‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 168 sur 254 · LIVRE Vin, niAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE Vin, niAP. IV

lut extraordinairement étnnm^ d'apprendre que j’étais le seigneur étranger (jiii l’avait invite à souper. Oui, lui dis-je, mon ami, je suis le maître de cet hôtel! J’ai un équipage, une bonne table, et de plus un cofTre-foil. Est-il possible, s’écriat-il avec vivacité, que je te retrouve dans l'opulence? Que je me sais bon gré de t’avoir placé auprès du comte Galiano! Je te disais bien que c’était un seigneur généreux, et qu’il ne larderait guère à te mettre à ton aise. Tu auras sans doute, ajouta-t-il, suivi le sage conseil que je t’avais donné de Mcber un peu la bride au maître d’hôtel; je t’en félicite. Ce n'est qu'en tenant cette prudente conduite que les intendants deviennent si gras dans les grandes maisons.

Je laissai Fabrice s’applaudir tant qu’il lui plut de m’avoir mis chez le comte Galiano. Après quoi, pour modérer la joie qu’il sentait de m’avoir procuré un si bon poste, je lui détaillai les marques de reconnaissance dont ce seigneur avait payé mes services. Mais, m’apercevant que mon poète, pendant que je lui faisais ce détail, chantait en lui-mème la palinodie, je lui dis : Je pardonne au Sicilien son ingratitude. Entre nous, j’ai plutôt sujet de m’en louer que de m’en plaindre Si le comte n’en eût pas mal usé avec moi, je l’aurais suivi en Sicile, où je le servirais encore dans l'attente d’un établissement incertain. En un mot, je ne serais pas confident ihi duc de Lerme.

Wunez fut si vivement frappé de ces derniers mots , qu'il demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Puis, rompant tout à coup le silence : L'ai-je bien entendu? me dit-il. Quoi ! vous avez la confiance du premier ministre? Je la partage, lui répondis-je, avec don Rodrigue de Calderone; et, selon toutes les apparences, j'irai loin. En vérité, seigneur de Santillane , répliqua-t-il , je vous admire. Vous ôtes capable de remplir toute sorte d’emplois. Que de talents vous réunissez en vous! ou plutôt, pour me servir d'une expression de notre tripot, vous avez Voulil univertel , c'està-dire vous êtes propre à tout. Au reste, seigneur, poursuivit-il, je suis ravi de la prospérité de votre seigneurie. Oh l • que diable ! interrompis-je, monsieur Nunez, trêve de seigneur' et de seigneurie" ! Bannissons ces termes-là, et vivons toujours ensemble familièvement. Tu as raison, reprit-il ; je ne d<âs

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pas te regai'der d’un autre œil qu’à l’ordijoaire , quoique ‘ tn sois devenu riche; mais, ajouta-t-il, je t’avouerai ma faiblesse; en m’annonç«mt ton heureux sort, tu m’as ébloui ; par bonheur mon éÛouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Blas.

Notre entretien fut troublé par ipiatre ou cinq commis qui arrivèrent. Messieurs, lem* dis-je en leur montrant Nunez, > ous souperez avec le seignem’ don Fabricio, qui fait des vci’s dignes du roi Numa *, et qui écrit en prose comme on n'écrii point. Par malheiu* je parlais à des gens qui faisaient si peu de cas de la poésie, que le poète en pâtit. A peine daignèrentils jeter les yeux sur lui. Il eut beau, pour s'atth’cr leur attention, dire des choses très-spirituelles : ils ne les sentirent pas. Il en fut si piqué, qu’il prit une licence poéti(;ue. M s’échappa subtilement de la compagnie , et disparut. Nos commis ne s’aperçurent pas de sa retraite, et se mii-ent à table sans même s'informer de ce qu’il était devenu. ■ ‘iv

Comme j’achevais de m’habiller le lendemain matin, et me disposais à sortii’ , le poète des Asturies entra dans ma chamln-e. Je Je deman^ pardon, mon ami, me dit-il, si j’al hier au soir rompu en visière à tes commis ; mais, franchement, je me suis trouvé parmi eux si déplacé, que je n’ai pu y tenir. Les fastidieux personnages avec leur air suffisant et empesé! Je ne comprends pas comment, toi qui as l’esprit si d^ié^ tu peux t’accommoder de convives si lourds. Je veux dès aitjourd’bui t’en amener déplus légers. Tu me feras plaisir,- lui ix5pondis-je, et je m’enfle à ton goût là-dessus. Tu as raison, répliqua-b-il. Je te promets, des génies supérieur et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un mai'chand de liqueurs, où ils vont s’assembler dans un moment. Je les retiendrai; de peur qu’ils ne s’engagent ailleurs; car c’est à qui les aura à d.îner ou à souper, tant Us sont réjouissants.

. A ces paroles U me quitta; et le soir, à l’heure du souper, il te vint accompagné seulement de six auteuis, qu’il me piéscuta l’uu après l’autre en me faisant leur éloge. A reuicndre, ces beaux esprits surpassent ceux de la Grèce et de l’Italie; et leurs ouvrages, disait-il, méritaient d’être imprimés eu

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