‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 188 sur 254 · LIVRE X, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. II

CIUP. n. — 6il Blu contîDae son voyage, et arrive hcni*ensement ii Oviedo. Dans quel clal il retrouva ses parents. Mort de son père ; suite de cette mort. ,

De Valladolid, nous nous rendîmes en quatre jours à Oviedo, sans avoir fait en chemin aucune mauvaise rencontre, malgré le proverbe qui dit que les voleurs sentent de loin l’argent des voyageurs. 11 y aurait eu pourtant un assez beau coup à , faire pour eux, et deux habitants seulement d’un souterrain nous auraient sans peine enlevé nos doublons; car je n’avais pas appris à la cour à devenir brave ; et Bertrand, mon moço de mulas *, ne paraissait pas d’humeur à se faire tuer pour défendre la bourse de son maître. 11 n'y avait que Scipion qui fût un peu spadassin.

11 était nuit quand nous arrivâmes dans la ville. Nous allâmes loger dans une hôtellerie tout auprès de chez mon oncle le chanoine Gil Ferez. J’étais bien aise de m’informer dans quel état se trouvaient mes parents, avant que de me présenter devant eux ; et, pour Iç savoir, je ne pouvais mieux m’adresser qu’à l’hôte ou qu’à l’hôtesse de ce cabaret, que je connaissais pour des gens qiîî ne pouvaient ignorer les affah cs de leurs voisins. En effet, Vhôte, m’ayant reconnu après m’avoir envisagé avec attention, s^écria : Par saint Antoine de Fade*! voici le fils du bon écuyer Blas de Santillane.^ Oui vraiment, dit l’hôtesse, c’est lui-même ; je le reconnais bien ; il 'n’a presque point changé : c’est ce petit éveillé de Gil Blas^ qui avait plus d’esprit qu’il n'était gros. 11 me semble que je le vois encore, qui vient avec sa bouteille chercher ici du vin pour le souper de son oncle.

Madame, lui dis-je, vous avez une heureuse mémoire;, mais,' de grâce, apprenez-moi des nouvelles de ma famille. Mon père et ma mère né sont pas, sans doute, dans une, agi’éable situation. Cela n’est que tr p véritable, répondit rirôtesse : dans quelque état fâcheux que vous puissiez vous les représenter, vous ne sauriez vous imaginer des personnes^

* Jfoxo Ht mulat, Mint qui a soin des mules, muletier. Moto se prononce moço, romme Le Sage l'a dctiU ''

' Suint Antoine de Padoue, te lliaumaturge de son siètije, étuit né à LiabeiHU!. Il aline grande réputation en Espagne et en Portugal. En 1705 on lui expédia la commU», sipn degénéfui en chef de l'armé* portugaise, a\ec un iraitemeiil énorme pen;ii, aq U w d« saint, par lea .mosnes da «on couvent. . i i*

CIt IU.AS.

qui soient plus à plaindre. Le bonhomme Gil Ferez est devenu paralytique de la moitié du corps, et n’Ira pas loin, selon toutes les apparences; votre père, qui demeure depuis peu chez ce chanoine, a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire, U est dans ce moment entre la vie et la mort; et votre mère, qui ne se porte pas trop bien, est obligée de sei'vir de garde à l'un et à l’auU-e : telle est leur situation.

Sur ce rapport, qui me flt sentir que j’étais fils, je laissai Bertiand avec mon équipage à l'hôtellerie; et, suivi de mon secrétaire, qui ne voulut point m’abandonner, je me rendis chez mon Oncle. D’abord que je parus devant ma mère, une émotion que je lui causai lui annonça ma présence avant que ses yeux eussent démêlé mes traits. Mon fils, me dit-elle tristement après m’avoir embrassé, venez voir mourir votre l>ère ; vous venez assez à temps pour être frappé de ce cruel spectacle. En achevant ces paroles, elle me mena dans une chambre où le malheureux Blas de Santillane, couché dans un lit qui marquait bien la 'pauvreté d’un écuyer, touchait à son dernier moment. Quoique Environné des ombres de la mort, il avait encore quelque connaissance. Mon cher ami, lui dit ma mère, voici Gil Blas, votre fils, qui vous prie de lui pardonner les chagrins qu’il vous a causés, et qui vous demande voti'c bénédiction. A ce discoiu-s, mon père ouvrit des yeux qui commençaient à se fermer pour jamais; H les attacha sur moi ; et, remaï quaiit, malgré l’accablement où M se trouvait, que j’étais touché de sa perte, il fut attendri de ma douleur. Il voulut parler, mais il n’en eut pas la force. Je pris une de ses mains; et, tandis que je la baignais -de larmes, sans pouvoir prononcer un mot, il expira, comme s’il n’eût attendu que mon arrivée poiu* rendre le dernîM*' soupir.

Ma mère était trop préparée à cette mort pour s'en affliger sans modération; j’en fus peut-être plus pén^ré qu'elle, quoique mon père ne m’eût donné de sa vie la moindre marque d’amitié. Outre, qu’il sufflsait potu* le pleurer* que je fusse son fils, je me reprochais de ne l’avoir point secouru ; et, quand je pensais que j’avais eu cette dureté, je me regardais comme un monstre d'ingratitude, ou plutôt comme un parricide. Mon çncle, que je vis ensuite étendu sur un autre grabat et

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dans un état pitoyable, me fit éprouver de nouveaux remords. Toutes les obligations que je lui avais vinrent s’offrir à mon esprit. Fils dénaturé, me dis-je à moi-même, considère poui' ton supplice la misère où sont tes pai’ents. Si tu leur avais fait quelque part du superflu des biens que tu possédais cvant . ta prison, tu leur aurais procuré-des commodités que le revenu de la prébende ne peut leur fournir, et tu aurais peut-être prolongé la vie de ton père.

L'infortuné Gil Ferez était retombé en enfance. 11 n’avait plus de mémoire, plus de jugement. 11 ne me servit de rien de le presser entre mes bras et de lui donner des témoignages - de ma tendresse; il n’y parut pas sensible. Ma mère avait beau lui dire que j’étais son neveu Gil Blas, il m’envisageait d’un air imbécile sans répondre rien. Quand le sang et la reconnaissance ne m'auraient pas obligé à plaindre un onde à qui je devais tant, je n’aurais pu m'en défendre en le vayant dans une situation si digne de pitié.

Pendant ce temps-là, Scipion gardait un morne silence, partageait mes peines, et ccmfondait par amitié ses soupirs avec les miens. Comme je jugeai que ma mère, après une si longue absence, voudrait m’entretenir, et que la présence d’un homme qu’elle ne connaissait pas pourrait la gêner, je le tirai à part, et lui dis : Va, mon enfant, vtf te reposer à , l'hôtellerie, et me laisse ici avec ma mère. Nous allons avoir ' ensemble un entretien qui durera longtemps; la bonne dame, si tu restais avec nous, te croirait peut-être de trop dans une conversation qui ne roulera que sur des affaires de famille. Scipion se retira de peur de nous contraindre, et j’eus effectivement avec ma mère un entretien qui dura toute la nuit. Nous nous rendîmes mutuellement un compte fidèle de ce qui nous était arrivé à l’un et à l’autre depuis ma sortie d’Oviedo. Elle me fit un ample détail des chagrins qu’elle avait essuyés dans des maisons où elle avait été duègne, et me dit là-dessus une infinité de choses que je n’aurais pas été bien aise que mon secrétaire eût entendues, quoique je n’eusse rien de caché pour lui. Avec tout le respect que je dois à la mémoire de ma mère, la dame était un peu préfixe dans ses récits ; elle m’aurait fait grâce des trois quarts de s<m histoire, si elle en eût supprimé les ch'constances inutiles.

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^ enfin sa naiTatiou, et je commençai la mienne.

Je passai légèrement sur toutes mésaventures; mais lorsque je parlai de la visite que le fils de Bertrand Muscada, épicier d'Oviedo, m'était venu faire à Madrid, je m’étendis foit sur cet article. Je vous l'avouerai, dis-je à ma mère, je reçus (rès-mal ce garçon, qui, pour s’en venger ,.vous aura fait sans doute un affreux portrait de moi. 11 n’y a pas manqué, répondit-elle. Il vous trouva, nous dit-il, si fier de la faveur du premier ministre de la monai’chie, qu’à peine daignâtes-vous le reconnaître; et, quand il vous détailla nos misères, vous l’écoutâtes d’un air glacé. Comme les pères et les mères, ajoutat-elle, cherchent toujours à excuser leurs enfants, nous ne pûmes croire que vous eussiez un si mauvais cœur. Votre arrivée à Oviedo justifie la bonne opinion que nous avions de vous, et la douleur dont je vous vois saisi achève de faire votre apologie.

Vous jugez de moi trop favorablement, lui répliquai-je; il y a du vrai dans le rapport du jeune Muscada. Lorsqu’il vint me voir, je n’étais occupé que de ma fortune, et l’ambition qui me dominait ne me permettait guère de penser à mes parehts. 11 •ne faut donc pas s'étonner si, dans cette disposition, je fis un accueil peu gracieux à un homme qui, m’abordant d’un an grossier, me dit brutalement qu’ayant appris que j’étais plus ' riche qu’un juif, il venait me conseiller de vous envoyer dè l’argent, attendu que vous en aviez grand besoin; il me reprocha même, dans des termes peu mesurés, mon indifférence pour ma famille. Je fus . choqué de sa franchise, et, perdant patience, je le poussai par les épaules hors de mon cabinet. Je conviens que j'eus tort dans cette rencontre; j'aurais dû faire réflexion que ce n’était pas votre faute si l’épicier manquait de politesse, et que son conseil ne laissait pas d’être bon ' à suivre, quoiqu’il eût été donné malhonnêtement.

‘ C’est ce que je me représentai un moment après que j’eus chassé Muscada. Malgré la colère qui me dominait, la voix du sang se fit entendre; je me rappelai tous mes devoii-s envers mes parents; et, rougissant de honte de les remplir si mal, je sentis des remords dont je ne puis néanmoins me faire honneur auprès de vous, puisqu’ils furent bientôt étouftés par l’avarice et par l’amiû^n. Mais dans la suite, ayant été en^

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