LIVRE I, CHAP. XI
vouloir s’immoler à mon bonheur, moins je me sentais disposée à y consentir. Lorsqu’il me vit ferme dans la résolution de le suivre, il changea tout à coup de ton; et prenant un air plus content : Madame, me dit-il, est-il possible que vous soyez dans les sentiments où vous paraissez être? Ah! puisque vous m’aimez encore assez pour préférer ma misère à la prospérité où vous vous trouvez, allons donc demeurer à Betancos, dans le fond du royaume de Galice. J’ai là une retraite assurée. Si mes disgrâces m’ont ôté tous mes biens, elles ne m’ont point fait perdre tous mes amis; il m’en reste encore de fidèles, et qui m’ont mis en état de vous enlever. J’ai fait faire un carrosse à Zamora par leur secours; j’ai acheté des mules et des chevaux, et je suis accompagné de trois Galiciens des plus résolus Us sont armés de carabines et de pistolets, et ils attendent mes ordres dans le village de Rodillas. Profitons, ajouta-t-il, de l’absence de don Ambrosio. Je vais faire venir le carrosse jusqu’à la porte de ce château, et nous partirons dans le moment. J’y consentis. Don Alvar vola vers Rodillas, et revint en peu de temps, avec ses troiscavaliei-s, m’enlever au milieu de mes femmes, qui, ne sachant que penser de cet enlèvement, se sauvèrent fort cUrayées. Inès seule était au fait ; mais elle i-efusa de lier son sort au mien, parce qu’elle aimait un valet de chambre de don Ambrosio : ce qui prouve bien que l’attachement de nos plus zélés domestiques n’est point à l’épreuve de l’amour.
Je montai donc en carrosse avec don Alvar, n’emportant que mes habits et quelques pierreries que j’avais avant mon secorid mariage; car je ne voulus rien prendre de tout ce que l^marquis m’avait donné en m’épousant. Nous prîmes la route du royaume de Galice, sans savoir si nous serions assez heu-
■ tes provinces d’Espagne ont toutes e'té des royaumes qui ont clé en guerre les uns contre les autres. Il en est résulté des épithètes triviales et des sobriquets populaires que la vieille pre'vention des sujets d'un de ces royaumes donnait à leurs voisins, et réciproquement. On sait alors ce qu’on entend par un Galicien, un Biscayen, nn Catalan, el^ comme nous avons eu en France, dans les temps des grands liefs, des appellations de Champenois, de Gascon, de Normand, etc., qui n’étaient rien moins que flattouses, etqui sont restées dans la langue, si bien que La Fontaine a l’air de commencer bonnement une de ses fables par ce vers doublement malin i
Certain renard gascon, d'autres disent normand.
(Livre ni, fable *1.)
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reux pour y arriver. Nous avions sujet de craindre que don Ambrosio, à son retour, ne se mît sur nos traces avec un grand nombre de personnes, et ne nous joignît. Cependant nous marchâmes pendant deux jours sans voir paraître à nos trousses aucun cavalier. Nous espérions que la troisième journée se passerait de même, et déjà nous nous entretenions fort tranquillement. Don Alvar me contait la triste aventure qui avait donné lieu au bruit de sa mort, et comment, après cinq années d’esclavage, il avait recouvré la liberté, quand nous rencontrâmes hier, sur le chemin de Léon, les voleurs avec qui vous étiez. C'est lui qu’ils ont tué avec tous ses gens , et c’est lui qui fait couler les pleura que vous me voyez répandre en ce moment.
CHAP. XII. — De quelle manière dëiagr^able Gil Blat et U dame furent Interrompus.
Dona Mencia fondit en larmes après avoir achevé ce récit. Bien loin d’entreprendre de 1a consoler par des discours dans le goût de Sénèque, je la laissai donner un libre cours à ses soupirs; je pleurai même" aussi, tant il est naturel de s’intéresser pour les malheureux, et particulièrement pour une belle personne affligée. J’allais lui demander quel parti elle voulait prendre dans la conjoncture où elle se trouvait, et peut-être allait-elle me consulter là-dessus, si notre conversation n’çût pas été interrompue : mais nous entendîmes dans l’iiôtelleric un grand bruit, qui, malgré nous, attira notre attention. Ce bruit était causé par l’arrivée du corrégidor, suivi de deux alguazils • et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre où nous étions. Un jeune cavalier, qui les accompagnait, s’approcha de moi le premier, et se mit à regarder de près mon habit. 11 n’eut pas besoin de l’examiner longtemps. Par saint Jacques, s’écria-t-il, voilà mon pourpoint ! c’est lui-même; il n’est pas plus difficile, à reconnaître que mon cheval. Vous
* AI)/uasi{ .■ c'eH un huissier exécuteur des ordres du corri'ijidor, une maniéré d’exempt. ^
X. B. Cette note est de Le Sage. Ajoutons-y, t* qu’en espagnol une grosse araignée qui prend les mouches dans sa toile s’appelle expressémeut l'alguazil de moscaij l'alguaxil des mouches; 2* qu’en Espagne la charge de grand alguazil est une dignité. Les plus grands seigneurs s’honoraient d'ètre les familiers (ou espions) du saintoflice. Voyci aussi la note qui est ci-après, è la fin du chapitre l*' du livre lll.