‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 22 sur 254 · LIVRE I,..C»UP. X · texte numérisé non relu

LIVRE I,..C»UP. X

quiuld j’aurais fait si^uleinent deux ou trois campagnes. Làdessus, toute la compagnie prit mou parti, en disant qu’on devait me le pai’donner; que l’action avait été vive, et que, pour un jeune homme qui n’avait jamais vu le feu, je ne m’étais point mal tiré d’affaire.

La convei'sation tomba ensuite sur les mules et les chevaiLX que nous venions d’amener au souterrain. Il fut arrêté que, le lendemain, avant le jour, nous partirions tous pour les aller vendre à Mansilla, où probablement on n’aurait point encore entendu parler de notre expédition. Ayant pris cette résolution, nous achevâmes de souper; puis noos retournâmes à la cuisine pour voir la dame, que nous trouvâmes dans la même situation ; nous crûmes qu’elle ne passerait pas la nuit. Néanmoins, quoiqu’elle parfit à peine jouir d’un reste de vie, quelques voleui’s ne laissèrent pas de jeter sur elle un œil profane, et de témoigner une brutale envie, qu’ils auraient satisfaite, si Rcdando ne les eu eût empêchés , en leur i-eprésentant qu’ils devaient du moins attendre que la dame fût sortie de cet acctiblement de tristesse qui lui ôtait tout sentiment. Le respect qu’ils avaient pour leur capitaine retint leur incontinence : sans cela rien ne pouvait sauver la dame; sa nioi't même n’aurait peut-être pas mis son homieui' en sûreté.

Nous laissâmes encore cette malheui'cuse femme dans l’état où elle était. Kolando se contenta de charger i.éonai'de d'en uvoh’ soin, et chacun se retira dons sa chambre. Pour moi, iuj’Sque je fus couché, au lieu de me livrer au Sommeil, je ne ils que m’occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne lût une pci-sonne de qualilé, et j'en trouvais son sort plus déplorable. Je ne pouvais, sans frémir, me peindre les horreui'S qui l’atlendaient, et je m’en sentais aussi vivement touché que si le sang ou l’amitié m’eût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aiLX moyens de prései’ver son lionneur du péril dont il était menacé, et de me tirer eu même tem[)S du souteri'ain. Je sougeai que le vieux nègre ne pouvait se remuer, et que, depuis sou indisposition, la cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m’échaufia l’imagination, et me fit concevoir un piojet que je digéi'ui bien; puis j’en commençai sui-le-champ l’exécution de la manière suivante.

Mt BLAS.

Je feignis d'avoir la colique. Je poussai «raboi-d des plaintes et des gémissements; ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleui’s se réveillent et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m’oblige à crier ainsi. Je répondis que j’avais une colique horrible, et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer des dents, à faire des grimaces et des contorsions cflroyables, et à m’agiter d'une étrange fatjou. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m’eussent donné quelque i-elâcbe. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. Eu un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu’ils étaient, s’y laissèrent tromper, et crurent qu’en eltèt je sentais des tranchées violentes. .Mais, en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d’une étrange façon; car dès que mes charitables confrères s’imaginèrent que je souffrais, les voilà tous qui s’empressent à me soulager. L’un m’apporte une bouteille d’eau-de-vie et m’en fait avaler la moitié; l'autre me donne, malgré moi, un lavement d’huile d’amandes douces; un autre va chauffer une serviette, et vient me l’appliquer toiite bi-ùlante sur le ventre. J’avais beau crier miséricorde; ils imputaient mes cris à ma colique, et continuaient à me faire souffrip des maux véritables, en voulant m'en ôter un que je n’avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de letn-s remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage^ de peur d’éprouver encore leurs secours.

Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être foi t éloigné, se prépalèrent à partir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau laszi : je voulus me lever pour leur faire croire que j’avais grande envie de les accompagner; mais ils m’en empêchèrent. Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils : ta colique pouirait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous; pom- aujourd’hui, lu n’es pas eu étal de nous suivre; repose-toi toute la journée, tu as besoin de repos. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu’on ne se rendit à mes instances; je païus seulement Irès-morlifié do

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