému des images affreuses que ces derniers mots présentèrent à son esprit. Aussi, comme s’il eût craint que son émotion ne trahît son ressentiment, il se hâta de profiter
Gît nLAS.
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de la fureur qui lui restafit, et plongea son poignard dans te côté droit de sa femme. Elle tomba dans le moment. Il la crut morte ; il sortit aussitôt de sa maison, et disparut d'Anteqiierre.
(^pendant cette épouse infortunée fut si étourdie du coup qu’elle avait reçu, qu’elle demeura quelques instants à terre comme une personne sans vie. Ensuite, reprenant ses esprits, elle fit des plaintes et des lamentations qui attirèrent auprès d’elle une vieille femme qui la servait. Dès que cette bonne vieille vit sa maîtresse dans un si pitoyable état, elle poussa des cris qui dissipèrent le sommeil des autres domestiques, et môme des plus proches voisins. La chambre fut bientôt remplie de monde. On appela des chirurgiens. Ils visitèrent la plaife, et n’en eurent pas mauvaise opinion. Ils ne se trompèrent point dans leur conjecture; ils guéilrent même en assez peu de temps Estéphanie, qui accoucha fort lieureusement d’un fils trois mois après cette cruelle aventure; et c’est ce fils, seigneur Gil Blas, que vous voyez en moi; je suis le Iruit de ce triste enfantement.
Quoique la médisance n’épargne guère la vertu des femmes, elle respecta pourtant celle de ma mère ; et cette scène sanglante ne passa dans la ville que pour le transport d’un maii jaloux. 11 est vrai que mon père y était connu pour un homme violent et fort sujet à prendre trop facilement ombrage. Hprdalès jugea bien que sa parente le soupçonnait d’avoir troublé par des fables l'esprit de don Anastasio; et, satisfait de s’être du moins à demi vengé d'elle, il cessa de la voir. De peur d'ennuyer Votre Seigneurie, je ne m’étendrai point sur l’éducation qu’on m’a donitée. Je dirai seulement ^e ma mèi'e s’est principalement attachée à me faire -apprendre l’escrime, et que j’ai longtemps fait des armes dans les plus célèbres salles de Grenade et de Séville. Elle attendait avec impatience (jue je fusse en âge de mesurer mon épée à celle de don Huberto, pour m'instruire du sujet qu’elle avait de se plaindre de lui ; et , me voyant enfin dans ma dix-huitième année, elle m’en fit confidence, non sans répandre des pleiu^ abondamment, ni paraître saisie d’une vive douleur. Quelle impression ne fait pas une mère en cet état sur un fils qui a du courage et du sentiment ! J’allai sm’-le-champ trouver
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LlVKt Vin, CHAI'. VIII. 4W
Hüidalès; je l'atiirai dans im endroit écarté, où, après un assez long combat, je le perçai de trois coups d'épée, et le jetai sur le caireau*.
Don liuberto, se sentant mortellement blessé, attacha sur moi ses derniers regards, et me dit qu'il recevait la mort que je lui donnais comme une juste punition du crime qu'il avait commis contre l’homieur de ma mère. 11 confessa que c’était pour se venger de ses rigueurs qu’il s’était résolu à la perdre. Puis il c.xpii a eu demandant pardon de sa faute au ciel, à don Anastasio, à Estéphanic et à moi. Je ne jugeai point a pro- IKw de retourner au logis pour informer ma mère de cet événement; j’en laissai le soin à la renommée. Je passai les montagnes, et me rendis à la ville de Malaga, où je m'embarquai avec un armateui* qui sortait du port pom* aller en course. Je ne lui parus pas manquer de cœur; U consentit volontiers que je me joignisse aux enfants de bonne volonté qu'il avait sui' son bord.
Nous ne taidàmes guère à trouver une occasion de nous signaler. Nous rencontrâmes, aux environs de l'ile d'Albouran*, ■ lui corsaire de Melilla*, qui retournait vers les côtes d’Afrique / avec un Mliuicnt espagnol qu'il avait pris à la hauteur de Cai'thagène*, et qui était richement chargé. Nous attaquâmes I vivement l’Africain, et nous nous rendirnes maîtres de ses Vdenx vaisseaux, où il y avait quatre-vingts chrétiens qu’il
' ünc uvonUii'c de ce genre s'ctl paisée à Paris, et daoi une famiUe iUuslre. Une feaimo de qualité, dont le mari avait été tué par un prince brûlai, rcslrc veuve arec deux garçons, éleva ces enfants dans le dessein de se venger. Elle leur fit apprendre avec soin l'art de faire des armes; et, quand ils eurent T^ge cl la force convena* ble, elle leur présenta la cbcinisc sanglante de leur malheureux |>êrc : le Icndomaia iHutiu le i^incc tomba sous leurs coups, et le roi leur fil grAce. Ce fait est bien coiiHu ; Le Sage ne l'a point puisé dans une anecdote espagnole. Mats que la scène voit on L$pagnc ou en France, de telles aventures ne peuvent avoir lieu que là ob M n'y a aucune espece de justice. Quels paysi en ciïet, que ceux ou il faut que des fils SC fassent sp'idassins pitur tuer à leur tour l'assassin de leur pèrel Ainsi le meurtre est donc impuni d'un c6té, ponr être autorisé de Paairet On dit donc comme dam U Cié ;
Ce n'esl que dans le sang qu'on lave on tel ovtrage t Meurs, on :ae....«
* Petite lie dans la Mediterranée, sur les côtes du royaume de Fet>
^Melilia, petite ville dn mùine royaunte.
* Caribagônc, ou la Noincile-Carlhagc, ville du royaenie de Mvrde, sur lès côiei
la Vdiltierranée. ,
GtL BLAS.
l'inmenait enclaves on Harharic. Moi s, proHlanl d’iiii veiil t|tii s’éleva, et <|iii nous était l'avorablç pour gagtu'r la céte do Grenade, nous arrivâmes en peu de temps ù Puiita de Helena.
Comme nous demandions aux esclaves <iuc nous avions délivrés de quel endroit ils étaient, je lis cette question à un liomme do liès-bonne mine, et <iui pouvait bien avoir cinquante ans.- 11 me répondit en soupirant qu’il était d’Anteqnene. .le me sentis ému de sa réponse sans savoir pourquoi; et mon émotion, dont il s’aperçut, excita en lui un trouble que je remarquai. Je suis, lui dis-je, votre concitoyen. Peuton vous demander 1e nonf de votre famille? Hélas! me répondit-il, vous renouvelez ma douleur en exigeant de moi (pic je satisfasse votre curiosité. 11 y a dix-huit années que j’ai quitté le séjour d’AntequeiTo, où l’on ne doit se souvenir de mi.'i qu’avec horreur. Vous n’avez peut-être vous-même que trop entendu parler de moi : je me nomme don Anastasio de Rada. Juste ciel ! m’écriai-jôç dois-je croire ce (pic l’entends? Quoi! vous seriez don Anastasio? serait-ce mon père que je verrais? Que dites-vous, jeune homme? s'écriai-il à son tour, en me considérant avec siu’prlse. Serait-il bien possible que vous fussiez cet enfant malheureux qui était encore dans les flancs de sa mère quand je la sacrifiai à ma fureur? Oui, mon père, lui dis-je; c’est moi que la vertueuse Esléphanie a mis au monde trois mois après la nuit funeste oii vous la laissâtes noyée dans son sang.
Don Anastasio n’attendit pas ({uc j’eusse achevé ces paroles pour se jeter à mon cou. Il me serra entre ses bras, et nous ne limes pendant un quart d’heure (jne confondre nos soupii-s et nos larmes. Après nous être abandonnés aux tendres mouvements qu’une pareille reconnaissance ne pouvait manquer d’exciter en nous, mon père leva les yeux au ciel, pour le lemercier d’avoir sauvé la vie à Estéphanie; mais un moment après, ojinme s’il eût craint de lui renche grâces mal à projios, il m’adiessa la parole, et me demanda de quelle manière on axait reconnu l'innocence de sa femme. Seignem', lui réjiondis-je, pei-sonne que vous n’en a jamais douté. I,a conduite de votre éjlouse a toujours été sans reproche. 'Il faut que je vous désabuse. Saxdicz que c’est don Hubeiio qui vous a trompé, l'in même temps je lui contai toute la perlidic de ce paient.
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quelle vengeance j’en avais tirée, et ce qu'il m’avait avoué ou mourant.
Mon père fut moins sensible au plaisir d’avoir recouvré sa Hborté qu'à celui d'entendre les nouvelles qu'c je lui annonçais. 11 recommença, dans l’excès de la joie qui le Iransportait, à m’embrasser tendrement. 11 ne pouvait se lasser de me témoigner combien il était content de moi; Allons, mon fils, inc dit-il, prenons vile le chemin d’Antequerre ! Je bnlle d’impatience de me jeter aux pieds d’une épouse que yai si indignement traitée. Depuis que vous m’avez fait connaître mon injustice, j’ai des remords qui me déchirent le cœur.
J’avais trop d'envie de rassembler ces deux personnes qui m’étaient si chères, pour en retarder le doux moment. Je quittai l'armateur ; et, de l’argent que je reçus pour ma part de la prise que nous avions faite, j'achetai à Adra deux mules, mon père ne voulant plus s'exposer aux périls de la mer. 11 eut tout le loisir sur la route de me raconter scs aventures, que j’écoutai avec cette avide attention que prêta le prince d’Ithaque au récit de celles du roi son père. Enfin, après plusieurs journées, nous nous rendîmes au bas de la montagne la plus voisine d’Antequerre, et nous fîmes halte en cet endroit. Comme nous voulions arriver secrètement au logis, nous n’entrâmes dans la ville qu’au milieu de la nuit.
■ Je vous laisse à imaginer la surprise où fut ma mère de revüii’ uii mari qu’elle croyait avoir perdu pour jamais ; et la manière, pour ainsi dire, miraculeuse dont il lui était rendu devenait encore pour elle un autre sujet d'étonnement. U lui demanda pardon de sa barbarie avec des marques si vives de repentir, quelle ne put se défendre d’en être touchée. Au lieu de le t^garder comme un assassin, elle ne vit plus en lui qu’un hoiiiine à qui le ciel l’avait soumise, tant le nom d’époux est sacré pour une femme qui a de la vertu ! Estéphanie avait été si en peine de moi, qu’elle fut charmée de mon retour. Elte ii'cu ressentit pas toutefois une joie pure. Une sœur de Hordalès procédait criminellement contre le meui-lrier de son frère; eHe me faisait chercher partout; de sorte que ma pière, ne me voyant pas en sûreté dans notre maison, n’élait pas siins inquiétude. Cela m’obligea dès cette nuit-là même de partir pour la cour, où je viens, seignem', solliciter ma
GII, BGAS.
gl'âce, que j'espère obtenir, puisque vous voulez bien parler en ma faveur au premier ministre, et m’appuyer de tout votre crédit.
Le vaillant fils de don Anastasio finit là son récit ; après quoi je lui dis d’un air important : C’est assez, seigneur don Roger; le cas me parait graciable. Je me charge de détailler votre affaire à Son Excellence , dont j’ose vous promettre la protection. Le Grenadin, sm* cela, se répandit en remercîmenfa qui ne m’auraient fait qu’entrer par une oreille et sortir par l’autre, s’il ne m’eût assuré que sa reconnaissance suivrmt de près le service que je lui rendrais. Mais, d’abord qu’il eut touché cette corde-là , je me mis en mouvement. Dès le jour même je contai cette histoire au duc, qui, m’ayant permis de lui présenter le cavalier, lui dit : Don Roger, je suis instruit (le l’afl'aire d’honneur qui vous a fait venir à la cour; Santillanc .m’en a dit toutes les circonstances. Ayez, l’esprit tran- (piillc : vous n'avez rien fait qui ne soit excusable; et c’est piuiiculièrement aux gentilshommes qui vengent leur honneur offensé que Sa Majesté aime à faire grâce. 11 faut, pour la forme, vous mettre en prison ; mais soyez assuré que vous n'y demeurerez pas longtemps. Vous avez dans Santillane un 1k>ii ami qui se chargera du reste; il hâtera votre élargissement.
Don Roger fit une profonde révérence au ministre, sur la parole duquel il alla se constituer prisonnier. Ses lettres de grâce fui'ent bientôt expédiées par mes soins. En moins de dix jours j’envoyai ce nouveau Télémaque rejoindre son Ulysse et sa Pénélope; au lieu que, s’il n’eût pas eu de protecteiu' et d’argent, il n’en aurait peut-être iws été quitte pour mie aimée de prison. Je ne tii'ai pourtant de ce service reiflu que cent pistoles. Ce u’étail point là un grand coup de filet ; mais je n'étais pas encore im Calderone pour.^ mépriser les petits.
CnAl'. IX. — Par qiiKl« moyens 6il Bias fit en peu de temps luia forluue coatijorable, cl des grands airs qu'il sc donna.
Celte affaire me mit en goût, et dix pistoles que je 'donnai à Scipion pour son droit de courtage, l'encouragèrent k faire lîc nouvelles rediei clies. J'ai déjà vanté ses talents là-dessus’5 on aurait pu rappeliy à juste titre le grand Scipion, )1 m'anieua
UVRE vin, CHAP. IX.
pour second chaland un imprimeur de livres de chevalerie, qui s'était enrichi en dépit du bon sens. Cet imprimeur avait contrefait un ouvrage d’un de ses confrères, et son édition avait été saisie. Pour trois cents ducats je lui fis avoir mainlevée de ses exemplaires, et lui sauvai line grosse amende. Quoique cela ne regardât point le premier ministre, Son Excellence voulut bien à ma prière interposer son autorité. Après l’imprimeur, il me passa par les mains un négoriant; et voici de quoi il s’agissait. Un vaisseau portugais avait été pris par un corsaire de Barbarie, et repris ensuite par un armateur de Cadix. Les deux tiers des marchandises dont il était chargé appartenaient à un marchand de Lisbonne, qui, les ayant inutilement revendiquées, venait à la cour d’Espagne chercher un protecteur qui eût assez de crédit pour les lui faire rendre. Il eut le bonheur de le trouver en moi. Je m’intéressai pour lui, et il rattrapa ses effets moyennant la somme de quatre cents pistoles, dont il fit présent à la protection.
11 me semble que j’entends un lecteur qui me crie en cet endroit : Cornage, monsieur de Santillane! mettez du foin dans vos bottes. Vous êtes en beau chemin ; poussez votre foi'- ’tune. Oh ! que je n’y manquerai pas. Je vois, si je ne me trompe, arriver mon valet avec un nouveau quidam qu’il vient d’accroclier. Justement, c’est Scipion. Écoutons-Ie. Seigneur, me dit-il, souffrez que je vous présente ce fameux opérateur. 11 demande un privilège pour débiter ses drogues pendant l'espace de dix années dans toutes les villes de la monai-chie d’Espagne, à l’exclusion de tous autres, c’est-à-dire qu’il soit défendu aux personnes de sa profession de s’établir dans les lieux où il sera. Par reconnaissance il comptera deux cents pistoles à celui qui lui remettra le privilège expédié. Je dis au saltimbanque, en tranchant du protecteur ; Allez, mon ami, je ferai votre affaire. Véritablement, peu de joiu's après, je le renvoyai avec des patentes qui lui permettaient de tromper le peuple exclusivement dans tous les royaunies d’Espagne *.
J’éprouvai la vérité du proverbe qui dit que l’appétit vient en mangeant; mais outre que je me sentais plus avide à mesure que je devenais plus riche, j’avais obtenu de Son Excel-
‘ En France, ces perrràssions de tromper tout le monde par des drogues secrclei se vcnduiciit jadis au prolit du premier médecin du roi.
ÆH. DLA8.
Icnce si facilement les quatre ;.Tâces dont je viens de parlen que je ne balançai point à lui en demander une cinquième. C'était le gouvernement de la ville de Vera, sur la côte tle Grenade , pour un chevalier de Calatrava , qui m'en offrait mille pisloles. Le ministre se prit à rire en me voyant si âpre ^ à la curée. Vive Dieu ! ami Gil Blas, me dit-il, comme vou&.y allez ! Vous aimez furieusement à obliger votre prochain. Écoutez, lorsqu’il ne sera question que de hagatelles, je n’y regarderai pas de si près ; mais quand vous voudrez des gouvernements ou d’autres choses considérables, vous vous contenterez, s’il vous plaît, de la moitié du profit ; vous me tiendrez compte de l’autre. Vous ne sauriez vous imaginer, continua-t-il, la dépense que je suis obligé de faire,. ni combien do ressources il me faut pour soutenir la dignité de mon poste; car, malgré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je vous avoue que je ne suis point assez imprudent pour vouloir déranger mes affaires domestiques. Réglez-vous suf cela.
Moii maitre, par ce discours, m’otant la crainte de l’importuner, ou plutôt m’excitant à retounier souvent à la charge, me rendit encore plus affamé de richesses que je ne’ l’étais auparavant. J’aurais aloi’s volontiers fait afficher que tous ceux qui souhaitaient obtenir des grâces de la cour n'avaient qu'à s’adresser à moi. J'allais d’un côté, Scipion de l'autre. Je ne cherchais qu’à faire plaisir pour de l'argent. Mon chevalier de Calatrava eut le gouvernement de Vera pour scs mille pistoles; et j’en fis bientôt accorder un autre pour le même prix à un chevalier de Saint-Jacques. Je ne me contentai pas de faire des gouverneurs, je donnai des ordres de chevalerie, je convertis quelques bons roturiers en mauvais gen- ( tilshommes par d’excellentes lettres de noblesse. Je voulus aussi que le clergé se ressentît de mes bienfaits. Je conférai de petits bénéfices, des canonicats, et quelques dignités ecclésiastiques. A l’égard des évêchés et des archevêchés, c’était ; don Rodrigue de Calderone qui en était le coUateur. 11 noiu- ! mait encore aux magistratures, aux commanderies et aux vice-royautés; ce qui suppose que les grandes places n’étaient pas mieux remplies que les petites; car les sujets que nous i choisissions pour occuper les postes dont nous faisions un si