‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 37 sur 254 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

CliAP. I. — Fabrice môtincl fail recevoir GH Blas cUes le ttceucic Sedillo. Dans 'luei état était co chanoine. Portrait de sa gouvernante.

Nous avions si grand'peur d’arriver trop taid chez le vieux licencié*, que nous ne fi mes qu’un saut du cul-de-sac à sa maison. Nous en trouvâmes la porte fermée : nous frappâmes. Une fille de dix ans, que la gouvernante faisait passer pour sa nièce, en dépit de la médisance, vint ouvrir; et, comme nous lui demandions si l’on pouvait parler au chanoine , la dame Jacintc parut. C’était une personne déjà pai*venue à l’âge de discrétion, mais belle encore; et j’admirai particulièrement la fraîcheur de son teint. Elle portait une longue robe d’une étoffe de la laine la plus commune, avec une large ceintm'e de cuir, d’où pendait d’un côté un trousseau de clefs, et de l’autre un chapelet à gros grains. D’abord que nous l’aperçûmes, nous la saluâmes avec beaucoup de respect; elle nous rendit le salut fort civilement, mais d’un air modeste et les yeux baissés.

J’ai appris, lui dit mou camarade, qu’il faut un honnête garçon au seigneur licencié Sedillo, et je viens lui en présenter un dont j’espère qu’il sera content. La gouvernante leva les yeux à ces paroles, me regarda flxemeut, et, ne pouvant accorder ma broderie avec le discours de Fabrice , elle demanda si c’était moi qui recherchais la place vacante. Oui, lui dit le fils de Nunez, c’est ce jeune homme. Tel que vous le voyez, il lui est arrivé des disgrâces qui l’obligent à se mettre en condition; il se consolera de ses malheiii-s, ajouta-t-il d’un ton doucereux, s’il a le bonheur d’entrer dans cette maison, et de vivre avec la veidueuse Jaçinle, qui mériterait d’être la gouvernante du patriarche des judes. Â ces mots, la vieille béate cessa de me regarder pour considérer le gracieux personnage qui lui parlait; et frappée de ses traits qu’elle crut ne lui être pas inconnus : J’ai une idée confuse de vous avoir vu, lui dit- elle; aidez-moi à la débrouiller. Chaste Jacinle,

' Le libre de iietnciV en tbdologie était un lionncor utile en Espagne, parce 411e ce grade duonait droit à de< bénéScce et é d'autre; dnijiiclioni.

t'.IL DLA5.

lui répondit Fabrice, il m’est bien glorieux de m’être attire vos regards : je suis venu deux fois dans cette maison avec mon maître le seigneur Manuel Ordonnez, administrateur de rhôpital. Eh ! justement, répliqua la gouvernante, je m'en souviens, et je vous remets. Ah ! puisque vous appartenez au seigneur Ordonnez, il faut que vous soyez un garçon de bien et d’honneur. Votre condition fait votre âoge, et ce jeune homme ne saurait avoir un meilleur répondant que vous. Venez, poui'suivit-elle , je vais vous faire pai’ler au seigneur Sedillo. Je anis qu’il sera bien aise d’avoir un garçon de votre maüi.

Nous suivîmes la dame Jacintc. Le chanoine était logé par bas, et son appartement consistait en quatre pièces de plainpied, bien boisées. Elle nous pria d’attendre un moment dans la première, et nous y laissa pour passer dans la seconde oii était le licencié. Après y avoir demeuré quelque temps en particulier avec lui, pour le mettre au fait, elle vint nous dire que nous pouvions entrer. Nous aperçûmes le vieux podagix: enfoncé dans un fauteuil, un oreiller sous la tête, des coussins sous les bras, et les jambes appuyées sur un gros carreau plein de duvet. Nous nous approchâmes de lui sans ménager les révérences; et Fabrice, portant encore la parole, ne se contenta pas de redire ce qu’il avait dit à la gouvernante , il SC mit à vanter mon mérite, et s’étendit principalement sur l'honneur que je m'étais acquis chez le docteur Godinez dans les disputes de philosophie ; comme s’il eût fallu que je fusse un grand philosophe pour devenir valet d’un chanoine. Cependant, par le bel âoge qu’il fit de moi, il ne laissa pas de jeter de la poudre aux yeux du licencié, qui, remai'quaut d’ailleurs que je ne déplaisais pas à la dame Jacintc, dit à mon répondant : L’ami , je reçois à mon service le garçon que tu m’amènes; jl me revient assez, et je juge favorablement de ses mœurs, puisqu’il m’est présenté par un domestique du seigneur Ordonnez.

D’abord que Fabrice vit que j’étais arrêté, il fit une grande révérence au chanoine , une autre encore plus pi'olonde à la gouvernante, et se retira fort satisiait, après m’avoir dit tout bas que nous nous revenions, et que je n’avais qu’à rcstei’ là. Dès qu’il fut sorti, le licencié me demanda comment je in'ajv.

lIVRK n, CItAP. 1.

posais, pourquoi j'avais quitté ma patrie et par ses questions il m’engagea, devant la dame Jacinle, à raconter mon histoire. Je les divertis tous deux, surtout par le récit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaël leur donnèrent une si forte envie de rire, qu’il en pensa coûter la vie an vieux goutteux : car, comme il riait de toute sa force, il lui prit une toux si violente, que je crus qu’il allait passer. Il n’avait pas encore fait son testament, jugez si la gouvernante fut alarmée! Je la vis, tremblante, éperdue, courir au secours du bonhomme, et, faisant tout ce qu’on fait pour soulager les enfants qui toussent, lui frotter le front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu'une fausse alarme : le vieillai'd cessa de tousser, et sa gouvernante de le tourmenter. Alors je voulus achever mon récit ; mais la dame Jacinte, craignant une seconde toux, s’y opposa. Elle m’emmena même de la chambre du chanoine dans une garde-robe où, parmi plusieurs habits, était celui de mon prédécesseur. Elle me le fit prendre, et mit à sa place le mien , que je n’étais pas fâché de conserver, dans l’espérance qu’il me servirait encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le diner.

Je ne pams pas neuf dans l’art de faire la cuisine. 11 est vrai que j’en avais fait l’heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvait^ passer poiu" une bonne cuisinière; elle n’était pas^toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l’emportait peut-être sm’ le cuisinier même de l’archevêché de Tolède*. Elle excellait en tout : on trouvait ses bisques exquises, tant elle savait bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'dl^ y faisait entrer; et ses hachis étaient assaisonnés d'une manière qui les rendait très-agréables au goût. Quand le dîner fut prêt , nous retournâmes à la chambre du chanoine, où, pendant que je dressais une table auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment après, je servis un potage qu’on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid, et deux entrées qui auraient eu de quoi^ piquer la sensualité d’un vice-roi, si la dame Jacinte n’y eût

' l.‘arcbev£clié de Tolède est un des plus riches bèuèlices de l'Espagne. Par conséijucnt, suivant Gil Blais, le cuisinier de cette prélature doit être le paraugou de tous les cuisiiiieiT. *

pas épargné les épices, de peur d’irriter la goutte du licencie. A la vue de ces bons plats, mon vieux maître, que je croyais perclus de tous ses membres, me montra qu'il n’avait pas entièrement encore perdu l’usage de ses bras. 11 s’en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins, et se disposa gaiement à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne l'cfusa pas le service. Il la faisait aller et venir assez librement, de façon pourtant qu’il répandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu’il portait à sa bouche. J’ôtai là bisque lorsqu’il n’en voulut plus, et j’apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin un peu trempé, dans une coupe d’argent large et profonde, qu’elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois. 11 s’acharna sur les entrées, et ne fit pas moins d’honneur aux petits pieds. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa’serviette, lui remit son oreiller et scs coussins; puis, le laissant dans son fauteuil gi^ûtcr tranquillement le repos qu’on prend d’ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour.

Voilà de quelle manière dînait tous les jours notre chanoine, qui était peut-êfre le plus grand mangeur du chapitre. Mais il soupait plus légèrement; il se contentait d’un poulet ou d’un lapin , avec quelques compotes de fruits.^e faisais bonne chèie dans cette maison, j’y menais une vie très-douce; je n’y avais qu’un désagrément , c’est qu’il me fallait veiller mon maitre et passer la nuit comme une garde-malade. Outre une rétention d’iu'ine qui l’obligeait à demander dix fois par heui’o son pot de chambre, il était sujet à suer; et, quand cela arrivait, il fallait lui changer de chemise. Gil Blas, me dit-il dès la seconde nuit, tu as de l’adresse et de l’activité; je prévois que je m’accommoderai bien de ton service. Je te recommande seulement d’avoir de la complaisance pour la dame Jacinte, et de faire docilement tout ce qu’elle te dira, comme si je te l’ordonnais moi-même; c’est une fille qui me sert depuis quinze années avec uuZèle tout particulier; elle a un soin de ma personne, que je ne puis assez reconnaître. Aussi, je te l’avoue, elle m’est plus chère que toute ma famille. J’ai chassé de chez moi, popr l'amour d’elle, mou

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