LIVRE X
CHAP. I- — Gil Blas part pum- les Asturies ; il passe par Valladolid, où il va voir ie «iocleur Sangrado, m>u aiiciou muiire. Il rencontre par hasard le seigneur Manuel Ordonnez, administraU'ur <lc l'ii6pilal.
Dans le temps que je me disposais à partir de Madrid avec Setpion, pour me rendre aux Asturies,- Paul V nomma le duc de Lerme au cardinalat'. Ce pape, voulaut établir l’inquisition dans le royaume de Naples, revêtit de la pourpre ce ministre, pour l’engager à faire agréer au roi Philippe un si louable dessein. Tous ceux qui connaissaient parfaitement ce nouveau membre du sacré collège trouvèrent, comme moi, que l'Église venait de faire une belle acquisition.
Scipion, qui aurait mieux aimé me revoir dans un poste brillant à la cour, qu’enterré dans une solitude, me conseilla de me présenter devant le nouveau cardinal. Peut-être, me dit-U, que Son Éminence, vous voyant hors de prison par oi^re du roi, ne croira plus devoir afTccter de paraître hritée contre vous, et pourra vous reprendre à son service. Monsieur Scipion , lui répondis-je , vous oubliés apparemment que je n’ai obtenu la liberté qu’à condition que je sortirais incessamment des deux Castilles. D’ailleurs, me croyez-vous déjà dégoûté de mon château de Liiias ? Je vous l’ai déjà dit, et je vous le répète, cpiand le duc de Lerme me rendrait ses bonnes grâces, quand il m’ofIVirait la place môme de don Rodrigue de Calderone, je la refuserais. Mon parti est pris; je veux aller à-Oviedo chercher mes jwrents, et me retirer avec eux au-
‘Ci'tte promoliou, qui e*l de 1618, fixe U dutc de celle partie de Cil Bla» d'ue manière positive.
te duc de lerme avait pensé que le chapeau de cardinal lin assurerait à jamais les privilèges de l'Égliae -, et, en eilet, sans le respect qu'on avait ators en Kspagne ixmr cette dignité, il est iulinimeot proliable que ce premier ministre aurait été saci'iliej comme le fut son secrétaire. < Le duc de Lerme se dènait de sa faveur, cl crut se
> mettre à l'ahri de la disgrèce en obtenant la pourpre romaine. Le pape lui envoya
> le chapeau et t’annean. Cet honneur, qui est réservé aux princes du sanÿ- royal, > a parut précipiter la chute aecoiMi qui venait de la recevoir. Son pstipre fiU, le dao
a d'Usède, qui déjà lui avait ravi la place de favori, lui enleva celle de premier mi*
> nistre, le lit chasser do la cour, et exiler dans ses terres. » {Aneedotêi eipagmltt,
soin l'année I6U4 • t ‘
prés de k ville de Valence. Pour toi, mon ami, si tu te repens d'avoir lié ton sort au mien, tu n’as qu’à me le dire; je suis prêt à le donner la moitié de mes espèces, avec quoi tu demeureras à Madrid, où tu pousseras la fortune le plus loin * qu’il te sera possible. '
Comment donc, reprit mon secrétaire, un peu touché de ces paroles, pouvez-vous me soupçonner d’avoir quelque répugnance à vous suivre dans vüüe retiaite? Ce soupçon blesse mon zèle et mon attachement. Quoi ! Sdpion, ce fidèle servitcm’, qui, pour partager vos peines, am'ait volontiers passé le l este de ses joure avec vous dans la tom- de Ségovie, ne vous accompagnerait qu’à regi'et dans un séjour qui lui promet mille délices ! Non, monsieur, non, je n'ai pas envie de vous détourner de .votre résolution. 11 faut que je vous avoue ma malice : lorsque je vous ai conseillé de vous montrer au duc de Lerrae, c’egt que j’ai été bien aise de vous sonder, pour savoir s’il ne restait point encore en vous quelques semences d’ambition. Eh bien ! puisque vous êtes si détaché des grandeurs, abandonnons donc promptement la cour, pour aller jouir de ces plaisirs innocents et délicieux dont nous nous formons une si chai'mante idée. .. ^ '
Nous partîmes en effet bientôt après tous deux, dans une chaise tirée par deux bonnes mules, conduites par un gai-çon dont je jugeai à propos d’augmenter ma suite. Nous couchâmes le premier jom' à Àlcala de Henarès, et le second à Ségovie, d’où, sans m’arrêter à voir le généreux châtelain Toi'desillas, je gagnai Penafiel sur le Duero, et le lendemain Valiadolid. A la vue de cette dernièi-e ville, je ne pus m’empècher de pousser un profond soupir. Mon compagnon, qui l’entendit, m’en demanda la cause. Mon enfant, lui dis-je, c’est que j’ai longtemps exercé ici la médecine, ie n’y puis penser kanquilleraent. Ma conscience m’en fait dans ce moment de scci ets reproches. Que dis-je? il me semble que tous . les malades que j’ai tués sortent de leiu's tombeaux pour venir me meth'jcn {Mcces! Quelle imagination! dit mon secrétaire. £n vérité, seigneur de SantiUane, vous êtes trop bon. Pourquoi vous repentir d’avoir fait votre métier? Voyez les {dus vieux médecins, ont-ils de pareils remords? Oh, que non ! Os vont totijours leur train, i-ejetant sur k natwe ks acei-
/ LIVKK X, r.HAP. I. , 565
dent» fuiiesteü, et sc faisant honneur des événements heureux.
Il est vrai, repris-je, que le docleui’ Sangrado, de qui je suivais fidèlement la méthode, était de ce caractère-là. 11 avait b?au voir périr tous les jours vingt personnes entre ses mains, il était si persuadé de Texcellence de la saignée et de la fréquente boisson, qu’il appelait ses deux spéciOques pour toutes sortes de maladies, qu’au lieu de s’en prendre à ses remèdes, il croyait que les malades ne mouraient que laute d’avoir assez bu et d’avoir été assez saignés. Vive Dieu ! s’écria Scipion en faisant un éclat de rire, vous me parlez là d’un personnage incomparable. Si lu es curieux de le voir et de l’entendre, lui dis-je, tu pourras dès demain satisfaire ta curiosité, pourvu que Sangrado vive encore, et qu'il soit à Valladolid : ce que j’ai de la peine à croire; car il était déjà vieux quand je le quittai, et il s’est écoulé bien des ansées depuis ce temps-là.
Notre premier soin, en arrivant dans rhôtelleric où nous allâmes descendre, fut de nous informer de ce docteur. Nous apprîmes qu’il n'était pas encore mort, mais que, ne pouvant plus à son âge faire de visites ni se donner de grands mouvements, il avait abandonné le pavé à trois ou quatre autres docteurs, qui s'étaient mis en réputation par une nouvelle IH-atique qui ne valait guère mieux que la sienne. Nous résolûmes donc de nous arrêter à Valladolid le jour suivant, tant pour laisser reposer nos mules que pour voir le seigneur Sangrado. Nous nous rendîmes chez lui sur les dix heures du matin : nous le trouvâmes assis dans un fauteuil, un livre à la main. 11 se leva sitôt qu’il nous aperçut, vint au-devant de nous d’un pas assez ferme pour un septuagénaire, et nous demanda ce que nous lui voulions. Monsieur le docteur, lui dis-je, regai-dez-moi, je vous prie, altcniivement; est-ce que vous ne me remettez jioint? J’ai pourtant l'honneur d'êti-e uu de vor élèves. Ne vous souvient-il plus d’un certain Gil Blas, qui était autrefois votre commensal et' votre substitut? Quoi! c’est vous, Santillaue? me répondit-il en m'embrassant d’un air ufTectueux. Je ne vous aurais pas reconnu. Je suis bien aise de vou.s revoir. Qu'avez-vous fait depuis notre séparalion? Vous avez sans doute toiijours pratiqué la médecine?
C'est à quoi, ropris-jc, j’avais assez de pcncliaut; mais de fortes raisons m’en ont empêché.
Tant pis, reprît Sangrado; avec les principes que vous aviez reçus de moi, vous seriez devenu un habile médecin, pourvu que lé ciel vous eût fait la grâce de vous préserver de l’amour dangereux de la chimie. Ah ! mon fils, poursuivit -il d’un tou douloureux et déclamateur, quel changement dans la médecine depuis quelques années! Vous m’en voyez surpris et indigné avec raison. On ôte à cet art l’honneur et la dignité. Cet art, qui dans tous les temps a respecté la vie des hommes, est présentement en proie à la tépiérité, à la présomption et à Vimp&rUie* ; car les faits parlent, et bientôt les pierres criel'ont contre le brigandage des nouveaux praticiens : lapides clamabunt. On voit dans cette ville des médecins, ou soi-disant tels, qui se sont attelés au char de triomphe de l’antimoine : currus triumpftdlis antmonii ; des échappés de l’école de Paracelse*, des adorateurs 'du kermès, des guérisseurs de hasard, qui font consister toute la science de la médecine à savoir préparer des drogues chimiques. Que vous dirai-je? tout est méconnaissable dans leur méthode. La saignée du pied, par exemple, jadis si rare, est aujourd’hui presque la seule qui soit en usage. Les purgatifs, autrefois doux et bénins, sont changés en émétique et en kermès. Ce n'est plus qu’un chaos où chacun se permet ce qu’il veut, et francÛt les bcu'nes de Fordre et de la sagesse que nos premiers maîtres <mt posées.
Quelque envie que j’eusse do rire en entendant une si comique déclamation, j’ëus la force d'y r^ister; je fis plus, je déclamai contre le kermès sans savoir ce que c’était, et donnai au diable à tout hasard ceux qm Pont inventé.» ^pion, remarquant que je m’égayais dans cette seène, y voulut mettre aussi du sien. Monsieur le docteur, dit-il à Sangrado, comme je'suis petit-neveu d’un méde<in de la vieille école,' qu’il me soit permis de me révedter avec vous contre les remèdes de la chimie. Feu mon grand-oncle, à qui Dieu fasse miséri-
' ' l’impérilie ctoit un mut nouveau, th-rivé du tilin pur les vieux médecins, peur careclorUer l'ignoraiiceet l'iocxpëfiease de ieurtijeenee confrères. . .
’ Paracelse cgiit ne ou Suisse dans le quiuiième siècle. II attaqua violemnieol la dectrine de Gaiieii, cl cliauKcu, en cITrl, la lace de la médecine, par fiisagc de l'antia moine, du mercure et de l'op-tuki. . ■ ' ' i i
Digilized ■ . G» ■'^It
. I.IVRF. X, CHAP. I. Î>ft7
eordo, était si chaud partisan d’Hippocrate, qu'il s’esl s<îiivcul battu contre les empiriques qui ne parlaient pas avec assez de respect de ce i-oi de la médecine. Bon sang ne peut mentir : je servirais volontiers de bourreau à ces novateurs ignorants dont vous vous plaignez avec tant de justice et d’éloquence. Ouel désordre ces misérables ne causent-ils pas dans la société civile !
Ce désordre, dit le docteur, va plus loin que vous ne pensez. Il ne m’a servi de rien de publier un livre contre le biigandage <dc la médecine * ; au contraire, il augmente de jour en jour. Les chirurgiens, dont la rage est de vouloir faire les médecins, se croient capables de l’être, dès qu’il ne faut que donner du kermès et de l’émétique, à quoi ils joignent des saignées du pied à leur fantaisie. Ils vont même jusqu’à mêler le kermès dans les apozèmes et les potions cordiales, et les voilà de pair avec les grands faiseurs en médecine. Cette contagion se répand jusque dans les cloîtres. Il y a parmi les moines des frères qui sont tout ensemble apothicaires et chirurgiens *. Ces singes de médecins s’appliquent à la chimie., et font des drogues pernicieuses avec lesquelles ils abrègent la vie de leurs révérends pères. Enfin il y a dans Valladolid plus de soixante monastères, tant d’hommes que de filles: jugez du ravage qu'y fait le kermès, avec l’émétique * et la saignée du pied! Seigneur Sangrado, lui dis-je aloi*s, vous avez bien raison d’être en colère contre ces empoisonncui-s; je gémis avec vous, et partage vos alarmes sur la vie des hommes, manifestement menacée par une méthode si difié-
' Le Brigandage de la médecine ('uU prëcisémeiit le litre d'un ouvrage du médecin Jiecquet, public à Paris en 1732* deux partie» trois ans avant réditiou dci trois leniicrs livres de Gil Blas, en 1735.
* En effet, cc fut le frère Simon, apothicaire des Chartreux de Paris,- tpii mit le kermès en vogue au commencement du dix-buitième siecle. Cc religieux tenait lare* celle du chirurgien Laligerie, à qui un chimiste allemand l'avait donnée ; cl il la vendit à Louis XV* dans le temps de la régence du duc d'Orléans. Ces circonstances si précises appartiennent donc à l'époque où Le Sage écrivait Gil Blas, cl non h celle où Sangrado est censé s'élever avec tant de chaleur contre le kermès minéral, dont il ne [Kiuvuil avoir aiictme coimaissance.
' L'éinétiquc n'etait sûrement pas connu à Valladolid du temps do Sangrado; ce remède était si nouveau, meme en France, en 1658, que Vallot, premier médecin de Louis XIY, s'opposa de tout son pouvoirs ce que l'on risxjuût ce remède sur le monarque, tombé dangereusement malade à Calais» Dusausoi, médecin d’Abbeville, insista pour administrer ce breuvage à Louis IIV, et le guérit.
GU. BLAS
rente de la vôtre. Je crains fort que la- chimie n’occasionne un jour la perte de la médecine, comme la fausse monnaie cause la ruine des États. Fasse le ciel que ce jour fatal ne soit pas près d'arriver !
Dans cet endroit de notre conversation nous vîmes pai’aître une vieille servante qui apportait au docteur une soucoupe sur lafjuelle il y avait un petit pain mollet, un verre avec deux carafes, dont l’une était pleine d’eau, et l’autre de vin. Après qu’il eut mangé un morceau, il but un coup, où il y avait à la vérité les trois quarts d’eau; mais cela ne le sauva point des reproches qu’il me donnait sujet de lui faire. Ah ! ah ! lui dis-je, monsieur le docteur, je vous prends sur le fait. Vous buvez du vin, vous qui vous êtes toujours déclaré contre cette boisson, vous qui pendant les trois quarts de votre vie n’avcz bu que de l’eau, et qui êtes cause que depuis dix ans je n’ai pas bu une goutte de vin ! Depuis quand êtes-vous devenu si contraire à vous-même ? Vous ne sauriez vous excuser sur votre âge, puisque, dans un endroit de vos écrits, vous définissez la vieillesse comme une phthisie naturelle qui nous dessèche et nous consume; que, sur cette définition, vous déplorez l’ignorance des personnes qui appellent le vin le lait des vieillards. Que direz-vous donc pour vous justifier?
Vous me faites la guerre bien injustement, me répondit le vieux médecin. Si je buvais du vin pur, vous auriez raison de me regarder comme un infidèle observateur de ma propre méthode; mais vous voyez que mon vin est bien trempé. Autre contradiction, lui répliquai-je, mon cher maître; souvenez-vous que vous trouviez mauvais que le chanoine Sedillo bût du vin, quoiqu’il y mêlât beaucoup d’eau. Avouez de bonne grâce que vous avez reconnu votre erreur, et que le vin n’e^ pas une funeste liqueur *, comme vous l’avez avancé dans vos ouvrages, pourvu qu’on n’en boive qu’avec modération.
Ces paroles embarrassèrent un peu notre docteur. 11 ne pouvait nier qu’il eût défendu dans ses livres l’usage du vin; mais la honte et la vanité l’empêchant de convenir que je lui faisais un juste reproche, il ne savait que me répondre, et il
* Nouvelle allusion pri'cise au médocin Hccquet, qui avait public un traité étendu iiir les verfuf de l'eau commune, comme nou» ravout d^à dit daoi les notes du livre 11, riinpilrc U. ...
LIVIIK X, CIIAP. I. fîTO
en était tout confus. Pour le tirer d'embarras, je changeai de matière ; et un moment après je pris congé de lui, en Fexhortant à tenir toujoui's bon contre les nouveaux praficlens. Co«^ rage, lui dis-je, seigneur Sangrado; ne vous lassez point de décrier le kermès, et frondez sans cesse la saignée du pied.
Si, malgré votre zèle et votre amour pour l'orthodoxie médicale, cette engeance empirique vient à bout de ruiner la discipline, vous aurez du moins la consolation d'avoir fait totu vos eflorts pour la maintenir.
Comme nous nous en retournions à l’hôtellérie, mon secrétaire et moi, nous entretenant tous dei« du caractère téjouissant et original de ce docteur, il passa près de nous dans la rue un homme de cinquante-cinq à soixante ans, qui marchait les yeux baissés, tenant un gros chapelet à 1a main. Je le considérai attentivement, et le reconnus sans peine poin* le seigneur Manuel Oi-donnez, ce bon administrateur d’hôidtal, dont il est fait une mention si honorable dans le premier tome* de mon histoire < . Je l'abordai avec de grandes démonstrations de respect, en disant : Serviteur au vénérable et discret seigneur Manuel Ordonnez gl'homme du monde le plus propre à conserver le bien des pauvres. A ces mots il me regai-da fixement, et me répondit que mes traits ne lui étaient pas in- ^ connus, mais qu'il ne pouvait se rappeler où il m’avait vu. Je n'en suis pmnt étonné, repris-je, il n’est pas étonnant que' vons n'ayez pas fait attention à moi; j'allais chez vous dans le temps que vous aviez à votre service un de mes amis, nommé Fabrice Nunez. Ah! je m’en souviens présentement, repartit l’administrateur avec un souris malin, à telles ensei-' gnes que vous étiez tous deux de bons enfants; vous avez fait ensemble bien des tours de jeunesse. Eh! qu'est-il devenu, ce ‘ pauvre Fabrice? Toutes les fois que je pense à lui, j’ai de l’in- ' quiétude sur ses petites affaires. ’
C’est pour vous en apprendre des nouvelles, dis-je au sei- ■ gneur Manuel, que j'ai pris la libellé de vous arrêter dans la ' rue. Fabrice est à Madrid, où il s'occupe à faire des oeuvres mêlées. Qu’appelez-vous des œuvres mêlées? me répliqua-t-il. Cela me parait équivoque. Je veux dire, lui repartis-je, qu'il
te
'Livre I, nhapitfw Xtll; livre II, rlivpilres 1, n et *uiv«Rij.
I CUr BL^S
écrit en vers et en prose; il i'iùt des comédies et des romans: en tm mot, c’est un garçon qui a du génie, et qui est reçu fort agréablement dans les bonnes maisons. Mais, dit l’administrateur, comment est-il avec son boulanger? Pas si bien, lui répondis-je, qu’avec les personnes de condition ; entre nous, je ne le crois pas fort riche. Oh ! je n’en doute nullement, reprit Ordonnez. Qu’il fasse sa cour aux grands seigneurs tant qu’il lui plaira; ses complaisances, ses flatteries, ses bassesses, lui rapporteront encore moins que ses ouvrages. Je vous le prédis, vous le verrez quelque jour à l’hôpital.
Cela pourra bien être, lui répliquai-je; la poésie en a amené là bien d'autres. Mon ami l'abrice aurait beaucoup mieux lait de demeurer attaché à Votre Seigneurie ; il roulerait aujourd’hui sur l’or. 11 serait du moins foi t à son aise, dit Manuel. Je l'aimais, et j’allais, en l’élevant de poste en poste, lui procui-cr dans la maison des pauvres un établissement solide, lorsqu’il lui prit fantaisie de donner dans le bel esprit. L’insensé! il composa une comédie qu’il fit représenter pai' des comédiens qui étaient dans cette ville ; la pièce réussit, et la tête tourna dès ce moment à^’auteur. Il se crut un nouveau Lopc de Vega; et, préférant la fumée des applaudissements du public aux avantages réels que mon amitié lui prépai ait, il me demanda son congé. Je voulus, par compassion, lui faire changer de sentiment; je lui remontiai vainement qu'il laissait l’os pour coiuii’ après l’ombre * ; je ne pus retenir ce fou que la fureur d’écrire entraînait. 11 ne connaissait pas son bonheur, ajouta l’administrateur; le garçon que j'ai pris apiès lui pour me servir en peut rendre bon témoignage: plus raisonnable que Fabrice avec moins d’esprit, il ne s'est imiquement appliqué qu’à bien s’acquitter de ses commissions, et qu’à me plaire. Aussi l’ai-je poussé comme il le méritait; il remplit actuellement à l’hôpilal deux emplois, dont le moindre est plus que suffisant pour faire subsister un honnête homme chargé d’une grosse famille.
' Alluûon à une blile imitca an peu de mots par La FaaUisc.
Dp