‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 230 sur 254 · LIVRE XU, GliAP · texte numérisé non relu

LIVRE XU, GliAP

tout, répondit Laure; ne savez-vous pas tûen qu’en pareil cas les hommes sont si faibles, qu’ils épargnent quelquefois aux femmes jusqu'à la peine de se justiûer ? '

Je soutins, continua-t-elle, au marquis de Marialva que tu étais mon frère. Pardonnez-moi, monsieur de Santillane, si je vmis parle aussi familièr^ent qu’autrefois ; mais je ne puis *06 défendre de mes vieilles habitudes. Je te dii'ai donc que je payai d’audace. Ne voyez-vous pas, dis-je au .seigneur portugais, que tout ceci est l’ouvrage de la jalousie et de la fut«ur ? Narcisse, ma camai'ade et ma rivale, enragée de me voir posséder tranquillement un cœur qu’elle a manqué, m’a joué ce tour-là, que je lui pardonne; car enûn il est naturel à une femme jalouse de se venger. Elle a corrompu le sousmoucheur de chandelles, qui, pour servir son ressentiment, a l’effronterie de dire qu'il m’a vue à liadrid femme de chambre d’Arsénie. Rien n’est plus faux : la veuve de don Antonio Goello a toujours eu des sentiments trop relevés pour vouloir se mettre au service d’une fille de théâtre. D’ailleurs, ce qui prouve la fausseté de cette accusation et le complot de mes accusateurs, c'est la retraite précipitée de mon frère. S’il était présent, il pourrait confondre la calomnie; mais Narcissa sans doute, aura employé quelque nouvel artifice pour le faire disparaître.

Quoique ces raisons, poursuivit Laure, ne fissent pas trop bien mon apologie, le marquis eut la bonté de s’en contenter; et ce débonnaire seigneur continua de m’aimer jusqu’au jouiqu’il partit de Grenade pour retourner en Portugiil. Vcrita- Meroent son départ suivit de fort près le tien, et la femme de Zapatn wt le plaisir de me voir perdre l’amant que je lui avais enlevé. Après cela; je demeurai encore quelques années à Grenade ; ensuite, la division s’étant mise dans notre troupe (ce qui arrive quelquefois parmi nous), tous les comédiens se séparèrent : les uns s’en allèrent à Séville, les autres à Cordoue, et moi je vins à Tolède, où Je suis depuis dix ans avec ma nièce Lucrèce, que tu as vue jouer hier au soir, puisque tu étais à la comédie.

Je ne pus m’empécher de rire dans cet endroit. Laure m’en demanda la cause. Ne la devinez-vous pas bien ? lui dis-je. Vous n’ava» ni frère ni sœur, par cooséqueut vous ne pouvez

GH. M.A8t

être tacite <le Lucrèce. Outre cela, q»iand je cafeule nwimême le temps qui s’est écoulé depuis notre dernière séparation, et que je confronte ce temps avec le visage de votre nièce, il me semble que vous pourriez être toutes deux encore pdus proches parentes. * ' -

Je vous entends, monsieur Gil Blas, reprit en rougissant un peu la veuve de don Antonio^ comme vous saisissez les époques ! il n’y a pas moyen vous en faire accroâre. Ëh iâen! oui, mon ami, Lucrèce est fille du marquis de Marûdva et la mienne : elle est le fruit de notre union ; je ne saurais te le céler plus longtemps. Le grand effort que vous faites, lui dis-je, ma princesse, en me révélant ce secret, après m’avoir fait confidence de vos équipées avec l’économe de l’bôpitad de Zamora! Je vous dirai de plus que Lucrèce est un sujet de mérite si singulier, que le public ne peut assez v«*s «pmercier de lui avoir fait ce présent. 11 serait à souhaiter que toutes vos camarades ne lui en fissent pas de phis mauvais.

Si quelque lecteur malin, rappelant ici les enlretlens particuliers que j’eus à Grenade avec Laui’e lorsque j’étais secrétaire du marquis de Marialva, me soupçonne de pouvoir disputer à ce seigneur l’honneur d’être pèi’e de Lucrèce, c'est un soupçon dont je veux bien, à ma honte, lui avmùr l'istjustice.

Je rendis compte à mon tour à Laure de mes prtncqsàles aventures, et de l’état présent de mes afiaires. Elle écouta mon récit avec une attention qui me fit connaître qu'il ne lui était pas indifférent. Ami SantUlanc, me dit-rfle quand je l’eus achevé, vous jouez, à ce que je vois, un assez beau r^ sur le théâtre du monde : vous’'ne sauriez croire jusqu'à quel point j’en suis ravie. Loi-sque je mènerai Lucrèce à Madrid pour la faire entrer dans la troupe du prince, j’ose me flatter qu’elle trouvera dans le seigneur de ^ntiltane un puissant protecteur. N’en doutez nullement, lui répondis-je, vous pouvez compter sur moi; je ferai recevoir votre fille et vous dans la troupe du prince quand il vous plaira; c’est ce que je puk vous promettre sans trop présumer de mon pouvoir. Je vous prendrais au mot, reprit l.aure, et je partk'ais dès demain pour Madrid, si je n’étais pas liée ici par des engagements avec ma trorq)e. Un ordre ite la cour peut rompre v(» liens,

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