‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 46 sur 254 · LIVRE II, CH AP. VU · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH AP. VU

garde de ma rapière, dont la lame me battait à chaque pan le mollet, ou s’embarrassait dans mes jambes.

J’arrivai sur le soir au village d’Ataquinès, avec un trèsrude appétit. J’allai loger à l’hôtellerie, et comme si j’eusse (Hé en état de faire de la dépense, je demtmdaû d’un ton haut à souper. L’hôte me considéra quelque temps, et voyant à qui il avait affaire, il me dit d’un air doux : mon gentil-

homme, vous sere* satisfait; on va vous traiter comme un prince. En ['arlam de cette sorte, il me mena dans une petite chambi ', où il m’apporta, un quart d’heure après, un civet de n..‘ ou, que je mangeai avec la même avidité que s'il eût été de lièvre ou de lapin. 11 accompagna cet excellent ragoût d’un vin qui était si bon, disait-il, que le roi n'en buvait pas de meilleur. Je m’aperçus pourtant que c’était du vin gâté ; mais cela ne m’empêcha pas de lui faire autant d’honneur qu’au matou. Il fallut ensuite, pemr achever d'être traité comme un prince, que je me couchasse dans un lit plus propre à causer l’insomnie qu’à l’ôler. Peignez-vous un grabat fort étroit, et si court que je ne pouvais étendre les jambes, tout petit que j’étais. D’ailleurs, il n’avait pour matelas et lit de plume qu’une sknple paillasse piqu^ et couverte d’un drap mis en double, qui, depuis le dernier blanchissage, avait servi peut-être à cent voyageurs. Néanmoins, dans ce lit que je viens de représenter, l’estomac plein du civet et de ce vin délicieux que l’hôte m’avait donné, grâce à ma jeunesse et à mon tempérament, je dormis d’un profond sommeU et passai la nuit sans indigestion.

Le jour suivant, lorsque j’eus déjeuné et bien payé la bomie chère qu’on m’avait faite, je me rendis tout d’une traite à Ségovie. Je n’y fus pas sitôt, que j’eus le bonheur de trouver une boutique, où l’on me reçut pour ma nourriture et mon entretien ; mais je i/y demeurai que six mois : un garçon barbier avec qui j’avais fait connaissance, et qui voulait aller à Madrid, me débaucha, et je partis pour celte ville avec lui. Je me plaçai là sans peine sur le même pied qu’à Ségovie. J’entrai dans une boutique des plus achalandées. 11 est vrai qu'elle était auprès de l’église de Sainle-Ci-oix, et que la proximité du Théâtre du Prince y attii’ait bien de la pratique. Mon maître, deux grands gai'çons et moi, nous ne pou-

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GU. BLAS

vions presque suffire à senrir les hommes qui venaient s’y faire raser. J’en voyais de toutes sortes de conditions, meus, entre autres, des comédiens et des auteurs. Un jour, deux personnages de cette dernière espèce s’y trouvèrent ensemble. Ils commencèrent à s’entretenir des poètes et des poésies du temps, et je leur entendis prononcer le nom de moa oncle : cela me rendit plus attentif a leur discours que je. ne l’avais été. Don Juan de Zavaleta, disait l’un, est un auteur sur lequel U me parait que le public ne doit pas comp'.< C’est un esprit froid, un homme sans imagination : sa de uière pièce l'a furieusement décrié. Et Luis Yeles de Guevi ra disait l’autre, ne vient-il pas de donner un bel ouvrage lu public? A-t-on jamais rien vu de plus misérable? ils nommèrent encore je ne sais combien d’autres poètes dont j’ai oublié les noms ; je me souviens seulement qu’ils en dirent beaucoup de mal. Pour mon oncle, ils en fii-ent une mention plus honorable : ils convinrent tous deux que c’était un gai’çon de mérite. Oui, dit l'un, don Pedro de la Fuente est un auteur excellent : il y a dans ses livres une fine plaisanterie, mélée ' d'érudition, qui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s'il est estimé de la cour et de la ville, et si plusieui’s grands lui font des pensions, il y a déjà bien des années, dit l’autre, qu'il jouit d'un asses gros revenu. 11 a sa nourriture et son logement chez le duc de Medina-Celi il

' Zavaleta ett uo tBoraliste etpagnol, auteur du Thédirt de t Homme. Guevarra fui nuinmé le Scarron de l'Espagne. Il mourut en 1S48 : rc qui retarderait beaucoup l'rpoque i laquelle sa passent les scènes de Gil Blat. Le Sage aérait pu mieux traiter Luis de Guevarra qn'il ne le fait ici ; car c'eat A cet auteur qu'il avait dû le canevas de son Diable boiteux.

* Lea ducs de Medina-Celi, de Medina-Sidonia, les plus grands seigneurs espagnols, descendaient du fameux Alptionse Perei de Guiman, qui 6t lever deux fois le siège de Tarih , attaquée par les Maures dans le treixlenie siècle II sacrifia même à la drfenae de la place un de scs BU, qui fut égorge pu: les ennemis ; action héroïque consacrée par de fameux vers de Inpo de Vega, cl par celle devise de la maisoa de Médina, Mas pf.sa et. het que i.a sangue { le roi est plus cher que le sang ).

Les ducs de Medina-Celi ont loqjours occupé la prcm<' re i liarge à U cour dos rob d'Espagne, ce qui ne lus empêchait pas d'avoir ciix-mèiiies des prétentions an (rènu des Castillcs, en vertu d'une ancienne alliance de leur famille. Cos prétcnlions, ils les renouvelaient publiquement A l'avénement de chaque sniiverain. Voici comment ta chose avait lieu. Lo roi étant sur son Irène, eidoiini de scs gardes et de sa cour, on annonçait le duc de Mcdiiia-Celi, qui, s'avauçaiit a la tète des gentilshommes de sa maison, s'approchait du roi et lui réelaiiiail la couronne au nom des droits de sa famille. Le niouarqiic l'écoutait d'abord, puis bisait un s>guo au chef de ses gardes |

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