‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 209 sur 254 · I.ITRF. X, CBAP. Xn · texte numérisé non relu

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que les maîtres d’hôteUerie en Espagne faisaient assez souvent ce quiproquo, de même que les pâtissiers. Ce discours, comme vous voyez, était fort consolant; aussi je n’eus plus aucune envie de retourner au civet, pas même de toucher au plat rôti, de peur que le mouton ne fût pas mieux vérifié que le lapin. Je me levai de table en maudissant le ragoût, l’hôte et rhôtellerie ; et, m’étant recouché sur le grabat, j’y passai la nuit plus tranquillement que je ne m’y étais attendu. Le jour suivant de grand matin, après avoir payé mon hôte aussi gras* seinent que s’il m’eût fort bien traité, je m’éloignai d'illescas. l’imagination encore si remplie du civet, que je prenais pour des chats tous les animaux que j’apercevais.

J’arrivai de bonne heure à Madrid, où, sitôt que j’eus satisfait mon muletier, je louai une chambre garnie auprès de la porte du Soleil. Mes yeux, quoique aocoutumés au grand monde, ne laissèrent pas d’êti’e éblouis du concours de seigneurs qu’on voit ordinairement dans le quartier de la cour. J’admirai la prodigieuse quantité de carrosses, et le nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui étaient à la suite des grands. Mon admiration redoubla lorsque, étant allé au lever du roi, j’aperçus ce monarque environné de ses courtisans. Je fus charmé de ce spectacle , et je dis en moimême : Quel édat ! quelle grandeur ! je ne m'étonne plus d’avoir ouï dire qu’il faut voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence; je suis ravi d’y être venu, j’ai un pressentiment que j’y ferai quelque chose. Je n’y fis pourtant rien que quelques connaissances infructueuses. Je dépensai peu à peu mon argent, et je fus trop heureux de me donner avec tout mon mérite à un pédant de Salamanque qu'une aflairc de famille avait attiré à Madrid, où il était né, et que le hasard me fit connaître. Je devins son factotum, et je le suivis à son univereité lorsqu’il y retourna. i

Mon nouveau patron se nommait don Ignacio de Ipigna. H prenait le don pour avoir été précepteur d’un duc qui lui faisait par reconnaissance une pension à vie; ce n’est pas tout, il en avait une autre conune professeur émérite du collège; et de plus il avait tous les ans du public un revenu de deux ou trois cents pistoles par les livres de morale dogmatique qu’il avait coutume de faire imprimer La manière dont il compo-

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sait scs ouvrages mérite bien qu’on en fasse mention. L’illustre don Ignacio passait presque toute la journée à lire les auteurs hébreux, grecs et latins, cl à mettre sur un petit carré de papier chaque apophlhegme ou pensée brillante qu’il y trouvait. A mesurtî qu’il remplissait des carrés, il m’employait à les enfiler dans un 111 de fer en forme de guirlande, et chaque guirlande faisait un tome. Que nous faisions de mauvais livres! Il ne se passait guère de mois que nous ne fissions pour le moins deux volumes, et aussitôt la presse en gémissait : ce qu’il y a de plus sui’prenant, c'est que ces compilations se’ donnaient pour des nouveautés; et, si les critiques s’avisaient de reprocher à l’auteur qu’il pillait les anciens, il leur répondait avec une orgueilleuse efiVonterie; Furto lœlamur in ipso^..

Il était aussi grand commentateur, et il y avait tant d’érudition dans ses commentaires, qu’il faisait souvent des remarques sur des choses qui n’étaient pas dignes d’être remartpiées, comme sur ces carrés de papier il écrivait (luelquefois trèsmal à propos des passages d’Hésiode et d’autres auteui’s; néanmoins , avec tout cela , je ne laissai pas de profiter chez ce savant ; il y aurait de l’ingratitude à n’en pas convenir. J’y perfectionnai mon écriture à force de copier ses ouvrages; et si, me traitant en élève plutôt qu’en valet, il eut soin de me former l’esprit, il ne négligea point mes mœurs. Scipion, me disait-il, quand par hasard il entendait dire que quelque domestique avait fait une friponnerie, prends bien garde, mon enfant, de suivre le mauvais exemple de ce fripon. Il faut qu’un valet serve son maître avec autant de fidélité que de zèle, et s’efforce de devenir vertueux par le travail, s’il a le malheur de ne l’être point par nature. En un mot, don Ignacio ne perdait aucune occasion de me porter à la vertu ; et ses exhortations faisaient sur moi un si bon effet, que je n’eus pas la moindre tentation de lui jouer quelque tour pendant quinze mois que je demeurai chez lui.

J’ai déjà dit que le docteur de Ipigna était originaire de Madrid; il y avait une parente, appelée Catalina, qui était femme de chambre de madame la nourrice. Cette soubrette, qui est

1 Xout «ommes fiers du litrciuméme. Ce i^assage lalin est mi hemis ichc de Sa»* icuil, üa»i les vers qu'il avail adressés à rAcadcinic des bclle^leUreS) ))Our soutenir '' la Dccefsttcde faire en latin les luscri plions des monuinciiU Cratiçats.

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