‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 212 sur 254 · LIVRE XI, CBAP · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CBAP

tombai dans un accablement stupide ; à force de sentir la perte que je faisais, j’y paraissais comme insensible. Je fus cinq ou six jours dans cet état ; je ne voulais prendi’e aucune nourriture; et je crois que, sans Scipion, je me serais laissé mourir de faim, ou que la tête m'aurait tourné: mais cet adroit secrétaire sut tromper ma douleur en s’y conformant ; il trouvait le secret de me faire avaler des bouillons en me les présentant d’un air si mortifié, qu’il semblait me les donner moins pour conserver ma vie que pour nourrir mon affliction.

Cet aflectlonné serviteur écrivit à don Alphonse, pour l'informer du malheur qui m’était arrivé, et de la situation pitoyable où je me trouvais. Ce seigneur tendre et compatissant, cet ami généreux se rendit bientôt à Lirias. Je ne puis sans m’attendrir rappeler le moment où il s’offrit à mes yeux. Mon cher Santillane, me dit-il en m’embrassant, je ne viens point ici pour vous consoler, j’y viens pleurer avec vous Antoni», comme vous pleureriez avec moi Séraphine, si la Parque me l’eût ravie. Effectivement il répandit des larmes, et confondit ses soupirs avec les miens. Tout accablé que j’étais de ma tristesse, je ne laissais pas de ressentir vivement les bontés de ce seigneur.

Don Alphonse eut avec Scipion un long eptretien sur ce qu’il y avait à faire pour vaincre ma douleur. Ils jugèrent qu’il fallait pour quelque temps m’éloigner de Lirias, où tout me retraçait sans cesse l’image d’Antonia. Sur quoi le fils de don César me.proposa de m’emmener à Valence, et mon se crétaire appuya si bien la proposition, que je l’acceptai. Je laissai Scipion et sa femme au château, dont le séjour véritablement ne servait qu’à irriter -mes ennuis, et je partis avec le gouverneiu-. Lorsque je fus à Valence, don César et sa bellefille n’épargnèrent rien pour faire diversion à mon chagrin ; ils mirent tour à tour en usage les amusements les plus propres à me dissiper; mais, malgré tous leurs soins, je demeurai plongé dans une mélancolie dont ils ne purent me tirer. Il ne tenait pas non plus à Scipion que je ne reprisse ma tranquillité : il venait souvent de Lirias à Valence pour savoir de mes nouvelles; il s'en retournait d’autant plus triste ou d’autant plus gai, qu’il me voyait plus ou moins de disposi-

cil. BI.AS.

lion à me consoler. .le ne faisais pas en lui cette remarque sans plaisir; je lui tenais compte des mouvements d’amitié qu’il laissait éclater, et je m’applaudissais d’avoir un domestique si attaché à moi.

11 entra un matin dans ma chambre. Monsieur, nie dit-il d’un air fort agité, il se répand dans la ville un bruit qui intéresse toute la monarchie; on dit que Philippe 111 ne vit plus ‘, et que le prince son fils est sur le trône. On ajoute à cela, poursuivit-il, que le cardinal duc de Lerme a perdu son poste *, qu’il lui est même défendu de paraître à la cour, et que don Gaspard de Guzman, comte d’Olivarès, est présentement premier ministre Je me sentis un peu ému de cette nouvelle. sans savoir pourquoi. Scipion s'en aperçut, et me demanda si je ne prenais aucune part à ce gi'and changement. Eh ! quelle part veux-tu que j'y prenne, lui répondis-je, mon enfant? J’ai quitté la cour ; tous les changements qui peuvent y arriver me doivent être indifférents.

Poiu" un homme de votre âge, reprit le fils de la Coscolina, vous êtes bien détaché du monde. A votre place j'aurais un désir curieux. Quel désir? interrompis-je. Ma foi, reprit-il, j’irais à Madrid montrer mon visage aù jeune monarque, pour voir s’il me remettrait ; c’est un plaisir que je me donnerais. Je t'entends, lui dis-je; tu voudrais que je retournasse à la cour pour y tenter de nouveau la fortune, ou plutôt pour y redevenir un avare et un ambitieux. Pourquoi vos mœurs s'y corrompraient-elles encore? me repartit ^ipion. Ayez plus de confiance que vous n’en avez en votre vertu. Je vous réponds de vous-même. Les saines réflexions que votre disgrâce vous a fait faire sur la cour ne vous permettent point d’en

' Voici encore une date certaine. Philippe 111 mourut en 1621 d'uno manière tin. gulière. Il ordonna d'ètcr un brasier trop ardent qui l'incommodait dans la salle où il se trouvait occupé, et relevant à peine d’une' maladie dangereuse. Ou ne trouva pas l'olhcier qui avait cet emploi ; ou craignit d'empiéter sur les droits de sa charge. Tandis qu'on cherche l'oflicier, le roi tombe en faiblesse : on le transporte sur son .it, où il meurt peu d'heures apres, asph)-xié par étiquette. '

’ Le duc de Lerme avait perdu ton potle avant la mort de Philippe III. C'était son fils, le duc d'Uxède, qui l avait supplanté. Le duc de Lerme te fiattait toujours de la vaine espérance do reprendre sa place. Le père et le fils réussirent à te détruire l'un par l'autre, et le eomte d'OIivarès fut le tiers, plus habile, qui les accorda net, suivant la fable si connue des Yoleurt et FAne,

• il débuta par faire prendre i ce roi de sciie ans le nom de Philippe te Grand.

' LtVRE XI, CHAP. I.

redouter les dangers. Rembarquez-vous hardiment sur une mer dont vous connaissez tous les écueils, 'fais-toi, flatteur, m'écriai-je en souriant, es-tu las de me voir mener une vie tranquille'? Je croyais que mon repos t’était plus cher.

Dans cet endroit de notre conversation, don César et son fils aniverent. Ils me confirmèrent la nouvelle de la mort du roi, ainsi que le malheur du duc de Lerrae. Us m’apprirent de plus que ce ministre, ayant fait demander la pennission de se retirer à Rome, n'avait pu l'obtenir, et qu’il lui était ordonné de se rendre à son marquisat de Dénia *. Ensuite, comme s’ils eussent agi de concert avec mon secrétaire, ils me conseillèrent d’aller à Madrid me présenter aux yeux du nouveau roi, puisque j'en étais connu, et que je lui avais même rendu des services que les grands récompensent assez volontiers. Pour moi, dit don Alphonse, je ne doute pas qu’il ne les reconnaisse ; Philippe IV doit payer les dettes du prince d’Espagne. J’ai le même pressentiment, dit don César, et je regarde le voyage de Santillane à la cour comme une occasion pour lui de parvenir aux grands emplois.

En vérité, messeigneurs, m’écriai-je, vous ne pensez pas bien à ce que vous dites ! 11 semble, à vous entendre l’un et l’autre, que je n'aie qu’à me rendre à Madrid pour avoir la clef d'or *, ou quelque gouvernement; vous êtes dans l’erreur. Je suis au contraire bien pereuadé que le roi ne ferait aucune attention à ma figure, si je m’oflrais à ses regards. J’en ferai, si vous le souhaitez, l’épreuve pour vous désabuser. Les seigneurs de Leyva me prirent au mot, et je ne pus me défendre de leur promettre que je pai’tirais incessamment pour ^adrid. Sitôt que mon secrétaire me vit déterminé à faire ce voyage, il en ressentit une joie immodérée ; il s’imaginait que je ne

' Avant que d’expirer, Philippe 111 avait dit ù son fils aine : < Gardci-vous bien

> de m'imiter 1 A mon avduoiuenl au trône, chassai sur-le^:hainp les vieux minis-

> très de mon |Ære, et je m'eu trouvai mal : scrvei-vons donc de ceux que vous

> trouverez prés de moi. a 11 avait mandé le jour même au cardinal de Lerme de revenir auprès de lui. Hais te premier soin de son fila fut d'éloiguer tous ceux que son père mourant lui avait dit de conserver, et lo cardinal-duc de Lerme reçut un ortlre exprès de retourner dans son exil. On lui ôta sa pension de soixante-douze mille ducats, et quinze mille charges île blé qu’il percevait de la Sicile.

' La tltf <for est le signe distinctif de certains officiers dn roi d'Espagne, qui ont droit d'entrer dans la chambre dé ce prince, et qui portent une clef d'or à leiif ceinture.

paraîtrais pas plntAt devant le nouveau monarque, que ce prince me démêlerait dans la foule, et m’aa'ablerait d’honneurs et de biens. Là-dessus, se berçant des plus brillantes chimères, il m’élevait aux premières charj^es de l'État, et se poussait à la faveur de mon élévation.

Je me disposai donc à retourner à la cour, non dans la vue d'y sacrifier encore à la fortune, mais pour contenter don César et son fils, qui avaient dans l’esprit que je posséderais bientôt les bonnes grâces du souverain. 11 est vrai que je me sentais au fond de l’àme quelque envie d’çprouvcr si ce jeune prince me reconnailrait. Entrainé par ce mouvement curieux, sans espérance et sans dessein de tirer ({uelque avantage du nouveau règne, je pris le chemin de Madrid avec Scipion, abandonnant le soin de mon château à Béatrix, qui était une tiès-honne ménagère.

GHAP. II. — Gil BIm le rend à Madrid ; il parait à la cour; le roi le reconuait et le recoromaDde à son premier ntinistre. Suite de celte recommandation.

Nous nous rendîmes à Madrid en moins de huit jours, don Alphonse nous ayant donné deux de ses meilleurs chevaux pour faire plus de diligence. Nous allâmes descendre à un hôtel garni où j’avais déjà logé , chez Vincent Forero, mon ancien hôte, qui fut bien aise de me revoir.

Comme c’était un homme qui se piquait de savoir tout ce qui se passait tant à la cour que dans la ville, je lui demandai ce qu’il y avait de nouveau. Bien des choses, me répondit-il. Depuis la mort de Philippe III, les amis et les partisans du cardinal-duc de Lerme se sont bien remués pour mainteuir Son Éminence dans le ministère, mais leurs efforts ont été vains : le comte. d’Olivarès l'a emporté sur eux. Ou prétend que l’Espagne ne perd point au change, et que ce nouveau premier ministre a le génie d’une si vaste étendue, qu'il serait capable de gouverner le monde entier * : Dieu le veuille ! Ce qu'il y a de certain, continua-t-il, c’est que le peuple a conçu ’la plus haute opinion de sa capacité ; nous verrons dans la

' Oo le regardait eu Eipagae comme nu des |>Im proibnds et des premiers koninct d'étal, perce itu'U flsUail la manie qoe la brauohe d'Aatricke avait eue depuis Charles- -Onint et Philippe U, de vouloir exercer la monarchie uoiverselle, et surtoot d'écraser la Praace.

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