LIVRE 1, CHAP XIV
Don Ambrosio n’avait pas un faux pressentiment de sa mort; il mourut des le lendemain, et je demeurai maîtresse du bien considérable dont il m’avait avantagée en m’épousant. Je n’eu prétends pas faire un mauvais usage. On ne me verra point, quoique je sois jeune" encore, passer dans les bras d’un troisième époux. Outre que cela ne convient, ce me semble, qu’à des femmes sans pudeur et sans délicatesse, je vous dirai que je n’ai plus de goût pour le monde ; je veux finir mes jours dans ce couvent, et en devenir une bienfiaitrice.
Tel fut le discours que me tint doua Mencia. Puis elle tira de dessous sa robe une bourse qu’elle me mit entre les mains, en me disant : Voilà cent ducats que je vous donne seulement pour vous faire habiller. Revenez me voir après cela; je n’ai pas dessein de borner ma reconnaissance à Si peu de clioso.
Je l’endis mille grâces à la dame, et lui jurai que je ne sortirais point de Burgos sans prendre congé d’elle. Ensuite de ce seiment, que je n’avais pas envie de violer, j’allai chercher une hôtellerie. J’entrai dans la première que je rencontrai. Je demandai une chambre; et, pour prévenir la mauvaise opinion que ma souquenille pouvait encore- donner de moi , je dis à Thôte que, tel qu’il me voyait, j’étais en état de bien payer mon gîte. A ces mots, l’hôte, appelé Majuelo', grand . railleur de son naturel, me parcourant des yeux depuis le haut jusqu’en bas, me répondit d’un air froid et malin qu’il n’avait pas besoin de cette assurance pour être persuadé que je ferais beaucoup de dépense chez lui; qu’au travers de mon habillement il démêlait en moi quelque chose de noble', et qu’enfln il ne doutait pas que je ne fusse un gentilhomme fort aisé. Je vis bien que le traître me raillait; et, pour mettre fin tout d’un coup à ses plaisanteries, je lui montrai ma bom'se.
Je comptai même devant lui mes ducats sur une table, et je m’aperçus que mes espèces le disposaient à juger de moi plus favorablement. Je le priai de me faire venir un tailleur. 11 vaut mieux, me dit-il , envoyer chercher un fripier, il vous apportera toutes sortes d’hahils, et vous serez habillé sur-lechamp. J’approuvai ce conseil, et résolus de le suivre, mais, comme le jour était près de se fermer, je remis l’emplette au
^ ' Majuelo, en espagnol, petit vignoble; nom significatir pour un bomme quitlâiiM du vio.
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GH. BLAS
lendemain, et je ne songeai qu’à bien souper, pour me dddomr mager des mauvais repas que j’avais faits depuis -ma sortie du souterrain.
* CHAP. Xt . — Do quelle façon s'habilla Gil Blas» du nouveau présent qu'il reçut d«
la damC) et dans quel équipage U partit de Burgos*
On me servit une copieuse fricassée de pieds de mouton, que je mangeai presque tout entière. Je bus à proportion ; puis je me couchai. J’avais un assez bon lit, et j’espérais qu’un profond sommeil ne tarderait guère à s’emparer de mes sens. Je ne pus toutefois fermer l’oeil; je ne fis que i*ôver à l’habit que je devais prendre. Que faut-il que je fasse? disais-je : suivrai-je mon premier dessein? Achèterai-je une soutanelle pour aller à Salamanque chercher une place de précepteur? Pourquoi m'habiller en licencié? Ai-je envie de me consacrer à l’état ecclésiastique? Y suis-je entraîné pai’ mon penchant? Non, je me sens même des inclinations trèsopposées à ce parti-là. Je veux porter l’épée, et tâcher de faii’c fortune dans le monde; ce tut à quoi je m’arrêtai.
Je me résolus à prendre un habit de cavalier, persuadé que sous cette forme je ne pouvais manquer de parvenir à quel-
• que poste honnête et lucratif. Dans cette flatteuse opinion, j’attendis le jqur avec la dernière impatience, et ses premiers rayons ne frappèrent pas plutôt mes yeux que je me levai. Je fis tant de bruit dans l’hôtellerie que je réveillai tous ceux qui dormaient. J’appelai les valets qui étaient encore au lit, et qui ne répondirent à ma voix qu’en me chargeant de malédictions. Ils furent pourtant obligés de se lever , et je ne leur donnai point de repos qu’ils ne m’eussent fait venir un fripier. J’en vis bientôt paraître un qu’on m’amena. Il était suivi de deux garçons qui portaient chacun un gros paquet de toile verte. 11 me salua fort civilement , et me dit : Seigneur cavalier, vous êtes bien heureux qu’on se soit adressé à moi plutôt qu’à un autre. Je ne veux point ici décrier mes confrères; à Dieu ne plaise que je fasse le moindre tort à leur réputation! mais, entre nous, il n’y en a pas im qui ait de la conscience, ils sont tous plus durs que des juifs. Je suis le seul fripier qui ait de la morale. Je me borne à un profit raisonnable; je me contente de la livre pour sou, je veux