LIVRE 11, CIIAP
sdmes dans son estomac un déluge d’eau. D'un autre côté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu’il tirait, nous réduisîmes, en moins de deux jours, le vieux chanoine à l’extrémité.
Ce pauvre ecclésiastique n’en pouvant plus, comme je voulais lui faire avaler encore un grand verre du spécifique, mé dit d’une voix faible : Arrête, Gil Blas; ne m’en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu’il faut mourir, malgi’é la vertu de l’eau; et, quoiqu’il me reste à peine une goutte de sang, je ne m’en porte pas mieux pour cela; ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne saurait prolonger nos jours, quand leur terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour l’autre monde ; va me chercher un notaire ; je veux faire mon testament. A ces derniers mots, que je n’étais pas fdché d’entendre, j’affectai de paraître fort triste, ce que tout héritier ne manque pas de flaire en pareil cas; et cachant l’envie que- j'avais de m’acquitter de la commission qu’il me donnait : Eh ! mais, monsieur, lui dis-je, vous n’êtes pas si bas. Dieu merci, que vous ne puissiez vous relever. Non, non, repai’tit-il, mon enfant, c’en est fait ; je sens que la goutte remonte et que la mort s’approche : hâte-toi'd’ aller où je t’ai dit. Je m’aperçus effectivement qu’il changeait à vue d’œil ; et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faü*e ce qu’il m’ordonnait, laissant auprès de lui la dame Jacintc, qui craignait encore plus que moi qu’il ne mourût sans tester. J’entrai dans la maison du premier notaire dont on m’enseigna la demeure, et le trouvant chez lui : Monsieur, lui dis-je, le licencié Sedillo, mon maître, tire à sa fin; il veut faire écrire ses dernières volontés ; il n’y a pas un moment à perdre. Le notaire était un petit vieillard gai, qui se plaisait à railler ; il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lui répondis que c’était le docteur Sangrado. A ce Uoin, prenant brusquement son manteau et son chapeau : Vive Dieu ! s’écria-t-il, partons donc en diligence ; car ce docteur est si expéditif, qu'il ne donne pas le temps à ses malades d’appeler des notaires. Cet homme-là m’a bien soufflé des testaments.
En parlant de cette sorte, il s’empressa de sortir avec moi, et, pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour
prévenir l’agonie, je lui dis : Monsieur, vous savez qu’un testateur mourant manque souvent de mémoire : si par hasard mon maître vient à m’oublier, je vous prie de le faire souvenir de mon zèle. Je le veux bien, mou enfant, me répondit le notaire; tu peux compter là-dessus. Il est juste qit'un maître récompense un domestique qui l’a bien servi.
Je l’exhorterai même à te donner quelque chose de considélable, pour peu qu’il soit disposé à reconnaître tes services.
I.Æ licencié, quand nous arrivâmes dans sa chambre, avait encore tout son bon sens. La dame Jacinte, le visage baigné de pleurs de commande, était auprès de lui. Elle venait de jouer son rôle, et de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec nion maître, et passâmes, elle et moi, dans l’antichambre, où nous rencontrâmes le chirurgien, que le médecin envoyait pour fairtî une. nouvelle et dernière saignée. Nous l’arrêtâmes. Attendez, maître Martin, lui dit la gouvernante ; vous ne sauriez entrer présentement dans la chambre du seigneur Sedillo. Il va dicter ses dernières volontés à un notaire qui est avec lui; vous le saignerez tout à votre aise, quand il aura fait sou testament.
Nous avions grand’peur, la béate et moi, que le licencié ne mourût en testant; mais, par bonheur, l’acte qui causait notre inquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notaire, qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur l’épaule, et me dit en souriant : On n’a point oublié Gil Blas. A ces mots, je ressentis une joie toute des plus vives; et je sus si bon gré à mou maître de s’être souvenu de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour lui après sa mort, qui ne manqua pas d’ar- i
river bientôt; car le chirurgien l’ayant encore saigné, le pau- ■
vrc vieillard, qui n’était déjà que trop affaibli, expira presque dans le moment. Comme il rendait les derniers soupir.*, le médecin parut, et demeura un peu sot, malgré l’habitude '
qti’il avait de dépêcher ses malades.- Cependant, loin d’im- !
puter la mort du chanoine à la boisson et aux saignées, il sortit en disant d’un air froid, qu’on ne lui avait pas tiré assez de sang ni fait boire assez d'eau chaude. L’exécuteur de la haute médecine, je veux dire le chirurgien, voyant aussi qu’on n’avait plus besoin de son ministère, suivit le docteur
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Saugrado, l’un et l’autre disant que dès le premier jour ils avaient condamné le licencié. Efliectiveinent, ils ne se trompaient presque jamais quand ils portaient un pareil jugement. *
Sitôt que nous vîmes le patron sans vie, nous fimes, la dame Jacinte, Inésille et moi, un concert de cris funèbres qui fut entendu de tout le voisinage. La béate surtout, qui avait le plus grand sujet de se réjouir, poussait des accents si plaintifs, qu'elle semblait être la personne du monde la plus touchée. La chambre, en un instant, se remplit de gens, moins attirés par la compassion que par la curiosité. Les pcirents du défunt n’eurent pas plutôt vent de sa mort qu’ils vinrent fondre au logis, et faire mettre le scellé partout. Ils trouvèrent la gouvernante si affligée qu’ils crurent d’abord que le chanoine n’avait point fait de testament : mais ils apprirent bientôt, à leur grand regret, qu’il y en avait un, revêtu de toutes les formalités nécessaires. Lorsqu’on vint à l’ouvrir, et qu’ils virent que le testateur avait disposé de ses meilleurs effets en faveur de la dame Jacinte et de la petite fille, ils firent son oraison funèbre dans des termes peu honorables à sa mémoire. Ils apostrophèrent en même temps la béate, et firent aussi quelque mention de moi. Il faut avouer que je le méritais bien. Le licencié, devant Dieu soit son âme ! pour m’engager à me souvenir de lui toute ma vie, s’expliquait ainsi pour mon compte par un ai-ticle de son testament : «Item, ' » puisque Gil Blas est un garçon qui a déjà de la littérature,
» pour achever de le rendre savant, je lui laisse ma biblio- » tbèque, tous mes livres et mes manuscrits, sans aucune » exception. »
J’ignorais où pouvait être cette prétendue bibliothèque; je ne m’étais point aperçu qu’il y en eût dans la maison. Je savais seulement qu’il y avait quelques papiers, avec cinq ou six volumes, sur deux petits ais de sapin dans le cabinet de mon maître : c’était là mon legs. Encore les livres ne me pouvaient-ils être d’une grande utilité : l’un avait pour titre le Cuisinier parfait, l’autre traitait de l’indigestion et de la manière de la guérii-; et les auti-es étaient les quatre parties du bréviaire, que les vers avaient » demi rongées. A l’égai d des manuscrits, le plus curieux contenait toutes les pièces d’un
Digilizea Dv
niL H.AS.
procès que le chanoine avait eu autrefois pour sa prébende. Apres avoir examiné mon legs avec plus d’attention qu’il n’en méritait, je l’abandonnai aux parents qui me l’avaient tant envié. Je leur remis même l’ftabit dont j’étais revêtu, et je repris le mien, bornant à mes gages le fruit de mes services. J’allai chercher ensuite une autre maison. Pour la dame Jacinle, outre les sommes qui lui avaient été léguées, elle eut encore de bonnes nippes, qu’à l’aide de son bon ami elle avait détournées pendant la maladie du licencié.
CBAl’, III GU Blas s'engage an servit e du docteur Sangredo, et devient un cclébrt
' Du'decin.
Je résolus d’aller trouver le seigneur Arias de Londona, et de choisir dans son registre une nouvelle condition; mais, comme j’étais près d’entrer dans le-cul-de-sac où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado, que je n’avais point vu depuis le jour de la mort de mon maître , et je pris la liberté de le saluer. 11 me remit dans le moment, quoique j’eusse changé d’habit; et témoignant quelque joie de me voir: Eh ! te voilà, mon enfant, me dit-il, je pensais à loi tout à l’heure. J’ai besoin d’un bon garçon pour me servir, et lu m’es revenu dans l’esprit. Tu me parais bon enfant, et je crois que tu serais bien mon fait, si tu savais lii^> et écrire. Monsieur, lui répondis-je, siu" ce pied-là je suis donc votre affaire; car je sais l’un et l’autre. Cela étant, reprit-il, tu es l’homme qu’il me faut. Viens chez moi ; tu n’y auras que de l’agrément, je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages; mais rien note manquera. J’aurai soin de t’entretenir prupremciit , et je t’enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet.
J’acceptai la proposition du docteur, dans l’espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. 11 me mena chez lui sm'-le-champ, pour m’installer dans l’emploi cpi’il me destinait; et cet emploi consistait à écrire le nom et iar demeure des malades qui l’envoyaient chercher pendant qu’il était en viUe. 11 y avait pour cct effet au logis un registre, dans lequel une vieille servante , qu’il avait pour tout domestique, marquait les adresses; mais, outre