‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 47 sur 254 · LIVRE II, CHAI». VII. m · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAI». VII. m

ne fait point de dépense; il doit être fort bien dans ses affaires *.

Je ne perdis pas un mot de tout ce que ces poètes dirent de mon oncle. Nous avions appris dans la famille qu’il faisait du bruit à Madrid par ses ouvrages : quelques personnes, en passant par Olmedo, nous l’avaient dit; mais comme il négligeait de nous donner de ses nouvelles, et qu’il paraissait foii détaché de nous, de notre côté nous vivions dans une très-grande indifférence pour lui. Bon sang toutefois ne peut mentir : dès que j’entendis dire qu’il était dans une belle passe, et que je sus où il demeurait, je fus tenté de l’aller ü’ouver. Une chose m’embarrassait : les auteurs l’avaient appelé don Pedro. Ce don * me fit quelque peine, et je craignis que ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cette crainte pourtant ne m’arrêta point ; je crus qu’il pouvait être devenu noble ainsi que bel esprit , et je résolus de le voir. Pour cet efliet, avec la permission de mon maitre, je m’ajustai un matin le mieux que je pus , et je sortis de notre boutique , un peu fier d’être neveu d’un homme qui s’était acquis tant de réiiulation pai' son génie. Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité. Je commençai à

lei soldats s’avançaient contre le duc en croisant leurs armes, et ce dernier se retirait avec précipitation, ainsique sa suite. Rentré cher lui, le duc revêtait l'Iiabit de sa charge, et retournait au palais faire sou service auprès du souverain. Le descendant des Hedina Celi avait ainsi satisfait aux droits de sa maison dans les limites possibles, et do son côté le nouveau roi avait repoussé scs prétentions comme il devait le faire. Chacun était resté hdcle à son rôle, et chci un peuple grave et passionne comme le sont les Espagnols, cette exagération du droit, qui ailleurs eût para une boulTonnerie, paraissait nne action noble et naturelle. [Noie de l'Éditeur.)

‘ Il semble que Le Sage, en traçant ce portrait, so soit rappelé Fontenelle. On ne pouvait ni mieux caractériser ses ouvrages, ni peindre sa vie en moins de mots. Fontenelle, comme Pedro de la Fuentc, logeait chez un grand seigneur (le régent) dont il recevait une pension. Il possédait un fort beau revenu, qu'il avait également acquis par ses économies. Enfin il ne faieait point de dépente ( il avait pour principe qu’il fallait te réfuter le tuperflu, (A. M.)

’ I)om, qui s’écrit don en espagnol, est un titre d'honneur tiré du latin domnut, par svncope de dominus, seigneur, maître, monsieur. iLa langue castillane en fait J^.apauage 4b U .Boltlfieta.i.en France, c’était scuIcnmnrùcr'TRnr'IKdîTSsTniho'i^rvé aux bénédictins et à quelques autres moines. Le féminin dorme était atlriliné aux feuillantines.

La Fontaine a placé cette qualification avec sa malice naïve ;

Dnm pourceau raisonnait en subtil personnage.

^ (Livre VIII, fable xil.)

Gît. BLAS.

concevoir une grande opinion do moi ; et, marchant d’un air présomptueux, je me fis enseigner l’hôtel du duc de Médina Celi. Je me présentai à la porte, et dis que je souhaitais de parler au seigneur don Pedro de la Fuehte. Le poi-tier me montra du doigt, au fond d’une cour, un petit escalier, et me répondit : Montez pai' là, puis frappez à la première porte que vous rencontrerez à main droite. Je fis ce qu’il me disait : je frappai à une porte. Un jeune homme vint ouvrir, et je lui demandai si c’était là que logeait le seigneur don"' Pedro de la Fuente. Oui, me répondit-il; mais vous ne sauriez lui parler présentement.' Je serais bien aise, lui dis-je, de l’entreienir; je viens lui apprendre des nouvelles de sa famille. Quand vous auriez, repartit-il, des nouvelles do pape à lui dire, je ne vous introduirais pas dans sa chambre en ce moment; il compose, et, lorsqu’il travaille, il faut bien se garder de le distraire de son ouvrage. 11 ne sera visible que sur le midi : allez faire un tour, et revenez dàns ce temps-là.

Je sortis, et me promenai toute la matinée dans la ville, en songeant sans cesse à la réception que mon oncle me ferait. Je crois, disais-je, qu’il sera ravi de me voir. Je jugeais de ses sentiments par les miens, et je me préparais à une reconnaissance fort touchante. Je retournai chez lui en diligence à l’heure qu’on m’avait marquée. Vous arrivez à propos, me dit son valet; mon maitie va bientôt sortir. Attendez ici un instant : je vais vous annoncer. A ces mots, il me laissa dans l’antichambre. Il y revint un moment après, et me fit entrer dans la chambre de son maître, dont le visage me frappa d’abord par un air de famille. 11 me sembla que c’é- " tait mon oncle Thomas , tant ils se ressemblaient tous deux.

Je le saluai avec un profond respect, et lui dis que j’étais fils de maître Nicolas de la Fuente, barbier d’Olmedo ; je lui appris aussi que j’exerçais à Madrid, depuis trois semaines, le métier de mon père, en qualité de garçon, et que j’avais dessein de faire le tour de l’Espagne pour me perfectionner. Tandis que je parlais, je m’aperçus que mon oncle rêvait. 11 doutait apparemment s’il me désavouerait pour son neveu, ou s’il se déferait adroitement de moi : il choisit ce dernier parti.

Il affecta de prendre un air riant, et me dit : Eh bien ! mon ami , comment se portent ton père et tes oncles? Dans quel

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^tat sont leurs affaires? Je commençai là-dessus à lui repit'senler la propagation copieuse de notre famille; je lui en nommai tous les enfants mâles et femelles^ et je compris dans cette liste jusqu’à leurs parrains et leure marraines. Il ne parut pas s’intwesser infiniment à ce détail , et venant à ses lins : Diego, reprit-il, j’approuve fort que tu coures le pays pour te rendre pai’fait dans ton art , et je te conseille de ne point t’arrêter plus longtemps à Madrid : c’est un séjour pernicieux pour la jeunesse ; lu t’y perdrais, mon enfant. Tu feras mieux d’aller dans les autres villes du royaume, les moeui’s n’y sont pas si corrompues. Va-t’en, poureui vit-il, et, quand lu seras prêt à partir, viens me revoir, je te donnerai une pistole pour faider à faire le tour de l’Espagne. En disant ces paroles, il me mit doucement liors de sa chambre et me renvoya.

Je n’eus pas l’esprit de m’apercevoir qu’il ne cherchait qu’à m’éloigner de lui; je regagnai notre boutique, et rendis compte à mon maître de la visite que je venais de faire. Il ne pénétra pas mieux que moi l’intention du seigneur don Pedro, et il me dit : Je ne suis pas du sentiment de votre oncle; au lieu de vous exhorter à courir le pays, il devait plutôt , ce me semble , vous engager à demeurer dans cetto ville. Il voit tant de personnes de qualité ! 11 peut aisément vous placer dans une grande maison , et vous mettre en état de faire peu à peu une grosse fortune. Frappé de ce discoui-s qui me présentait de flatteuses images, j’allai deux jours après retrouver mon oncle, et je lui proposai d’employer son crédit pour me faire entrer chez quelque seigneur de la cour; mais la proposition ne fut pas de son goât. Un homme vain , qui entrait librement chez les grands et mangeait tous les jours avec eux, n’était pas bien aise, pendant qu’il serait à la table des maîtres, qu’on vit son neveu à la table des valets : le petit Diego aurait fait Tougir le seigneur don Pedro. Il ne manqua donc pas de m’éconduire, et même très-rudement. Comment, petit libertin, me dit-il d’un air furieux, tu veux quitter ta profession ! Va, je t’abandonne aux gens qui te donnent de si pernicieux conseils. Sore de mon appartement, et n’y remets jamais le pied , autrement je te ferai châtier comme tu le mérites. Je fus bien étorndi de ces paroles, et plus encore du

OH, m.*s.

ton sur lequel mon oncle le prenait. Je me retirai les larmeà aux yeux, et fort touché de la dureté qu'il avait pour moi. Cependant, comme j’ai toujours été vif et fier de mon naturel, j’essuyai bientôt mes pleurs. Je passai même de la douleur à l’indignation , et je résolus de laisser là ce mauvais parent dont je m’étais bien passé jusqu’à ce jour.

- Je ne pensai plus qu’à cultivei' mon talent : je m’attachai * au travail. Je rasais tonte la journée, et le soir, pour donner quelqiic récréation à mon esprit, j’apprenais à jouer de la guitare. J’avais pour maître de cet instrument un vieux *«nor escudero à qui je faisais la barbe. Il n)c montrait aussi la musique , qu’il savait parfaitement. Il est vrai qu’il avait été diantre autrefois dans une cathédrale. Il se nommait Marcos de Obregon *. C’était un homme sage, qui avait autant d’esprit que d’expérience, et qui m’aimait comme si j’eusse été son fils. Il servait d’écuyer à la femme d’un médecin qui demeurait à trente pas de notre maison. Je l’allais voir sur la fin du jour, aussitôt que j’avais quitté l’ouvrage, et nous fai- ' sions tous deux , assis sur le seuil de la porte , un petit concert qui ne déplaisait pas au voisinage. Ce n’est pas que nous eussiôns des voix fort agréables; mais, en raclant le boyau, nous chantions l’un cl l’autre méthodiquement notre partie, et cela suffisait pour donner du plaisir aux personnes qui nous écoutaient. Nous divertissions particulièrement doua Mergclina *, femme du médecin ; elle venait dans l’allée nous entendre, et nous obligeait quelquciois à recommencer les airs qui se trouvaient le plus de son goût. Son mari ne l'empêchait pas de prendre ce divertissement. C’était un homme qui, bien qu’Espagnol et déjà vieux, n’était nullement jaloux : d’ailleurs, sa profession l’occupait tout entici-; et, comme il revenait le soir, fatigué d’avoir été chez ses malades, il se ' ctjiicbait de très-bonne beui'c, sans s’inquiéter de l’attention que sa femme donnait à nos concerts. Peut-être aussi qu’il

' Seigneur rcuver.

’ Marcos de Obrrgou eat. le nom du héros dont Tiaceut Espioel a ccril longu^aneal la vie, Pt f|up Voltaire a cru mal à propos l'original du roman de Gil Glas. Ce chapitre est le seul que Le Sage ait tiré du livre d'Espinel. Il oc l'a imité qu'avec discretioii. et en l'enbellisiaot beaucoup. Ce n'est pas toiilefoia en de scs plus heureux einpriinls à l'esprit castillan.

* Le uura de Mergeline est aussi emprunté d'Espinel, dans la Vie d'Obriÿon,

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