‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 231 sur 254 · LIVRE XII, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAP. I

lui rcpartis-je, et c’est de quoi je me charge ; vous le recevrez avant huit jours. Je me fais un plaisir d'enlever Lucrèce aat Tolédans? une actrice si jolie est laite pour les gens de cour; elle nous appartient de droit.

Lucrèce entra dans la chambre au moment que j'achevais ces pai’olos. Je crus voir la déesse Hébé, tant elle était mignonne et gracieuse. Elle venait de se lever; et sa beauté naturelle, brillant sans le secours de l’art, présentait à la vue un objet ravissant. Venez, ma nièce, lui dit sa mère, venez remercier monsieur de la bonne volonté qu’il a pour nous : c’est un de mes anciens amis qui a beaucoup de crédit à la cour, et qui se fait fort de nous mettre toutes deux dans la troupe du prince. Ce discours parut faire plaisir à la petite fille, qui me fit une profonde révérence, et me dit avec un souris enchanteur : Je vous rends de très-humbles actions de grâces de votre obligeante attention; mais, seigneur, je ne sais si elle ne tournera pas contre moi. En voulant m'ôter à un public qui m’aime, êtes- vous sûr que je ne déplairai point à celui de Madrid? Je perdrai peut-être au change. Je me souviens d’avoir ouï dire à ma tante qu’elle a vu des acteûrs briller dans une ville, et révolter dans une autrê; cela me fait peur. Craignez de m’exposer aux mépris de la cour, et vous à ses reproches. Belle Lucrèce, lui répondis-je, c’est ce que nous ne devons appréhender ni l’un ni l’autre; je crains plutôt qu’enflammant tous les cœurs, vous ne causiez de la division parmi nos grands. La frayeur de ma nièce, me dit Laure, est joieux fondée que la vôtre; mais j’espère qu’elles seront vaines toutes deux. Si I^ucrèce ne peut faire de bruit par ses charmes, en récompense elle n’est pas assez mauvaise actrice poui’ devoir être méprisée.

Nous continuâmes encore quelque temps cette conversation, et j’eus lieu de juger, par tout ce que Lucrèce y mit di sien, que c’était une fille d’un esprit supérieur; ensuite je pris congé de ces deux dames, en leur protestant qu’elles auraient incessamment un ordre de la cour pour se rendre à Madrid.

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r.HAP. II. Santillanc renrt compte de sa commission au ministre, qui le cliaryc du

soin de faire venir Lucrèce à Madrid. De l'arrivce de cette comédienne, et de son début i la cour.

A mon retour à Madrid, je trouvai le corate-duc fort impatient d’apprendre le succès de mon voyage. Gil Blas, me dit-il, as-tu vu la comédienne en question? vaut-elle la peine qu'on la fasse venir à la cour ? Monseigneur, lui répondis-je, la renommée, qui loue ordinairement plus qu’il ne faut les belles personnes, ne dit pas assez de bien de la jeune Lucrèce; c’est un sujet admirable, tant pour sa beauté que pour ses talents» ^

Est-il possible, s'écria le ministre avec une satisfaction inténeUre que je lus dans ses yeux, et qui me fit penser que c’était pour son propre compte qu'il m'avait envoyé à Tolède, est-il possible qu'elle soit aussi aimable que tu le dis ? Quand vous la verrez, lui repartis-je, vous avauerez qu’on ne peut faire son éloge qu’au rabais de ses charmes. Santillanc, reprit Son Excellence,' fais-moi une fidèle relation de ton voyage; je serai bien aise de l’entendre. Alors, prenant la parole pour contenter mon maître, je lui contai jusqu’à l’histoire de Laure inclusivement. Je lui appris que cette actrice avait eu Lucrèce du marquis de Marialva, seigneur portugais, qui, s’étant arrêté à Grenade en voyageant, était devenu amoureux d’elle. Enfin, • quand j’eus fait à monseigneur un détail de ce qui s’était passé entre ces comédiennes et moi, il me dit : Je suis ravi que Lucièce soit fille d’un homme de qualité; cela nr’intéresse poui’ eHe encore davantage ; il faut l’attirer ici. Mais, mon ami, je te recommande une chose : continue, ajouta-t-il, comme tn as commencé; ne me mêle point là dedans : que tout roule sur Gil Blas de Santillanc.

J’allai trouver Carnero, à qui je dis que Son Excellence voulait qu’il expédiât un ordre par lequel le roi recevait dans sa troupe Estelle et Lucïèce, actrices de la comédie de Tolède. Oui dà, seigneur de Santillane, répondit Carnero avec un souris malin, vous àerez bientôt servi, puisque, selo» toutes les apparences, vous vous intéressez pour ces deux dames. Au reste, j’espère qu’en faisant ce que vous souhai- ' iez, le public y trouvera aussi son compte. En jneme temps.

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