LIVRE 11, CIUP. I
neveu, le fils de ma propre sœur, et j’ai bien fait. Il n’avait aucune considâ’ation pour cette pauvre tille; et, bien loin de rendre justice à l’attachement sincère qu’elle a pour moi, l’insolent la traitait de fausse dévote ; car aujourd’hui la vertu ne parait qu’hypocrisie aux jeunes gens. Grâce au ciel , je me. suis défait de ce maraud-là. Je préfère aux droits du sang l’affection (Ju’on me témoigne, et je ne me laisse prendre seulement que par le bien qu’on me fait. Vous avez raison , monsieur, dis-je alors au licencié; la reconnaissance doit avoir plus de force sur nous que les lois de la nature. Sans doute, reprit-il; et mon testament fera bien voir que je ne me soucie guère de mes parents. Ma gouvernante y aura bonne part ; (d tu n'y seras point oublié , si tu continues comme tu commences à me servir. Le valet que j’ai mis dehors hier a perdu, par sa faute, un bon legs. Si ce misérable ne m’eût pas obligé, par ses manièies, à lui donner son congé, je l'aurais enrichi; mais c’était un orgueilleux qui manquait de respect à la dame Jacinte, un paresseux qui craignait la peine. 11 n’aimait point à me veiller; et c’était pour lui une chose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager. Ah! le malheureux! m'éciâai-je, comme si le génie de Fabrice m’eût inspiré, il ne méritait pas d’être auprès d'un aussi honnête homme que vous. Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir doit avoir un zèle infatigable; il doit se taire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé, lors même qu’il sue sang et eau pour vous.
Je m’aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. 11 ne fut pas moins content de l’assurance que je lui donnai d’être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc jiasser pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuter, je faisais mon service de la meilleure grâce qu’il m’était possible. Je ne me (daignais point d’être toutes les nuits sur pied. Je ne laissais pas pourtant de trouver cela très-désagréable, et .sans le legs dont je repaissais mon espérance, je me serais bientôt dégoûté de ma condition; je n’y aurais pu résister : il est vrai que je me reposais quelques heures pendant le jour. La gouvernante, je lui dois cette justice, avait beaucoup d’égards pour moi; ce qu’il fallait attribuer au soin que je prenais de gagner ses bonnes grâces par
CIL VLAS,
des manières complaisantes et respectueuses. Étais-je à table avec elle, et sa nièce qu’on appelait Inésille, je leur changeais d’assiette , je leur .versais à boire , j'avais une attention foute particulière à les servir. Je m’insinuai par là dans leur amitié. Un jour que la dame Jacinte était sortie pour aller à la provision, me voyant seul avec Inésille, je commençai à l’entretenir. Je lui demandai si son père et sa mère vivaient encore. Oh ! que non , me répondit-elle ; il y a bien longtemps , bien longtemps -qu’ils sont morts; car ma bonne tante me l’a dit, et je ne les ai jamais vus. Je crus pieusement la petite fille, quoique sa réponse ne fût pas catégorique ; et je la mis si bien en train de parler , qu’elle m’en dit plus que je n’en voulais savoir. Elle m’apprit, ou plutôt je compris par les naïvetés qui lui échappèrent, que sa bonne tante avait un bon ami qui demeurait aussi auprès d’un vieux chanoine dont il administrait le temporel, et que ces heureux domestiques comptaient d’assembler les dépouilles de leurs maîtres par im hyménee dont ils goûtaient les douceurs par avance. J’ai déjà dit que la dame Jacinte, bien qu’un peu surannée, avait encore de la fraîcheur. 11 est vrai qu’elle n’épargnait rien pour se conserver : outre qu’elle prenait tous les matins un dystère, elle avalait pendant le jour, et en se couchant, d’excellents coulis. De plus, elle dormait tranquillement la nuit, tandis que je veillais mon maître. Mais ce qui peut-être contribuait encore plus que toutes ces choses à lui rendre le teint si frais, c’était, à ce que me dit Inésille, une fontaine* qu’elle avait à chaque jambe.
CIIAP. II. — De quelle manière le cbanoine, étant tombé malade, fut traité, ce qu'l en arriva, et ce qu'il laissa par testament à Gil lilas.
Je seivis pendant trois mois le licencié Sedillo, sans me plaindre des mauvaises nuits qu’il me faisait passer. Au bout de ce letnps-là, il tomba malade. La fièvre le prit ; et avec le mal qu’elle lui causait, il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de sa vie, qui avait été longue, il eut recours aux uiédecius. 11 demanda le docteur Sangrado *, que tout Yalla- »
' Pontanrilc, Tonticule, ulcère artiftcici, cautère.
'Saitgrado, en eepegnol, veut dire ntgné. Peut-être eût-ll mieux valu donner à ce docteur le nom de Sanÿndor, laigneur; mai.* Sangrado a prévalu.
Le« (Vtiteuia dn cruvret rie Le Sage o«t dit, mal à pmpot, que le portrait de Sangrado