‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 196 sur 254 · LIVRE X, CHAP. U · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. U

paroles, fl appela sa ûlle, et me laissa un moment avec elle. ï^Pour profiter d'un temps si précieux, j’entrai d’abord eii matière : Belle Antonla, lui dis-je, décidez de mon sort. Quoique j’aie l’aveu de votre père, ne vous imaginez pas que je veuille m’en prévaloir pour iaire violence à voa sentiments. Quelque charmante que soit votre possession, j’y renonce si vous me dites que je ne la devrai qu’à votre seule obéissance. C’est ce que je n’ai garde de vous dii-e, me répondit Antonia en rougissant un peu ; votre recherche m’est trop agréable pour qu’elle me puisse laire de la peine, et j’applaudis au choix de mon père, au lieu d’en mmmurer. Je ne sais, con- . tinua-t-elle, si je fais bien ou mal de vous parler ainsi; mais si vous me déplaisiez, je serais assez franche pour vous l’avouer; pourquoi ne pom’rais-je pas vous dire le contraii'e aussi librement?

A CCS mots, que je ne pus entendre sans en être charmé, je mis un genou à terre devant Antonia; et, dans l’excès de mon ravissement, lui prenant une de ses belles mains, je la baisai d’un air tendre et passionné. Ma chère Antonia, lui dis-je, votre franchise m’enchante ; continuez, que rien ne vous contraigne ; vous parlez à votre époux, que votre âme se découvre tout entière à ses yeux. Je puis donc me flatter que vous ne me veirez pas sans plaisii’ lier votre fortune à la mienne. Basile, qui arriva dans cet instant, m’empêcha de poui’suivre. Impatient de savoir ce que sa fille m’avait répondu, et prêt à la gronder si elle eût marqué la moindi-e aversion pour moi, il vint me rejoindre. Eh bien! me dit-il, êtes-vous content d’ Antonia? J’en suis si satisfait, lui- répondis-je, que je vais dès ce moment m’occuper des apprêts de mon mariage. En disant cela, je quittai le père et la fille poui' aller tenir conseil là-dessus avec mon secrétaire.

CHAP. IX. Noces de Gil Blas et de la belle Antonia ; de quelle façon elles se (ircni;

quelles personnes y assistèrent, ei de quelles réjouissances elles furent suities.

Quoique je n’eusse pas besoin de la permission des seigneurs de Leyva pom- me marier, nous jugeâmes, Scipion et moi, (luè je ne pouvais lu/nuètement me dispenser de leur conununi- ^ quer le dessein que j’avais d’épouser la fille de Basile, et de leui' en demander même leui' agrément par politesse.

Guugic

CIL BLAA.

Je partis aussitôt pour Valence, où l'on ftil aussi snrp^îs de me voir que d’apprendre le sujet de mon voyage. Don César et don Alphonse, qui connaissaient Antonia pour l’avoir vne plus d’une fois, me félicitèrent de l’avoir choisie pour femme. Don César surtout m’en fit compliment avec tant de vivacité, que si je ne l’eusse pas cru un seigneur revenu de certains amusements, je l'aurais soupçonné d'avoir été quelquefois à Lirias, moins pour y voir son château que sa petite fermière. Pour peu que j’eusse été défiant et jaloux de mon naturel, j’aurais pu faire des réflexions désagréables là-dessus ; ce que je ne fis point, tant j’étais persuadé de la sagesse de ma future. Séraphine,de son côté, après m’avoir assuré qu’èlle'prendrait toujours beaucoup de part à ce qui me regarderait, me dit qu’elle avait entendu parler d’Antonia très-avantageusement ; mais, ajouta-t-elle par malice, et comme pour me reprocher l’indifl'érence dont j'avais payé l’amour de Sephora, quand on ne m’aurait pas vanté sa beauté, je m’en fierais bien à votre goût, dont je connais la délicatesse.

Don César et son fils ne se contentèrent pas d'approuver mon mariage ; ils me déclarèrent qu’ils en voulaient faire tous les frais. Reprenez, me dirent-ils, le chemin de Lirias, et demeurez-y tranquille jusqu’à ce que vous entendiez parler de nous. Ne faites point de préparatifs pour vos noces, c’est un soin dont nous nous chargeons. Pour me conformer à leurs volontés, je retournai à mon château. J’avertis Basile et sa fille des intentions de nos protecteurs, et nous attendîmes ' de leurs nouvelles le plus patiemment qu’il nous fut possible. Nous n’en reçûmes point pendant huit jours. En récompense, le neuvième nous vîmes arriver un carrosse à quatre mulets, dans lequel il y avait des couturiers qui apportaient de belles étoffes de soie pour habiller la mariée, et qu’escortaient plusieui-s gens de livrée, montés sur de très-beaux chevaux. L’un d’entre eux me remit une lettre de la pai’t de don Alphonse. Ce seigneur me mandait qu’il serait le lendemain à Lirias avec son père et son épouse, et que la cérémonie de moii mariage se ferait le jour suivant par le grand vicaire de Valence. Véritablement, don César, son fils et Séraphine ne manquèrent pas de se rendre à mon château avec cet ecclésiastique, tous quatre dans im carrosse à six ciievftittÿ frëeédé'd’imaulcie

livm; I, CKA». IX. ^ 603

à quatre où étaient Ibinine$ de Sérapldtii; , et suivi des gardes du gouverneur.

Madame la gouvernante fut à {«eiiio arrivée uu château» qu’elle témoigna une extrême impatience dv^ voir Antonia» qui de son côté ne sut pas plutôt la venue de Scraphine» qu’elle accourut pour la saluer et lui baiser la main» ce qu’elle fit de si bonne gi'âcc» que toute la compagnie l’admira. Eli bien! madame, dit don César à sa liclle* tille, que pensez-vous d'Antonia? Sanliliane pouvait-il faire un meilleur choix? i>k>n, répondit Séraphine ; ils sont tous deux dignes l’un de l’autre ; je ne doute pas que leur union ne soit très-heureuse. Enfin chacun donna des louanges à ma future; et, si on la loua fort sous son habit de serge, on en fut encore plie cbaimé lorsqu’elle parut sous un plus riche habillement. Il semblait qu’elle n’en eût jamais poiié d’autres, tant son air était noble et son action aisée.

le moment où je devais, par un doux hymeu, voir atlaciier mon sort au sien étant arrivé, don Alphonse me prit par la main pour me conduire à l’autel, et Séraphine fit le même honneur à la mariée. Nous nous rendimestous deux dans cot ordre à la chapelle du hameau, où le graïul vicaire nous attendait pour nous marier; et cette cérémonie se fit aux acclamations des habitants de Lirias et de tous les riches laboureiii-s des environs, que Basile avait invités aux noces d’Antonia. Us avaient avec eux leum filles, qui s’étaient parées de rubans et de Heurs, et qui tenaient dans leurs mains des tambours dt> basque. Nous retournâmes ensuite au château, où, par les soins de Scipion, l’ordonnateur du festin, U se trouva trois tables dressées, l’une pour les seigneurs, l'autre pour les personnes de leur «tite, et la troisième, qui était la plus grande, pour tous ceux qui avaient été conviés. Antonia fut de la première, madame la gouvernante l'ayant tûnsi voulu; je fis les honneurs de la seconde, et Bt.silc se mit à celle des villageois. Pour Sdpion, U ne s’assit à aucune table : il ne faisait qu’aller et venir de l’one à l’autre’, donnant son attention à faire biai servir et contenter tout le inonde.

C'était par les cuisiniers du gouverneur que le repas avait été préparé ; ce qui suppose qu’il n'y manquait rten. Les bons vins dont maître Joachim avait fait provision pour moi y fùivoi

St.

Digitizcci by Gopgic

(11* iL^i

prodigué»; 4es ^convive» cumomçaient à surchauffer, gresse régnait pai'tout, quand elle fut toi^ à coup troublée i>ar un incident qui m’alarma. Mon aeoTtaire, étant daus-k sâlJe où je mangeais avec les principaux officiera de d(m Alphonaa et les femmes de Séraphine, tomba subitement eafaiblesM et perdit toute connaissance. Je me levai pour aller à soa-ser» cours; et, tandis que je m’occupais à lui faire reprendre ses esprits, une de ces femmes s'évanouit aussi. Toute la compargnic jugea que ce double évanouisseraeid renieimait quelq^my stère, comme en effet U en cachait un qui ne tarda ^uère à s'éclaircir; car bientôt après, Scipion» étant revmu à?h% me du tout bas : Faut-il que le plus beau de vos joun >oitde: plus désagréable des miens! On ne peut éviter sonmalbeur,. ajouta-t-il ; je viens de retrouver ma femme dans une suivante, de Séraphine. -m-

Qu’entends-je ! m’écriai-je, cela n’est pas possible. Quoil-tu serais l'époux de cette dame qui vient de se trouver mal en même temps que toi? Oui, monsieur, me répoodit-U, je stda^ son mari; et la fortune, je vous jure, ne pouvait me jouer un.^ ])lu8 vilain tour que de la présenter à mes yeux. Je ne sais,^.) repris-je, mon and, quelles raisons tu as de te plaindre de tma épouse; mais, quelque sujet qu’elle t’en ait donné, de grâce,: contrains-toi; si je te suis cher,, ne trouble point cette fêto^ en laissant éclater ton ressentiment. Vous serez content de^ moi, lepartit Scipion ; vous allez voir si je ne sais pas bien, dissimuler. ^

En pai'lant de cette sorte, il s’avança vers sa femme, à ses compagnes avaient aussi rendu l’usage des sen.s; et l’eip-. brassant avec autant de vivacité que s'il eût été ravi de la^^ revoir : Ab I ma chère Béatrix, lui dit-il, le ciel enfin noua,, rejoint après dix ans de séparation 1 O moment plein de dourv^ ceur.pour moi ! J'ignore, lui répondit son épouse, si vousayq%, effectivement quelque joie de me rencontrer ; mais du moinsu suis-je bien persuadée que je ne vous ai donné aucun, juste ' sujet de m’abandonner. Quoi ! vous me trouvez une nultavee.. le seigneur don Fernand de Leyva, qui était amoureux 4a. Julie, ma maîtresse, et dont je servais la passion ; vous vous mettez dans l’esprit que je l’écoute aux dépens de votre hon<s itciur et du. mien; lù-dessus, la jalousie v<m reaverse k.cei^t

tIVBK X CHAI». IX. •

telte, V009 quittez Tolède, et me fuyez comme urt monstre^ sans me demander un éclaircissement ! Qui' de nous deux, s’il tous plrft, est te plus en droit de sc plaindre? C’est vous, sans contredit^ lui répliqua Scipion. Sans doute, reprit-elle, e’est moi. Don Fernand, peu de temps apres votre départ de Tblède, épousa Julie, auprès de qui j'ai- demeuré tant qu’elle a>réeu; et, depuis qu’une mort prématurée nous l’a raxie, je suis au sefrice de madame sa sœur, qui peut vous répondi-e'.’ aussi bien que tontes ses femmes, de la pureté de mes mœiii-s.

Mon seerétaire, à ce discours dont il ne pouvait prouver la fausseté, yu-it son parti de bonne grâce. Encore une fois, dits-ll àr son éjwuse, je reconnais ma faute, et je x>ous en demande pardon devant cette honorable assistance. Alors, intercédant pour lui, je priai Béatrix d’oublier le passé, l’assurant que son mari ne songerait désormais qu’à lui donnei- de la satisfaction. Elle se rendit à ma prière, et toute la compagnie applaudit à la réunion de ces deux époux. Pour mieuxla célébrer, on les fit asseoir à table l’un auprès de l’autre ; * on-iem porta des bnnde**; chacun leur fit fête : on eût dit que le festin se faisait plutôt à l’occasion de leur raccommodement que de mes noces. ■ . •

-La irofeième table ftit la première que l'on abandonna.^ Lés jeunes villageois, préférant l’amour à la bonne chère, la quittèKnt pour former des danses avec les jeunes paysannes, qui, par le bruit de leurs tambours de basque, attirèrent bientôt les personnes des autres tables, et leui- inspirèrent l’envie de ' suivre leur exemple. Voilà tout le monde en mouvement : les ofilcicia du gouverpetar se mirent à danser avec les aoubreftes de la gouvernante 4 les seigneurs mêmes se mêlèrent parmi les danseurà; don Alplionsc dansa une sarabande avec Sét^Mne, ét'don üésér une autre avec Antonia, qui vint en-^^ suite nié j^irôrt’dre. Cl qui ne s'en acquitta pas meJ pour une personne ii’avail que quelques principes de danse qu'elle avait reçus à Àlbaràzln, cïez une bourgeoise de ses parentes. Pour moi, qui,j;;9mme je^’ai déjà dit, avais appris à danser

chez la znaïquise de Chaves, je parus à l’assemUée un grand ' , - ' * . ' * • >♦. V'..^ . • ■ . - r>

M{)ortc et qv'ou boit i la robde. Ce mol e«t venu** ikeVlameadt. --*-*-*

danseur. A l'égard de Beatrix et de Scipion, Üs OMnmencèrent à s'entretenir en particulier, pom* se rendre compte mutuellement de ce qui leur était arrivé pendant qu’ils avaient été séparés; mais leur conversation fut interrompue par Séraphine, qui, venant d’être informée de leur reconnaissance, les lit appeler pour leur en témoigner sa joie. Mes enfants, lew dit-elle, dans ce jour de réjouissance, c’est un surci'oît de satisfaction pour moi de vous voir tous deux rendus l'un à l’autno. Ami ScipioD; ajouta-t-elle, je vous remets votre épouse en vous protestant qu’elle a toujours tenu ime ctmduite irréprochable; vivez ici avec elle en bonne intelligence. Et vous, Béatrix, attachez-vous à Antonia, et ne lui soyez pas moins dévouée que votre mari l’est au seigneur de Santillane. Scipion, ne pouvant plus apiès eek regarder sa femme que comme une autre Pénélope, promit d’avoir pour elle toutes les constdéi'a-' lions imaginables.

Les villageois et les villageoises, après avoir dansé toute k journée, se retirèrent dans leurs maisons ; mais on continua ta fête dans le château. 11 y eut un magnifique souper; et, lorsqu’il y fut que^ion de s’aller coucher, le grand vicake bénit le lit nuptial, Scraphine déshaklla la mariée, et les seigneurs de Leyva me firent le même honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c’est quelles officiers de don Alphonse et les ftmimcs de la gouvernante s’avisèrent, pour se réjouir, défaire k même cérémonie : Us désbabUIèr^nt Béatrix et Scipion, qui, pour rendre k scène plus comique, se laissèrent gravement dépouiller et mettre au lit ‘. ^

. -jfc-

CHAV. X. — Siiito du mariase de Gil Blai et de la belle Aatoula. CoaMMBccneiu df l'Iiittoire de Scipios.

Dès le lendemain de mes noces, les seigneurs de Leyva retournèrent à Valence, après m’avoir donné miUe nouvelles marques d’amitié; si bien que, mon secrétaire et m<û, nous derocorâmes seuls au château avec nos femmes et nos valets.

* C«t ioeidMit d* Bdatrtx rctseiuMerait d'abord à la rceoanabuncu de Cléantbia rt d« StraboB dam le Dimoeril*amtnir$us de Regaard, mais le dénoûmetit diOère beaucoup. C'nt un dpîMMlc qui «fgaTc un peu le tableau det noce* de Gil Blaa; tableau tgrc’abic ee aoo genre, et qu'oB peut comiwrer à une noce de Téaiert, ma» qui aérait trop térieui ai Le Sage t'j eût gliaeé quelque* unaucea de comique et une poinle de malice. > <

LI\1tR X, CBA». X. 009

Le soin que nous {H'îmes l’un et l’autre de plaire à ces dames ne fut pas inutile; j’inspirai en peu de temps à mon épouse autant d'amour que j'en avais pour elle, et &ipion St oublier à la sienne les chagrins qu’il lui avait causés. Matrix, qui avait l’esprit souple et liant, s’insinua sans peine dans les tonnes grâces de sa nouvelle maîtresse, et gagna sa contiance. Enfin nous nous accordâmes tous quatre à merveille, et nous commençâmes à jouir d’un sort fmi digne d’envie. Tous nos jours coulaient dans les'plus doux amusements. Antonia était fort sérieuse, mais nous étions très-gais, Béatrix et moi; et quand nous ne l’aurions pas été, il suffisait que ScifHon fût avec nous pour ne point engendrer de mélancolie. C'était un homme incomparable pour la société, un de ces personnage comiques qui n'ont qu’à se montrer pour égayer une compagnie.

Un jour qu’il nous juit fantaisie, après le dîner, d'alkr * faire la sieste dans l’endroit le plus agréable du bois, mon secrétaire se trouva de si belle humeur, qu'il nous ôta l’envie de dormb' par ses discours réjouissants. Tais-toi, lui dis-je, mon ami; il n'y a pas moyen de s’assoupir en t’Âîoutant, ou bien, puisque tu nous empêches de nous livrer au sonmiei], fais-nous ^nc quelque récit digne de notre attenti<m. Trèsvolontiers, monsieur, me répondit-il. Voulez-vous que je vous raconte l’histoire du roi Pélage * ? J'aimerais mieux entendre la tienne, lui répliquai-je; mais c’est un plaisir que tu n'as pas jugé à propos de me donner depuis que nous vivems ensemble, et que je n’aurai jamais apparemment. D’où vient? me dit-il; si je ne vous ai pas conté mon histoire, c'est que >ous ne m'avez pas témoigné le moindre désir de la savoir.

Ce n'est donc pas ma faute si vous ignorez mes aventures; et, pour peu que vous soyez curteux de les apprendre, je suis

■ Ce traitai eat tout eipagBol. Pélage, du ung des roit goUn échappés an naarrag« des œalheifreux chrétiens, apres la terrible bataille gagnée i Xérès par les Kaores, en TI2 ou TI3, rassembla les débris de ceux qui avaient pn te soustraire aax Sarrasins, et te foriilia dans les roebert des Asturies. Le vainqueur méprisa une poignée de gens que la seule famine forcerait bientôt à te rendre ; mais il fut bien détrompé.

Du sein d'une vaste caverne, Pélage releva le courage et les espérances de cette nation que la guerre semblait avoir anéantie. Il forma le noyau auquel se rattachcrenl les restes d'un peuple brave, constant, spirituel, qui attache encore aujoard'liui tan admiration, ton souvenii'et set romances an nom de son libérateur.

• •on. BLAS.t’

prôt à contenter votre curiosité. Antonia, Béatrix et moi, nous le prîmes au mot, et nous nous disposâmes à prêter une oreille attentive à sou récit, qui ne pouvait faire sur nous qu'un bon effet, soit en nous divertissant, soit en nous e.\citant au sommeil.

Je serais, dit Scipion, fils d'un grand de la première classe, ou tout au moins de quelque chevalier de Saint-Jacques on d'Alcantara, si cela eût dépendu de moi; mais comme on ne se choisit point un père, vous saurez que le mien, nommé Torribio Scipion, était un honnête archer de la sainte hermandad. En allant et venant sur les grands chemins, où sa profession l'obligeait d’être presque toujours, il rencontra par hasard un jour, entre Cuença et Tolède, une jeune bohémienne qui lui parut fort jolie. Elle était seule, à pied, et por» tait avec elle toute sa fortune dans une espèce de havre-sac qu'elle avait sur le dos. Où allez-vous ainsi, ma mignonne ? lui dit-il en adoucissant sa voix, qu'il avait naturellement trèsrude. Seigneur cavalier, lui répondit-elle, je vais à Tolède, où j'espère gagner ma vie de façon ou d’autre en vivant honnêtement. Vos intentions sont loual)les, reprit-il, et je ne doute pas que vous n’ayez plus d’une corde à votre arc. Oui, Dieu merci, repartit-elle ; j’ai plusieurs talents, entre autres je sais composer des pommades et des essences fort utiles aux dames ; je dis la bonne aventure, je fais tourner le sas pour retrouver les choses perdues, et montre tout ce qu’on veut dans le miroir ou dans le verre *.

Torribio, jugeant qu'une pareille fille était un parti trèsavantageux pour un homme tel que lui, qui avait de 11 peine à vivre de son emploi, quoiqu'il sût fort bien le remplir, lui proposa de l’épouser. La bohémienne n’eut garde de mépriser les vœux d'un officier de la sainte confrérie. Elle accepta la proposition avec plaisir. Cela étant arrêté entre eux, ils se l endiient tous deux en diligence à Tolède, où ils se marièrent, et vous voyez en moi le digne fruit de ce noble hyménée. Ils s’établirent dans un faubourg, où ma mère commença par débiter des pommades et des essences; mais, ne trouvant pas

* La caloplroroanie, la crislallomancie, ou la ipëculaloire, t'exerçait eu eiïet par det miroin magiques, il en est question dans l’Apalogit d'Apulëc, dans l'ancienne Vl« de saint Hilarion, dans la Hh^ngue eurutue lu P. Gaspard SeboU, jésuite, etc.

LIVRB- C«AP. X.

cc trafic asscx lucratif, elle fit la devineresse. C'est alors qu’on vit pleuvoir chez elle les écus et les pistoles. Mille dupes de l'iin et de l’autre sexe mirent bientôt en réputation la Coscolina, c’est ainsi que se nommait la bohémienne. Il venait tous les joiu’s quelqu’un la prier d’employer pour lui son ministère. Tantôt ctétait un neveu indigent qui voulait savoir quand son oncle, dont il était l’unique héritier, partirait pour l'autre monde; et tantôt c’était une fille qui souhaitait d’apprendre si un cavalier dont elle reconnaissait les soins, et qui lui promettait de l’épouser, lui tiendrait parole

Vous observerez, s’il vous plaît, que les prédictions de ma mère étaient toujours favoraldes aux persomies à qui elle les faisait. Si par hasard elles s’accomplissaient, à la bonne heure; et si l’on venait lui reprocher que le contraire de cc qu'elle avait prédit était an’ivé, elle répondait froidement qu’il fallait s'en prendre au démon, qui, malgré la force des conjurations qu’elle employait pour l’obliger à révéler l’avenir, avait qnelquéfois la malice de la tromper.

I.oi'sque, polir l’honneur du métier, ma mère croyait devoir faire paraître le diable dans ses opérations, c'était Torribio Scipion qui faisait ce personnage, et qui s’en acquittait parfaitement bien , la rudesse de sa voix cl la laideur de son visage lui donnant un air convenable à ce qu’il représentait. Pour peu qu’on fût crédule , on était épouvanté de la figure de mon père. Mais un jpur, pai' mallieui-, il vint un brutal de capitaine qui voulut voü- le dialile et qui lui passa sou épée au travers du corps*. Le saint office, informé de la mort du diable, envoya ses officiers chez la Goscoiina, dont ils se saisirent, aussi bien que de tous ses effets; et moi, qui n’avais

■ LVtdcsdevInefcMMiilaitflorljsant A Pari» pendant tnot te dli^sepliéme «iôclo. Sagen’f«a(!i>rcpa5en parlant dea objeU sur lesqneU on les consultait. Sous Louis XIV, les dames voulaient surtout savoir si clics pourraient devenir les maîtresses du roi. Il ï o-dos interroiialoires Ires-curicux i ce sujet, et qui ont été tronves dans les papiers delà Daslille. François de Ncufchilteau en a irànscrit un dans U Constroateur, Pans, 1800, 2 Tol. in-8*.

> Ou sali pareille aventure est arrivée, iou§ la n^gence, A trac» rte cei nilce Iiu oii Bomiuail couvjjlsionnaires, ctqui passaient i>onr insensibles au» cou|is do barre, aux coups d'épée, i tc., sur la tombeau du diacre Pàris. Un jeune duc, à qui l'on avait assuré qu'il pouvait, sans aucun Krupulc, s'essayer de tontes scs forces sur une de cet saintes absolument invulnéralles, eut la simplicité do croire i celle assertion, et iwssa son épt'c Iniil au travers du corps de la malheurriise victime. Ce fut alors que la police ferma le tombeau de Püris, et qu’il fut défendu de faire des miracles

GiL

alors que sept ans, je fus mis à l’hôpital de fus yiwê*. Il y avait dans cette maison de charitables ecclesiastiques, (pii, bien payés pour avoir soin de l’éducation des pauvres orphelins, prenaient la peine de leur montrer à lire et à éci ire. Ils crurent i-emarquer que je promettais beaucoup, ce qui fut cause qu'ils me distinguèi'ent des autres et me choisirent pour faire leurs commissions. Ils m’envoyaient en ville porter leui-s lettres; j’allais et venais pour eux, et c’était moi qui répondais leurs messes. Par reconnaissanci*, ils entreprirent de m’enseigner la langue, latine; mais ils s’y prirent trop rudement, et me traitèrent avec tant de rigueur, malgré les petits services <|uc je leur rendais, que, ne pouvant y résister, je m’échappai un beau jour en faisant une commission; et, bien loin de retourner à l’hôpital, je sortis même de Tolède par le faubourg du côté de Séville.

Quoique j’eusse à peine alors neuf ans accomplis, je sentais déjà le plaisir d’ètre libre et maître de mes actions. J'étais sans argent et sans pain : n’importe; je n’avais point de leçons à étudier ni de thèmes à composer. Après avoir marché pendant deux heures, mes petites jambes commencèrent à refuser le service. Je n’avais point encore fait de si longs voyages. Il fallut m’arrêter pour me re|)Oscr. Je m’assis au pied d'un arbre qui bordait le grand chemin ; là, pour m’amuser, je tirai mon rudiment que j'avais dans ma poche, et le parcourus en badinant; puis, venant à me» souvenir ^es féniies et des coups de fouet qu’il m’avait fait recevoir, j’en déchirai les feuillets, en disant avec colèie : Ah ! chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleurs*! Tand.rsque j'assouvissais ma vengeance en jonchant autour de moi la terre de déclinaisons el de conjugaisons, il passa par là un ermite à barbe blanche, (pti {>or-

* Dvf orpkeÜBi. [SiSo ne veut dire qne petit enhul.)

' Image Baire el Bdète du dégoAt qae donsaieBt aalrefoia pour l'ëtade tel mdlmcoli borbarcs el Ica m>abodea vicieuaca employées dana toaa lea collèges pour l'enaeigocineat du lalio. Les priocea de Lorraioe, Sla du duc Léopold, élaiest éievéa ae aollëge dca jeanilea de Poal-à-UouaauB ; mais l'euaeigoemeDt de ce tempa lèa avait rehatca aa poiat que le jeone prince Clémeat, à qai aoe trèt-paavte iaanae, vieiUe, aveugle et calropiée. vint un jour demander l'auaAue, lai parlaat de aa miaére, qu’elle pféteadail être la piaa grande do monde, répondit vivemeal k celte lerortunéo s Bk faut.' BM boaaa, per hasard, appreadriaa-aoaw la laaiaP n ne ooBBaiaiait pat de eeppliua ai d.: aaihcnr ;ra-deasus de eeini d*étadier aoa mdtaaaau

' LW«F, X, CHAP. *.

tait de larges lunettes, et qui avait un air vénérable. Il s’approcha de moi, et, s’il me considéra fort attentivement, je l’examinai bien aussi. Mon petit homme, me dit-il avec un soui'is, il me semble que nous venons tous deux de nous regarder bien tendrement, et que nous ne ferions point mal de demeurer ensemble dans mon ermitage, qui n est qu à deux cents pas d’ici. Je suis votre serviteur, lui répondis-je assez brusquement, je n’ai aucune envie d'être ermite. A cette réponse, le bon vieillard üt un éclat de rire, et me dit en m embrassant : 11 ne faut pas, mon tils, que mon habit vous fasse peur; s’il n’est pas beau, il est utile; il me rend seigneui d’une retraite charmaute et des villages voisins, dont les habitants m’aiment ou plutôt m’idolàtiTut. Venez avec moi, ajouta-t-il, et ne craignez rien ; je vous revêtirai d une jaquette semblable à la mienne. Si vous vous eu ti’ouvez bien, vous jiailneerez avec moi les douceurs de la vie que je mène; et, si vous ne vous en accommodez point, non-seulement il vous sera permis de me.quitter, mais vous pouvez même complet qu’en nous séparant je ne manquerai p^ de vous faire du bien.

Je me laissai persuader, et je suivis le vieil ermite, qui, chemin faisant, me fil plusieui'S questions, auxquelles je répondis avec une ingénuité que je n’ai pas toujours eue dans la suite. En arrivant à l’ermitage, il me présenta quelques fruits, que je dévorai, n’ayant rien mangé de toute la journée qu’un morceau de pain sec , dont j’avais déjeuné le ™atin a l’hôpital. Le solitaii-e, me voyant si bien jouer des mâchoires, me dit : Courage, mon enfant, ne ménage point mes fruits; i’en ai, grâce au ciel, une ample provision. Je ne t’ai pas amené ici pour le faire mourir de faim. Ce qui était très-véritable ; car, une heure après notre ai rivée, il alluma du feu, embrocha un gigot de mouton ; et, tandis que je tournais la broche, il dressa une petite table, qu’il couvrit d une serviette assez malpropre, et sur laquelle il mit deux couverts, l’un pour lui, l’auti-e pour moi.

I L'ermiletvail reiion : le» qtièU^ur» el les meudiaiil» étoieni alor» le» vrai» ,n<mn de tout leur voisinage, sur lequel il. levaienl conlribuüou. venlaüle.nei.l excessives. M. do Ncufchàlcau, ayant uii jour calculé, pour 1 administraticn d mi houre, ce que coftuil a sou ressort un seul couvent de franciscuiu», cornac de qinnic peiwùne», vit arec surprise quo leur, dripense, an.u«.lles sVlevalent bien plus baui OM le revenu dn seignenr, la dlnie du curé, et le rüe de» Utiles.

• (ïfl. Blas. -■». «

Ouaiid la viande fui cuite, il la lira de la broche, el eu coupa quelques pièces pour notre soupei-, qui ne lut pas un repas de brebis, puisque nous bilines d’un excellent vin, dont il avait aussi une bonne provision. Kh bien ! mon poulet, me dit-il lorsque nous fûmes hora de table, es-tu content de mou ordinaire? ne vaut-il pas bien celui de ton hôpital? Voilà de quelle façon tu seras traité tous les jours, si tu demeures avec moi. Au reste, poursuivit-il, tu ne feras dans cet ermitage que ce qu’il te plaira. J’exige de toi seulement que tu m’accompagnes toutes les fois que j’irai quêter dans les villages voisins ; tu me serviras à .conduire un bourriquet chargé de deux paniers que les paysans charitables remplissent ordinairement d’œufs, de pain, dd viande et de poisson. Je ne te demande que cela. 11 me semble que ce n’est pas trop exiger de toi. Oh ! je ferai, lui dis-je, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne m’obligiez point à apprendre le latin. Le frère Chrysostome, c'était le nom du vieil ermite, ne put s'empêchei de rire de ma naïveté, et m’assura de nouveau qu’il ne prétendait pas gêner mes inclinations.

Nous allâmes dès le lendemain à la quête avec l’ànoii, que je menai par le licou. Nous fimes une copieuse récolte, chaque paysan se faisant un plaisir de mettre quelque chose dans nos paniers. L’un y jetait un pain entier, l’autre une grosso pièce de lard ; celui-ci une oie farcie, celui-là une perdri.\. Que vous dirai-je? Nous apportâmes an logis des vivres poui’ plus de huit jours, ce qui marquait bien l'estime et l’amitié que les villageois avaient pour le frère. Il est viai qu’il leur était d’une grande utilité : il leur donnait des conseils quand ils venaient le consulter; il remettait la paix dans les ménages où régnait la discorde, et mariait les tilles qui lui paraissaient fatiguées du célibat; savait-il que deux riches lal)oureiu^ étaient mal ensemble, il les allait voir, et il faisait si bien qu'il les réconciliait; enfin, il avait des remèdes pour mille sortes de maladies, el apprenait des oraisons aux femmes qui souhaitaient d'avoir des enfants.

Vous voyez, par ce que je viens de dire, que j’étais bien nourri dans mon ermitage. Je n’y étais pas plus mal couché : étendu sur de bonne paille fraîche , ayant sous ma tète un coussin de bm'e, et sur le coi ps une couvcrlui e de la même

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