LIVRE 11 J CHAP. III
qu’elle ne savait point l’orthographe, elle écrivait si mal qu’on ne pouvait, le plus souvent, déchiffrer son écritmi». Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu’on pouvait justement appeler un registre moi tuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J’inscrivais, pour ainsi parler, les personnes qui voulaient partir pour l’aütre monde, toinnie un commis, dans un bureau de voilures publiques, écrit le nom de ccily q»i retiennent des places. J’avais souvent la plume à la main, parce qu'il n’y avait point, en ce temps-là, de miîdecin à Valladolid plus accrédité que le seigneur Sangrado. 11 s’était mis en réputation dans le public par un verbiage spécic.u.v, soutenu d’un air imposant, et par quelques cures heureuses, qui lui avaient fait plus d’honneur qu’il ne méritait.
11 ne manquait pas de pratiques , ni par conséquent de bien. 11 n’en faisait pas toutefois meilleure chère : on vivait chez lui très-h ugaleraent. Nous ne mangions d’ordinaire que des pois, des fèves, des pommes cuites , ou du fromage. Il disait que ces aliments étaient les plus convenables à l’estomac, comme étant les plus propres à la trituration, c'est-à-dire à ètio»broyés plus aisément. Néanmoins, bien qu’il les crût de facile digestion, il ne voulait point qu’on s’en rassasiât; en quoi, certes, il se montrait fort raisonnable. Mais s’il nous défendait, à la servante et à moi, de manger beaucoup, en Incompensé il nous permettait de boii e de l'eau à discrétion. Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disait quelquefois : Buvez, mes enfants; la santé consiste dans la souplesse et riiumectation des parties. Buvez de l’eau abondamment; c’est un dissolvant universel; l’eau fond tous les sels. Le cours du sang est-il ralenti? elle le précipite; est-il trop rapide? elle en arrête l’impétiiosilé. Notre docteur était de si bonne foi sur cela, qu’il ne buvait jamais lui-rnême que de l’eau, bien qu’il fût dans un âge avancé. Il définissait la vieillesse, une phthisie ‘ natui'elle qui nous dessèche et nous consume ; et sur celte définition, il déplorait l’ignorance de ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. 11 soutenait que le \in les use et les détruit, et disait fort éloquemment
‘PiithisU, mot grec ; euirupUou, alU'uuïUuu, cuiisoiii|alou.
Gll. m.AS.
cjue cette liqueur funeste est pour eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et un plaisir qui trompe.
Malgré ces doctes raisonnements, après avoir été huit jours dans cette maison, il me prit un cours de ventre, et je cemmençai à sentir de grands maux d’estomac, que j’eus la témérité d’attribuer au dissolvant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m’en plaignis à mon maître, dans la pensée qu’il pourrait se relâcher et me donner un peu de vin à mes repas ; mais il était trop ennemi de cette liqueur pour me l’accorder. Quand tu auras formé l’habitude de boire de l’eau, me dit-il, tu en connaîtras l’excellence; au reste, poursuivit-il, si tu te sens quelque dégoût pour l’eau pure, il y a des secours innocents pour soutenir l’estomac contre la fadeur des boissons aqueuses : la sauge, par exemple, et la véronique leur doiment un goût délectable; et si lu veux les rendre encore plus délicieuses, tu n’as qu’à y mêler de la fleur d’œillet, du romaiin, ou du coquelicot.
11 avait beau vanter l’eau, et m’enseigner le secret d’en composer des breuvages exquis, j’en buvais avec tant de modération, que, s’en étant aperçu, il me dit : Eh! vi-aiment Gil Blas, je ne m’étonne point si tu ne jouis pas d’une parfaite santé; tu ne bois pas assez, mon ami. L’eau, pri^ en ]>etitc quantité, ne sert qu’à développer les parties de la bile, et qu’à leur donner plus d’activité ; au lieu qu’U les faut noyer dans un délayant copieux. Ne crains pas, mon cher enfant, que l’abondance de l’eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac : loin de toi cette terreur panique que tu te fais peutêtre de la boisson fréquente! Je té garantis de l’événement; et si tu ne me trouves pas bon pour t’en répondre, Celse même t’en sera garant. Cet oracle latin fait un éloge admiiable de l’eau : ensuite il dit en termes exprès que ceux qui, pour boire du vin, s’excusent sur la faiblesse de leur estomac, font une injustice manifeste à ce viscère, et cherchent à couvrir leur sensualité.
Comme j’aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant dans la carrière de la médecine, je fis semblant d’êti’e persuadé qu’il avait raison; j’avouerai même que je le cins effectivement. Je continuai donc à boire de l’eau sur la gai'antie de Celse, ou plutôt je commençai à noyer la bile