‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 21 sur 254 · LIVRE », -CI»». VIII · texte numérisé non relu

LIVRE », -CI»». VIII

de grands chemins, ou je ne ra’y eonnsis pas. Le Hcntenairt et les autres applaudirent à la pr^iction, et m’assurèrent que je ne pouvais manquer de l’accomi^r quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu’ils, avaient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir.

Après qu’ils m’eurent d’autant plus loué que je méritais moins de l’être, il leur prit envie d’examiner le butin dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu’il y a dans la bourse du religieux. Elle doit être bien garnie , continua Tiin d'entre eux, car ces bons pères ne voyagènt pas en pèle- ^ l'ins. Le capitaine délia la bourse, l’ouvrit, et en tira deux ou tinis poignées de petites inédaiiles de cuivre entremêlées d’agnus Dei', avec quelques scapulaires*. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu! s’écria le lieutenant, nous avons bien de l’obligation à Gil Blas : il vient, pour son coup d’essai, de faire lui vol fort salutaire à la compagnie. Cette plaisanterie en attira d’autres.

Ces scélçrats, et particulièrement celui qui avait apostasie > commencèrent à s’égayer sur la matière. •

II leur échappa mille traits qu’il ne m’est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul je ne riais pas. 11 est vrai que les railleups * rii’en ôtaient l’envio, en se réjouissant ainsi à mes dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : Ma foi,

Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne le plus jouer aux moines J ce sont des gens trop Gns et ti op rusés pour toi. '

CUAP. IX. — De rcvenemenl furieux qui suivit cctlo aventure.

Nous demeurâmes dans le bois la plus grande partie de la journée, sans apercevoü’ aucun \oyageur qui pût payer pour le religieux. EnGn nous en sortîmes pour retourner au souterrain, bornant nos exploits à ce risible événement, qid faisait encore le sujet de notre entretien, loi'sque nous décou-

* Àffnnt Dei, ou cire qui roprt^soBlf» l'agneau cl qiiVn porle

«icvotioB. Grès toi dit de Veit^Veft :

Il r«j»oeait sur la boita asx agnut*

^ Scapulaire^ pcüts morceaux dVioffe tx^nUc , joîiiU par des ru1aiiS| cl qu’ou* porte sur le corps quand ou est de la Senpataii-e.' - * '

vrîmes de loin un cari'osse à quatre mules. Il venait à no»» au grand trot, et il était accompagné de trois hommes à cheval qui me parurent bien armés et bien disposés à nous recevoir, si nous étions assez liardis pour tes insulter. Rolando fit faire halte à la troupe, pour tenir conseil là-dessus, et le résultat fut qu’on attaquerait. Aussitôt il nous rangea de la manière qu’il voulut, et nous marchAmes en bataille audevant du carrosse. Malgré les applaudissements que j’avais reçus dans le bois, je me sentis saisi d’un grand tremblement, cl bientôt il sortit de tout mon corps une sueur froide qui. ne me présageait rien de bon. Pour surcroît de bonheur, j’étais an front do" la bataille, entre le capitaine et le lieutenant, qui m'avaient placé là poiir m’accoutumer au feu tout d’un coup. Rolando, remaïquant juseprà quel pomt nature pâtissait chez moi, me regarda de travers, et me dit d’un air lirusque : Kconte, Gil Blas, songe à faire ton devoir; je t’avertis que si tu recnlos , je te casserai la tête d’un coup de pistolet. J’étais trop pcrsua<ié qu’il le ferait comme il le disait pour négliger l’avertissement ; c’est pourquoi je ne pensai plus qu’à l'cconimander mon âme à Dieu, puisque je n’avais pas moins à craindre d’un côté que de l’autre.

Pendant ce temps-là, le carrosse et les cavaliers s’appn^ chaient. Ils connurent quelle sorte de gens nous étions; et, -. devinant notre dessein à notre contenance , ils s’arrêtèrent à la portée d’une escopette. Ils avaient, aussi l)ien que nous, des carabines et des pistolets. Tandis qn'ils se préparaient à nous faire face, il sortit du carrosse un homme l)ien fait et richement vêtu. II monta sur un cheval de main, demt un des cavaliers tenait la bride, et il se mit à la tête des autres, il n’avait pour armes que son épée et deux pistolels. Encore qu’ils ne tussent que quatre contre neuf, car le cocher demeura sur son siège, ils s'avancèrent vers nous avec une atidaco qui redoubla mon eflrei. Je nC laissai pas pourtant, bien que tremblant do tous mes membres, de me tenir prêt à tirer mon coup; mais, pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux et tournai la tête en déchargeant ma carabine ; et, de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là sur ta conscience.

Je ne forai point uiv détail de l^cJi<M>. quoiqne présent, je

LITHR I, CHAP. X.

ne voyais rien, el raa peur, en ine troublant l’imagination, me cachait l’horreiir du spectacle même qui ni’eflrayait. Tout ce que je sais, c’est qu après un grand bruit de luousquetades, j’entendis mes compagnons crier à ))leine tète : Yicloirel victoire/ A cette acclamation, la teiTein- qui s’était emparée de mes sens se dissipa, et j’aperçus sur le champ de liataille les quatre cavaliers étendus sans vie. De notre côté, nous n'eûmes qu’un homme de tué. Ce fut l’apostat, qui n’eut,.en cette occasion, que ce qu’il méritait pour son apostasie et i>our ses mauvaises plaisanteries sur les scapulaires. Un de nos cavaliei-s reçut une balle à la rotule du genou droit. Le lieutenant fut aussi blessé, mais fort légèrement, le coup n’ayant fait qu’effleurer la peau.

Le seigneur Kolandu courut d’abord à la portière du carrosse. 11 y avait dedans une dame de vingt-quatre à vingtcinq ans, qui lui parut très-belle, malgré le triste état oiT il la voyait. Elle s’était évanouie pendant le combat, et son évanouissement durait encore. Tandis qu’il s'occupait à la cousidérer, nous songeâmes, nous autres, au butin. Nous commençâmes par nous assua*r des chevau.v des cavaliei'S tués; car ces animaux, épouvantés du bruit des coups, s’étaient iiii peu écartés, après avoir perdu leurs guides. Pour les mules, elles n'avaient pas branlé, quoique, durant l'action, le cocher eût quitté son siège pour se sauver. Nous mimes pied à terre pour les dételer, et nous les chargeâmes de plusieurs malles que nous trouvâmes allachées devant et deirière le canossc. Cela fait, on prit, pai- ordre du capitaine, la dame, qui n’avait point encore rappelé ses esprits, et on la mit à cheval entre les mains d’un voleur des plus robustes et des mieux montés; puis, laissant sur le grand chemin le carrosse et les morts dépouillés, nous emmenâmes avec nous la dame, les mules el les chevaux'.

CHAP. X. — De quelle nianirre les voleurs en usèrent avec la dame. Du grand dessein que forma Cil Blas, et quel en fut rdr^^nement.

Il y avait déjà plus d’une heure qu’il était nuit quand nous anâvàmes au souterrain. Nous menâmes d’abord les bêtes à

* Dans Apulée, ou voit aussi une jeune béreïne ravie par dos voleurs, et emmeui**'

dans leur Csiverno, Une vieille lui oontC) pour la désennuirfr, la fable de Psvclh*, Sâ»»

' <ÎIt BI.AS. " '

J'éairie, où noos fthnes ol}ligés nous-mêmes de les attacher «U râteiiev et d'en avoir soin, parce que le vieux nègre était a^^ lu depuis trois jours. Outre que la goutte l’avait pris violemment, un rhumatisme le tenait entrepris de tous ses membres. il ne lui restait rien de libre que la langue, qu’il employait à témoigner son impatience par d’horribles blasphèmes. Nous laissâmes ce misérable jurer et blasphémer, et nous allâmes à la cuisine , où nous donnâmes toute notre attention à la dame, qui paraissait environnée des ombres de la mort. Nous n'épai'gnâmes rien pour la tirer de son évanouissement, et nous eûmes le bonheur d’en venir à bout. Mais, quand elle eut repris l'usage de ses sens et qu’elle se vit entre les bras de plusieurs hommes qui lui étaient inconnus , elle sentit son malheur; elle en frémit. Tout ce que la douleur et le désespoir ensemble peuvent avoir de plus affreux parut peint dans ses yeux, qu’elle leva au ciel, comme pour se plaindre à lui des indignités dont elle était menacée; puis, cédant tout à coup à ces images épouvantables, elle retombe en délaillanoe,-* sa paupière se referme, et les voleurs s’imaginent que la mort va leur enlever leur proie. Alors le capitaine, jugeant plus à propos de l’abandonner à elle-même que de la tourmenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léonarde, où «i la laissa toute seule, au hasard de ce qu’il en pouvait arriver.

■* Nous passâmes dans le salon, où un des voleurs, qui avait été chirui^ien, visita les blessures du lieutenant et du cavalier, et les frotta de baume. L’opération faite, on voulut voir ce qu’il y avait dans les malles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles et de linge, les autres d’habits; mais la dernière qu’on ouvrit renfermait quelques sacs pleins de pistoles, ce qui réjouit infiniment messieurs les intéressés. Après cet examen, la cuisinière dressa le buffet, mit le couvert et servit. Nous nous entretînmes d’abord de la grande victoire que nous avions remportée. Sur quoi Rolando, m’adressant la parole : Avoue, Gil Blas, me dit-il, avoue, mon enfant, que tu as eu grand’peur. Je répondis que j’en demeurais û’accord de bonne foi, mais que je me battrais comme un paladin

foniit Tlrpokme ra déguiw en Isigand, devient chef des volean, et sauve sa mal- WMac^ "• •• ■

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