‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 210 sur 254 · LIVRE X, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. XII

la môme dont je me suis servi depuis pom' tirer de la tour de Sdgovie le seigneur de Santillane, ayant envie de rendre ser- ' vice à don Ignacio, engagea sa maîtresse à demander pwir lui un bénéfice au duc de Lerme. Ce ministre le fit nommer à l’archidiaconat de Grenade, lequel étant en pays conquis est à la nomination du roi. Nous partîmes pour Madrid sitôt que nous eûmes appiis cette nouvelle, le docteui’ voulant remercier ses bieiifaitrices avant que d’aller à Grenade. J’eus plu» d'une occasion de voir Catalina et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent ; de mon côté, je la trouvai si fort à mon gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d’amitié qu’elle me donna; enfin nous nous attachâmes l’un à l’autre. Pardonnez-moi cet aveu, ma chère Beatrix; comme je vous croyais infidèle, cette erreur doit me sauver de vos reproches. .

Cependant le docteur don Ignacio se prépaiait à partir pour Grenade. Sa parente et moi, efl'rayéS/de la prochaine séparation qui nous menaçait, nous eûmes recours à un expédient qui nous en préserva : je feignis d’être malade , je me plaignis de la tête, je me plaignis de la poitrine, et je fis toutes les démonstrations d’un homme accahjé de tous les maux du monde. Mon maître appeli uu médecin, ce qui me fit trembler, m’imaginant que ce^; Hippocrate allait s’apercevoir que je n’étais p^t malade, mais heureusement, et comme s’il eût été d’accord avec moi, il me dit bonnement, après m’avoir bien observé, que ma maladie était plus sérieuse qu'on ne pensait, et que, selon toutes les apparences, je gardeiviis longtemps la clianibre. l.c docteur, impatient de se rendre à sa cathédrale, ne jugea point à propos de retarder son dépai’t, il aima mieux prendre un autre gai-çon pour le servir; il se contenta de m’abandonner aax soins d’une garde,^ à laquelle il laissa une somme d’ai’gent pour m'enten-er si je mourais, ou pour récompenser mes services si je revenais de ma inalaflie. *. • ■ ?.. • ; r»» v-.ivo

< Sitôt que je sus don Ignacio pai'U pour Grenade, je fus guéri de tous mes prétendus maux. Je me levai, je congédiai mon médecin, qui avait tant de pénétration, et je me défis de ma garde, qui me vola plus do la moHié.des espèces qu’elle devait me remettre. Taudis que je faisais ce pemunage, Cat»>

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cil. BLAS.

lina en jouait un autre auprès de dona Anna de Guevara, sa maîtresse, à laquelle faisant entendre que j’étais admirable pour l’intrigue, elle lui mit dans l’esprit de me choisir pour un de ses agents. Madame la nourrice, à qui l’amour des lichesses faisait souvent former des entreprises lucratives, ayant besoin de pareils sujets, me reçut parmi ses domestiques^ et ne tarda guère à m’éprouver. Elle me donna des commissions qui demandaient un peu d'adresse, et sans vanité je ne m'en acquittai point mal; aussi fut-elle autant satisfaite de moi que j'eus lieu d’être mécontent d’elle. La dame était si avare, qu’elle ne me faisait pas la moindre part des fruits qu’elle recueillait de mon industrie et de mes peines. Elle s’imaginait qu’en me payant exactement mes gages, elle en usait avec moi assez généreusement. Cet excès d’avarice me déplut, et m’aurait bientôt fait sortir de chez cette dame, si je n’y eusse été retenu par les bontés de Catalina, qui, s’enflammant de plus en pîus tous les jours, me proposa formellement de l’épouser.

Doucement, lui dis -je, mon adorable, cette cérémonie ne se peut faii-e entre nous si promptement; il faut aupai'avant que j’apprenne la mort d’une jeune personne qui vous a prévenue, et dont je suis devenu l’époux pour mes péchés. A d’autres, me répondit Catalina; je ne suis point assez ci’édule poiu- ajouter foi à ce que vous dites; vous voulez me faire accroire que vous êtes marié , et pourquoi ? pour me cacher poliment la répugnance que vous avez à me prendre pour votre épouse. Je lui protestai vainement que je lui disais la vérité; mon aveu sincère lui parut une défaite, et, s’en trouvant offensée, elle changea de manières à mon égard. Nous ne nous brouillâmes point; mais notre commerce se refroidit à vue d’œil, et nous n’eûmes plus l’un pour l’autre que des égards de bienséance et d’honnêteté.

Dans cette conjoncture j’appris qu’il fallait un laquais au seigneur Gil Blas de Santiilanc, secrétaire du premier ministre de la coui-onne d’Espagne ; et ce poste me flatta d’autant plus, qu'on m’en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Le seigneur de Santiilanc, me dit-on, est un cavalier plein de mérite, un garçon chéii du duc de Lerme, et qui par conséquent ne saurait manquer de pousser loin sa fortune ; d'ailleurs il a le cœur généreux ; en faisant ses af-

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faires, vous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligeai point cette occasion ; j'allai me présenter au seigneur -GU Blas, pour qui d’abord je me sentis naître de l’inclination, et qui m'arrêta sur ma physionomie. Je ne balançai point à quitter pour lui madame la nourriçe;^et il sera, s'il plaît au ciel, le dernier de mes maîtres.

Scipion finit son histoire en cet endroit. Piris, m'adressant la parole : Seigneur de Santillane, continua-t-il, c'est à vous que je m’adresse à pi ésent; faites-moi la grâce de témoigner à ces dames que vous m’avez toujoui's connu pour im serviteur aussi fidèle que zélé. J’ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la Coscolina a purgé ses mœurs, et fait succéder de vertueux sentiments à scs mauvaises inclinations.

Oui, mesdames, dis-je alors, c’est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance ^pion a été un vrai picaro, il s’est depuis si bien corrigé, qu’il est devenu le modèle d’un parfait domestique. Bien loin d’avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu’il a tenue avec moi, je dois plutôt avouer que je lui ai de grandes obligations. La nuit qu’on m’enleva pour me conduire à la tour de Ségovie, il sauva du pillage et mit en sûreté une partie de mes effets, qu’il pouvait impunément s'approprier ; il ne se contenta pas même de songer à conserver mou bien, il vint par pure amitié s’enfermer avec moi dans ma prison, préférant aux charmes de la liberté le triste plaisir de partager mes peines.

FIN DU LIVRE Dixiftue.

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