‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 197 sur 254 · LIVRE X, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. X

étoffe, je ne faisais c]u’un somme qui durait toute la nuit. Le frère Chrysostome, qui m’avait fait fête d’un habillement d’ermite, m’en fit un lui-même d’une de ses vieilles robes, et me nomma Je petit frère Scipion. Sitôt que je parus dans les villages sous cet habit d’ordonnance, on me trouva si gentil, que le bourriquet en fui plus chargé. C’était à qui en donnerait davantage au petit frère, tant on prenait plaisir 'à voir sa figure.

La vie molle et fainéante que je menais avec le vieil ermite ne pouvait déplaire à un garçon de mon âge. Aussi j’y pris tant de goût, que je l’aurais toujours continuée, si les Paï quos ne m’eussent pas filé d’autres jours fort difféi’ents; mais la destinée que j'avais à remplir m’arracha bientôt à la mollesse^ et me fit quitter le frère Chrysostome de la manière que je vais vous raconter. » . ; ;

Je< voyais souvent ce vieillard travailler au coussin qui lui servait d’oreiller; il ne faisait que le découdre et le recoudre, etjeremarquaiun jour qu’il mit de l’argent dedans. Cette observation fut suivie d’un mouvement curieux, que je me promis de satisfaire dès le premier voyage qu’il ferait à Tolède, où il avait coutume d’aller tout seul une fois la seuiiûne. J’en attendis le jour impatiemment, sans avoir encore toutefois d’autre dessein que de contenter ma curiosité. Enfin le bonhomme partit, et je défis sou orbiller, où je trouvai, parmi la laine qui le remplissait, la valeur peut-être de cinquante éciis en toutes sortes d’espèces.

Ce trésor apparemment était la reconnaissance des paysans que l’ermite avait guéris par ses remèdes, et des paysannes qui aveuent eu des enfants par la vertu de ses oraisons. Quoi qu’il en soit, je ne vis pas plutôt que c’était de l’argent que je pouvais impunément m’approprier, que mon naturel bohémien se déclara. 11 me prit une envie de le voler, qu’on ne pouvait attribuer qu’à la force du sang qui coulait dans mes veines. Je cédai sans résistance à la tentation ; je sen'ai l’argent dans im sac de bure où nous mettions nos peignes et nos bonnets de nuit; ensuite, après avoir quitté mon habit d’ermite et repris celui d’orphelin, je m’éloignai de l’ermitage, croyant emporter dans mon sac toutes les richesses dea Indes.

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