‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 191 sur 254 · LIVRE X, CBA*>. in · texte numérisé non relu

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que les environs mêmes de Séville, appelés par excellence le paradis terrestre. Quand nous aurions choisi ce séjour, U ne serait pas plus de mon goût. En vérité, je le trouve chômant; une rivière l'ai'rose de ses eaux, un bois, épais inéle son ombrage quand on veut se promener au mitieu du joui'< L'aimable solitude ! Ah ! mon cher maître , nous avons bien la mine de demeurer ici longtemps! Je suis ravi, lui dis-je,, que tu sois content de notre asile, dont tu ne connais pas encore tous les agréments.

En nous entretenant de cette sorte, nous nous avançâmes vers la maison, dont la porte nous fut ouverte , ausdtôt que Scipion eut dit que (fêtait le seigneur Gil de Santilianc qui venait prenclre possession de son château. A ce nom , si respecté des personnes qui l'entendirent prononcer, on laissa entrer ma chaise dans une grande Cioui’ où je mis pied à terre; puis, m'appuyant pesamment sur Scipion, et faisiml le gros dos, je gagnai une salle où je fus à' peine arrivé, que sept à huit domestiques parurent. Us me dü-ent qu'ils venaient me présenter leurs hommages comme à leur nouveau patron; que don César et don Alphonse' de Leyva les avaient choisis pour me servir, l'un en qualité de cuisinier, l’autre d’aide de cuisine, un autre de marmiton, celui-ci de portieiv et ceux-là de laquais; avec défense de recevoir de moi aucun argent, ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de mon ménage. Le cuisinier, nommé maiti'e Joachim, était le principal de ces domestiques, et portait la parole : il fai- . sait l’agréable ; il me dit qu’il avait fait une ample provision de toutes sortes d’excellents vins; et (jue pour la bonne chère, il espérait qu’im garçon comme lui, qui avait été rix ans cuisinier de monseigneur l'ai'chevêque de Valence, saurait composer des ragoûts qui piqueraient ma sensualité. Je vais, ajouta-t-il, me prépai’er à vous donner un échanfillon de mon savoh'-faire. Promenez-vous, seigneur, en attendant le dîner; visitez votre château; voyez si vous le trouvez en état d’être halnté par votre seigneurie.

Je laisse à penser si je négligeai cette visite; et Setpion, encore plus curieux que moi de la faire, m’entraîna de cliambre en chambre. Nous parcourîUnes toute la maison, dedans le haut jusqu’en bas; il n’écliappa pas, du moins à ce

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que nous crûmes, le moindre endroit à notre curiosité intéressée, et j'eus partout occasion d'admirer la bonté que don César et son fils avaient pour moi. Je fus frappé, entre antres choses, de deux appartements qui étaient aussi bien meublés qu'ils pouvaient l'être sans magnificence. Dans l’un, il y avait une tapisserie des Pays-Bas, avec un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, quoique fait du temps que les Maures occupaient le royaume de Valence. Les meubles de l’autre appartement étaient dans le même goût; c’était une vieille tenture de damas de Gênes jaune, avec im lit et des fauteuils de la même étoffe, garnis de franges de soie bleue. Tous ces effets, qpi dans un inventaire auraient été peu prisés, paraissaient là très-considérables.

Après avoir bien examiné toutes ces choses, nous revînmes, mon secrétaire et moi, dans la salle où était dressée une table sur laquelle étaient deux couverts; nous nous -y assîmes, et dans le moment on nous servit une alla podrida si délicieuse, que nous plaignîmes l’archevêque de Valence de n’avoir plus le cuisinier qui l'avai^ faite. Nous avions à la vérité beaucoup d’appétit, ce qui ne nous la faisait pas trouver plus mauvaise.

A chaque morceau que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentaient de grands verres qu’ils remplissaient jusqu'aux bords d’un vin de la Manche exquis. Scipion en était charmé; mais, n’osant devant eux faire éclater la satisfaction intérieure qu’il ressentait, il me la témoignait par des regards parlants, et je lui faisais connaitre par les miens que j’étais aussi content que lui. Un plat de rôti, composé de • deux cailles grasses, qui flanquaient un petit levraut d'un fumet admirable, nous fit quitter le pot pourri, et acheva de nous rassasier. Lorsque nous eûmes mangé comme deux affamés et bu à proportion, nous nous levâmes de table pour aller au jardin faire voluptueusement la sieste dans quelque endroit frais et agréable.

Si mon secrétaire avait paru jusque-là fort satisfait de ce qu’il avait vu, il le fut encore davantage quand il vit le jardin.

11 le trouva comparable à celui de l’Escurial. il ne pouvait se lasser de le parcourir des yeux. Il est vrai que don César, qui venait de temps en temps à Llrias, prenait plaisir à le faire ciüliver et embellir. Toutes les allées bien sablées et bordées

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fJ'oranpfcrs, un grand bassin de marl)re blanc, au milieu du- 'liiol Tin lion de bronze vomissait de l’eau à gros txjuillons, la , beauté des fleui’s, la diversité des fruits, tous ces objets ravirent Scipion J mais il tut particulièrement enchanté d’une longue allée qui conduisait, en descendant toujours, au logement du fermier, et que des ai bres touffus couvraient de leur épais feuillage. En faisant l’éloge d’un lieu si propre à servir d'asile contre la chaleur, nous nous y arrèt.lmes, et nous nous assîmes au pied d’un ormeau, où le sf)mmeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qid venaient de bien dîner.

Nous nous réveillâmes en sursaut deux heures après, au bruit de plusieurs coups d’escopettes, lesquelles se firent entendre si près de nous, que nous en fûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement; et, pour nous informer de la caust> de ce bruit, nous nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huit ou dix villageois, tous habitants du hameau, qui, s’étant assemblés là, tiraient et dérouillaient leurs armes à l'eu, pour célébrer mon ai'rivée dont ils venaient d’ètriavertis. Ils me connaissaient la plupart, pour m’avoir vu plus d’une fois dans le château exercer l’emploi d’intendant. Ils ne m’aperçurent pas plutôt, qu’ils crièrent tous ensemble : Vive notre nouveau seigneur ! qu’il soit le bienvenu à Lirias ! Ensuite ils rechargèrent leurs escopetfes, et me régalèrent d’une décharge générale. Je leur fis l’accueil le plus gracieux qu’il me fut possible, avec gravité pourtant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai de ma protection ; je lem- lâchai même une vingtaine de pistoles; et ce ne fut pas, je crois, celle de mes manières qtii leiu- plut le moins. Après cela, je leur laissai la liberté de jeter encore de la poudre au vent, et je me retirai avec mon secrétaire dans le bois, oii nous nous pi'omenâmes jusqu'à la nuit, sans nous lasser de voir des arbres, tant la possession d’un bien nouvellement acquis a d'abord de charmes pour nous !

Le cuisiniei', l'aide de cuisine et le mai miton n’étaient pas oisifs pendant ce temps-là : ils travaillaient à nous préparer un repas sniHuâcur à celui que nous avions fait; et nous lûmes dans le dernier étonnement, loi-sque, étant entrés dans la même salle où nous, avions dîné, nous vîmes mettre sur la table un plat de quatre perdreaux i-ôtis, avec un civet de lapin d’un

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côté et un chaiwn en ragoût de l’autre. Ils nous sorvirefll ensuite j>ûur entreinefs des oreilles de cochon, des poulets marinés et du chocolat à la crème. Nous bûmes copieusement du vin de Lucène, et de plusieurs autres sortes de vins (jélicieux; et, (juand nous sentîmes que nous ne pouvions boire da^antage sans e.xposer notre santé, nous songeâmes à nous aller coucher. Alors mes laquais, prenant des flanibeaux, me conduisirent au plus bel appartement, où ils s’empressèrent il me déshabiller; majp quand ils m'eurent donné ma robe de chambre et mon bonnet de nuit, je les renvoyai en leur disant d’un air de maître : Retirez-vous, messieurs, je n’ai pas besoin de vous pour le reste.

Je les fis sortir tous, et, retenant Scipion pour m’enü’eteuir un peu avec lui, nous commençâmes par nous réjouir de l’heureux état où nous nous trouvions. Ou ne peut exprimer lu joie que mon secrétaire fit éclater. l£h bien ! lui dis-je, mon ami, que penses-tu du traitement iju’on me fait par ordre des seigneurs de Leyva? Ma foi, me répondit-il, je pense qu’on ne peut vous en faire un meilleur; je souhaite seulement que cela soit de longue durée. Je ne le souhaite pas, moi, lui répliquai-je; il ne me convient pas de souffrir que mes bienfaiteurs fassent pour moi tant de dépense; ce serait abuser de leur générosité. De plus, je ne m’accommoderais pomt de valets aux gages d’autrui : je croirais n’être pas dans ma maison. D’ailleurs, je ne suis point venu ici pour vivre avec tajit de fracas. Quelle folie I Avons-nous besoin d’un si grand nombre de domestiques? Non, il ne nous faut, avec Bertrand, qu’un cuisinier, im marmiton et un laquais; cela nous suffira. Quoique mon secrétaire n’eût pas été fâché de subsister toujoiu’s aux dépens du gouverneur de Valence, il ne combattit point ma délicatesse là-dessus; et, se conformant à mes sentiments, il approuva la réforme que je voulais faire. Cela étant décidé, il sortit de mon appai temcnt et se l'ctua dans le sien.

CITAP. IT. — Il part pour Valence, et va voir le» teignenri de Levva; de rentielien qu'il eut avec eux, et du bon accueil que lui fit ScraphiDe.

J’achevai de me désbabiiler, et je me mis au lit, où, ne no^ sentant aucune envie de dormir, je m’abandonnai à mes rétkxions. Je me représentai l’amitié dont les seigneurs de Le^ya

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payaient rattachement que j’avais poui’ eux ; et, pénétré des nouvelles mai’ques qu'ils m'en donnaient, je pris la lésolution de les aller trouver dès le lendemain pour satisfaire l’impatience que j'avais de les en remercier. Je me faisais aussi par avance un plaisir de revoir Séraphine, mais ce plaisir n’était pas pur : je ne pouvais penser sans peine que j’aiuais en même temps à soutenir les regards de la dame Loreiiça Sephora, qui, se souvenant peut-être encore de l’aventure du soufflet, ne serait pas fort aise de me revoir. L’esprit fatigué de toutes ces idées différentes, je m’assoupis enfin, et ne me réveillai le jour suivant qu’après le lever du soleil.

Je fus bientôt sur pied; et, tout occupé du voyage que je méditais, je m’habillai à la hâte. Comme j’achevais de m’ajuster, mon secrétaire entra dans ma chambre. Scipion, lui dis-je, tu vois un homme qui se dispose à partir pour Valence : je ne crois pas que lu désapprouves mon dessein ; je ne puis aller trop tût saluer les seigneurs à qui je dois ma petite fortune; chaque moment que je difl'ère à m’acquitter de ce devoir semble m’accuser d’ingratitude. Pour loi, mon ami, je te dispense de m’accompagner; demeure ici pendant mon absence; je reviendrai te joindre au bout de huit jours. Allez, monsieui’, répondit-il, faites bien votre cour à don Alphonse et à son père ; ils me paraissent sensibles au zèle qu’on a pour eux, et très-reconnaissants des services qu'on leur a rendus : les pei'sonnes de qualité de ce cai’actère-là sont si rares, qu’on ne peît assez les ménager. Je fis aveiiir Bertrand de se tenir pi-êl à partir; et, tandis qu’il prépai’ait les mules, je pris mon chocolat. Ensuite je montai dans ma chaise , après avoir recommandé à mes gens de regarder Scipion comme un autre moi-même, et de suivre ses ordi'es ainsi que les miens.

Je me rendis à Valence en moins de quati'c heures. J’allai descendre tout droit aux écuries du gouverneur; j’y laissai mon équipage, et je me fis conduire à l’appartement de ce seigneur, qui y était alors avec don César son père. J'ouvris la porte sans façon, j'entrai, et, les abordant tous deux avec respect : Les valets, leur dis-je, ne se font point annoncer à leui's maîtres; voici un de vos anciens serviteurs qui vient vous rendre ses devoirs. A ces mots, je voulus me prosterner devant eux; mais ils m'en empêchèrent, et m'embrassèrent

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l'un et l’autre avec tous les témoignages d’une véilteble àffeetion. Eh bien ! mon cher SantillaUe , me dit don Alphonse , aveï-vous été à Lirias prendre possession de votre teire? Oui, « seigneur, lui répondis-je ; et je vous prie de trouver bon je vous la rende. Pourquoi donc cela? répliqua-t-H ; a-t-efie quelque désagrément qui vous en dégoûte? Non par ellemême, lui repartis-je; au contraire, j’en sois enchanté; tout ce qui m'en déplaît, c’est d'y voir des cuidniers d’archevêque, avec trois fois plus de domestiques qu’il ne m’en fout, et qui ne servent là qu'à vous foire foire une dépense aussi con^dérable qu'inutile.

Si vous eussiez, dit don César, accepté la pension de deux mille ducats que nous vous offrîmes à Madrid, nous nous serions contenté de vous donner le château tel quil est ; mais vous savez que vous la reftisâtes, et nous avons cru devoir faire en récompense ce que nous avons fait. C'en est h-op, lui ré^ pondis-je; votre bonté dmt s'en tenir au don de celte terre, qui a de quoi combler mes désirs. Vous dirai-je tout ce que j’en pense? Indépendamment de ce qu’il vous en coûte pour entretenir tant de monde, je vous proteste que ces gens-là me gênent et m’incommodent. En un mot, ajoutai-je, messeigneurs, reprenei votre bien, ou daignes m'en laisser jouir à ma volonté. Je prononçai d’un air si vtf ces demies paroles, que le père et le fils, qui ne prétendaient nullement me contraindre, me permirent enfin d’en user comme il me glairait dans mon château. v * v>

Je les remerciais de m’avmr accordé cette liberté, saas la* quelle je ne pouvais êlre heureux, lorsque don Alphonse m'interrompit en me disant : Mon cher €il Blas, je veux vous présenter à une daine qui sera bien aise de vous voir. En pariant de cette sorte , il me prit par la main et me mena dans l’appaiiement de Séraphine, qui poussa un cri de joie en m’apercevant. Madame, lui dit le gouverneur, je crois que raiTÎvée de notre ami Santillanc à Valence ne vous est pas moins agréable qu’à moi. Cesl de quoi, répondit-elle, il doH être bien persuadé; le tem’ps ne m'a point fait perdre le souve' nir du service qu'il m'a rendu ; et j’ajoute à la reconnaissance que j’en ai, celle que je dois à un homme à qui vous avez obligation. Je dis à madame la gouvernante qi^'je n'étaU

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