‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 220 sur 254 · LIVRE XI, CBAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CBAP. VI

vait ce ministre ne furent pas applaudis de tout le inonde, du moins ils trouvèrent des approbateurs. Quant aux magnifiques promesses que le comte d’Olivarès y faisait, et cntio autres celle de fournir- par une sage économie aux dépenses de l’Ëtat, sans incommoder les sujets, elles éblouirent les citoyens en général, et les confirmèrent dans la, grande opinion qu'ils avaient déjà de scs lumières : si bien que toute la ville retentit de ses louanges.

Ce ministre, ravi de se voir parvenu à son but, qui n'avait été, dans cet ouvrage, que de s'attirer l'affection publique, voulut la mériter véritablement par une action louable, et qui fût utile au roi. Pour cet efi'et, il eut recours à l'invention de l'empereur Galba, c’est-à-dire qu'il fit rendre gorge aux pai’ticuliers qui s'étaient enrichis. Dieu sait comment, dans lea régies royales Quand il eut tiré de ces sangsues le sang qu’elles avaient sucé, et qu'il en eut rempli les coffres du roi, il entreprit de l'y conserver, en faisant supprimer toutes les pensions, sans en excepter la sienne, aussi iiien que les gratifications qui se faisaient des deniers du prince. Pour réussir dans ce dessein, qu’il ne pouvait exécuter sans changer la face du gouvernement, il me chai'gea de composer un nou* veau mémoire, dont il me dit la substance et la forme. Ensuite il me recommanda de m'élever, autant qu’il me serûtpossible, au-dessus de la simplicité ordinaire de mon style; pour donner plus de noblesse à mes phrases. Cela suffit, monseigneur, lui dis-je; Votre Excellence veut du sublime et du lumineux, elle en aura. Je m'enfermai dans le même cabinet

' Gattn, niccetiear de Héron, cnit qu'il parviendrait à remplir le tréror épnité ea erdoonint nne recberebe des folles prodigalités de son prédécesseur. Leur montant s'élevait à je ne sais combien de millions semés parmi les débauchés, les farceurs, les ministres des plaisirs de Néron. Galba les fit tons assigner, ne voulant leur laisser que le dixième de leur proie ; mais ils n'avaient plus rien. Galba, les trouvant io-^ solvables, étendit la recherche sur les acheteurs mêmes qui avaient acquis d'eux. Les acquéreurs de bonne foi furent inquiétés, et beaucoup de fortunes furent bouleversées. Cet expédient de Galba fut moins un remède qu'un mal. Le Sage en avait vu des exemples en Prunee, dans les ehambrti ardanles, qui n'avaient pas mieux réussi. Cependant il en fait l'éloge. Il avait un fond de rancune contre les financiers ; et quand il a occasion de reparler de ces sangsues, on retrouve le ton et les couleurs de Turenrtt, de ce chef-d'œuvre singulier qui prouve que Le Sage connaissait è fond les mystères de la haute et basse maltètc, et qu'il avait été à portée d'étudier tous les moyens dont certaines gens se servaient pour s'enrichir. Dieu sait commtnt, dont iat repias royatu. ^

ofi j'avais déjà travaillé; et là je me mis a l'ouvrage,- après avoir invoqué le génie éloquent de l'archevêque de Grenade.'^ Je débutai par représenter qu'il fallait garder avec soin tout l'argent qui était dans le trésor royal, et qu'il ne devaitêtre employé qu'aux seuls besoins de la monarchie, comme étant un fonds sacré qu’il était à propos de réserver pour tenir en respect les ennemis de l’Espagne; ensuite je faisais voir au monarque, car c'était à lui que s'adressait le mémoire qu'en ôtant toutes les pensions et les gratifications qui se prenaient sur ses revenus ordinaires, il ne se priverait point pour cela du plaisir de récompenser ceux de ses sujets qui se rendraient dignes de ses grâces, puisque, sans toucher à soa trésor, il était en état de leur donner de grandes récompenses^ qu'il avait pour les uns des vice-royautés, des gouvernements, des ordres de chevalerie, des emplois militaires; pour les autres, des commanderies ou des pensions dessus, des titres avec des magistratures ; et enfin toutes sortes de bénéfices pour les personnes consacrées au culte des autels. -j.

Ce mémoire, qui était beaucoup plus long que le premier;m'occupa près de trois jours ; mais heureusement je le fis à la fantaisie de mon maître, qui, le trouvant écrit avec emphase et farci de métaphores, m’accabla de louanges. Je suis bien content de cela, me dit-il en me montrant les endroits . les plus enflés; voilà des expressions marquées au bon coin, Courage, mon ami, je prévois que tu me seras d’une grande utilité. Cependant, malgré les applaudissements qu’il me pro-digua, il ne laissa pas de retoucher le mémoire. Il y mit beaucoup du sien, et fit une pièce d’éloquence qui charma le roi et toute la cour. La ville y joignit son appi-obation, augura bien pour l’avenir, et se flatta que la monarchie reprendrait son ancien lustre sous le ministère d’un si grand personnage.-r- Son Excellence, voyant que cet écrit lui faisait beaucoup d’honneur, voulut, pour la part que j'y avais, que j’en recueillisse

’ Les dcui mémoires composés par Gil blas sur Télat où se trouvait l’Espagae à la mort do Philippe lll sont les premiers exemples de ces compttt renduty dont Le Snge pouvait parler d'après ce qu'on voyait en France au moment où il écrivait. A la mort de Louis XIV, les lioaaccs étaient dans un chaos épouvantable; ce chaos ne fût dë^ hroitillé que par Nicolas Desinarels; c'était un neveu de Colbert, instruit dans sa. partie. Le mémoire, ou le eoinpte-rcndu per Desinarets, contient des choses en* reuses, et on l’a souvent reproduit. ^

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quelque fruit; elle lue fit donner une p<aiwon de cinq cents ëcHs sur la comroanderie de Castille : ce qui me parut une récompense honnête de mon travail, et me fut d'autant plus agréable, que ce n'était pas un bien mal acquis, qutâqueje l’eusse gagné bien aisément.

f.HAP. VIT. — Par (iiiol liaaard, daas qucT rnclroit, cl dans quel clal 611 Blas rrtrouva ion ami P.'tbrico, et de l'entretien qu'ils eim^nt rnsomWf*.

Rien ne faisait plus de plaisir à monseigneur que d’apprendre ce qu’on pensait à Madrid de la conduite qu'il triait dans son ministère. U me demandait tous les jours ce qn’on disait de lui dans le monde. 11 avait même des espions qui, pour son argent, lui rendaient un compte exact de tout ce qui se passait dans la ville. Us lui l'apportaient jusqu’aux moindres discours qu'ils avaient entendus ; et, comme U leur ordonnait d'être sincères, son amour-propre en souffrait quelquetois, car le peuple a- une intempérance do langue qui ne respecte rien.

Quand je m’aperçus que le comte aimait qu’on lui fit des rapports, je me mis sur le pied d’aller l’aprè^inéc dans des lieux publics, et de me mêler à la conversation des honnêtes gens, quand il s’y en trouvait. Lorsqu’ils parlaient du gouvernement, je les écoutais avec attention ; et s’ils disaient quelque chose qui méritât d'être redit à Son Excellence, je ne manquais pas de lui en faire part. Mais il faut observer que je ne lui rapportais rien qui ne fût à son avantage, il me semblait que j'en devais user ainsi avec un homme du caractère de ce minûtre.

Un jour, en revenant de l’un de ces aaidroits, je passai devant la porte d’un hôpital. 11 me prit envie d’y entrer. Je parcourus deux ou trois s«^es remplies de malades alités, en promenant ma vue de toutes parts. Parmi ces malheureux, que je ne regardais pas sans compassion, j’en remarquai un qui mefrappa. Je crus reconnaître en lui Fabrice, mon ancien camarade et mon compatriote. Pour le voir de plus près, je m’approchai de sem lit, et, ne pouvant douter que ce ne fût le poète Nnnez, je demeurm quelques moments à le considéi'cr sans rien dire. De son céÂé, il me remit aussi, et m’envisagea de la même façon. Enfin, nimpant le silence : Mer yeux, !ui dis-je, ne me troinpent41s point? est-ce eh effet Fabrice'

que je rencontre ici? C’est lui-même, répondit-il froidement, et tu ne dois pas t’en étonner. Depuis que je t’ai quitté, j’ai toujours fait le métier d’auteur ; j’ai composé des romans, des comédies, toutes sortes d’ouvrages d’esprit; j’ai fait mon chemin, je suis à l’hôpital.

Je ne pus m’empêcher de rire de ces paroles, et encore plus de l’air sérieux dont il les avait accompagnées. Eh quoi! m’écriai-je, ta muse t’a conduit dans ce lieu ! elle t’a joué ce vilain tour-là I Tu le vois, répondit-il, cette maison sert souvent de retraite aux beaux esprîts. Tu as bien fait, mon enfant, poursuivit-il, de prendre une autre route que moi. Mais tu n’es plus, ce me semble, à la cour, et tes affaires ont changé de face ; je me souviens même d’avoir ouï dire que tu étais en prison par ordre du roi. On t’a dit la vérité, lui répliquaije; la situation charmante où tu me laissas quand nous nous séparâmes fut, peu de temps après, suivie d’un revers de fortune qui m’enleva mes biens et ma liberté. Cependant, mon ami, po$t nubila Phœbus, tu me revois dans un état plus brillant encore que celui où tu m’as vu. Cela n’est pas possible, dit Nmiez : ton maintien est sage et modeste; tu n’as pas l’air vain et insolent que donne ordinairement la prospérité. Les disgrâces, repris-je, ont puriQé ma vertu, et j’ai appris à l’école de l’adversité à jouir des richesses sans m’en laisser posséder.

Dis-moi donc, interrompit Faibrice en se mettant avec trans port à son séant, quel peut être ton emploi. Que fais-tu présentement? Serais-tu intendant d’un gi'and seigneur iiüné ou de quelque veuve opulente? J'ai un meilleur poste, lui repai lis-je ; mais dispense-moi, je te prie, de t'en dire davantage à présent, je .satisferai une autre fois ta curiosité. Je me contente en ce moment de t'apprendi’e que je suis en état de te faire plaisù-, ou plutôt de te mettre à ton aise pour le j este de les jours, pourvu que tu me promettes de ne plus composer d’ouvrages d’esprit, soit en vers, soit en prose. Te sens-tu capable de me faire un si grand sacrifice? Je l’ai déjà fait au ciel, me dit-il, dans une maladie mortelle dont tu me voiséchappé. Un père de Saint-Dominique m’a fait abjurer la poésie conune un amusement qui, s’il n’est pas criminel, détourne du moins du but de la sagesse.

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