‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 26 sur 254 · LIVRE I, CHAP. TI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. TI

gpand cri. J'é(ais alors, par bonheur, seule avec Inès, celle de nies femmes qui avait le plus de part à ma confiance. Je lui dis le soupçon qui agitait mes esprits. Elle ne fit qu’en rire, et elle s’imagina qu’une légère ressemblance avait trompé mes yeux. Rassurez-vous, madame, me dit-elle, et ne pensez pas que vous ayez vu votre premier époux. Quelle apparence y a-t-il qu’il soit ici sous une forme de paysan? est-il même croyable qu’il vive encore? Je vais, ajouta-t-elle, pour vous mettre l’esprit en repos , descendie au jardin et parler à ce villageois; je saurai quel homme c’est, et je reviendrai dans un moment vous l’apprendre. Inès alla donc au jardin; et peu de temps après je la vis rentrer dans mon appartement fort émue. Madame, jit-elle, votre soupçon n’est que trop bien * éclairci ; c’est don Alvar lui-même que vous venez de voir; il s’est découvert d’abord, et il vous demande un entretien secret.

'Comme je pouvais à l’heure même recevoir don Alvar, parce que le mai-quis était à Burgos, je chargeai ma suivante de me l’amener dans mon cabinet par un escalier dérobé. Vous jugez bien que j’étais dans une terrible agitation. Je ne pus soutenir la vue d’un homme qui était en droit de m’accabler de reproches : je m’évanouis dès qu’il se présenta devant moi, comme si c’eût été son ombre. Us me secoururent promptement, Inès et lui; et quand ils m’eurent fait revenir de mon évanouissement, don Alvar me dit : Madame, remettezvous, de grâce ; que ma présence ne soit ças un supplice pour vous; je n’ai pas dessein de vous faire la moindre peine. Je ne viens point en époux furieux vous demander compte de la foi jurée, et vous faire un crime du second engagement que vous avez contracté. Je n’ignore pas que c’est l’ouvrage de votre famille : je suis instruit de toutes les pei’sécutions que vous avez souffertes à ce sujet. D’ailleurs on a répandu dans Valladolld le bruit de ma mort; et vous l’avez cru avec d’autant plus de fondement, qu’aucune lettre de ma part ne vous assurait du contraire. Enfin, je sais de quelle manière vous avez vécu depuis notre cruelle séparation, et que la nécessité , plutôt que l’amour, vous a jetée dans les bras du marquis. Ah ! seigneur, interrompis-je en pleurant, pourquoi voulez-vous excuser votre épouse? elle est coupable, puisque

VOUS vives. Que ne suis-je encore dans la misérable situation où j’étais avant que d’épouser don Arabrosio! Funeste hyménée ! hélas ! j’aurais du moins, dans ma misère, la consolation de vous revoir sans rougir.

Ma chère Meucia , reprit don Alvar d’un air qui marquait jusqu’à quel point il était pénétré de mes larmes, je ne me plains pas de vous; et, bien loin de vous reprocher l’état brillant où je vous retrouve, je jure que j’en rends gi'âces au ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolid, j’ai toujoui’s eu la fortune contraire : ma vie n’a été qu’un euchaînement d’infortunes; et, pom‘ comble de malheurs, je n’ai pu vous donnei’ de mes nouvelles. Trop sûr de votre • amour, je me représentais sans cesse la situation où ma fatale tendresse vous avait réduite ; je mp peignais dona Mencia dans les pleurs : vous faisiez le plus grand de mes maux. Quelquefois, je l’avouerai, je me suis reproché comme un crime le bonheur de vous avoir plu. J’ai souhaité que vous eussiez eu du penchant pour quelqu’un de mes rivaux, puisque la préférence que vous m’aviez donnée sur eux vous coûtait si cher. Cependant, après sept années de souffrances, plus épris de vous que jamais, j’ai voulu vous revoir. Je n’ai pu résister à cette envie, et la fin d’un long esclavage m’ayant permis de la satisfaire, j’ai été sous ce déguisementà Valladolid, au hasard d’être découvert. Là, j’ai tout appris. Je suis venu ensuite à ce château, et j’ai trouvé mpyen |de m’introduire chez le jardinier, qui m’a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manière me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous imaginez pas que j’aie dessein de troubler, par mon séjour ici, la félicité dont vous jouissez. Je vous aime plus que moi-même; je respecté votre repos, et je vais, après cet entretien , achever loin de vous de tristes jours que je vous sacrifie.

Non, don Alvar, non, m’écriai-je à ces paroles, le ciel ne vous a point amené ici pour rien, et je ne souffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois; je veux partir avec vous; il n’y a que la mort qui puisse désormais nous sép^Vei^ Croyezmoi, reprit-il, vivez avec don Ambrosio ; ne vous associez point à mes malheurs; laissez-m’en soutenir tout le poids. 11 me dit encore d'autres choses semblables; mais plus il paraissait

Page 1