LIVRE II, CHAP. VII. ■ U
depuis deux mois entièrement changée d’humeur. Elle a de l’honnêteté, pour tout le monde, et des manières Irès-agréables. Ce n’est plus celte même Mergeline qui ne répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discoui’S obligeants; elle est devenue sensible aux louanges qu’on lui donne; elle aime qu’on lui i^se qu’elle est belle, qu’un homme ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable, et ce qui doit encore vous étomier davantage, c’est d’apprendre que vous êtes l’auteur d’un si grand miracle. Oui, mon cher Diego, continua l’écuyer, c’est vous (jui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina : vous avez fait une brebis de cette tigresse; en un mot, vous vous êtes attiré son attention. Je m’ea suis aperçu plus d’une fois; et je me connais mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour très-violent. Voilà, mon fils, la triste nouvelle que j’avais à vous annoncer, et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons.
Je ne vois pas, dis-je alors au vieillard, qu’il y ait là dedans un si grand sujet d’affliction pour nous, ni que ce soit un malheur pour moi d’être aimé d’une jolie dame. Ah ! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme ; vous ne voyez que l’appàt, vous ne prenez point garde à l’hameçon ; vous ne regardez que le plaisir, et moi, j’envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fin ; si vous continuez de venir chanter à notre porte, vous irriterez la passion de Mergeline, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa faiblesse au docteur Oloroso *, son mari; et ce mari, qui se montre aujourd’hui si complaisant, parce qu’il ne croit pas avoir sujet d’être jaloux, deviendra furieux, se vengera d’elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. Eh bien ! repris-je, seigneur .Marcos, je me rends à vos raisons, et m’abandonne à vos conseils. Prescrivez- moi la conduite que je dois tenir pour prévenir tout sinistre acci-
* OlorosOf udoriférant, de boniio odotir. Cette ddnominalion contraste plaisamment avec la cassolette dont il sera bicntt!»t |tarlé, et qui est de l'iovcntion de Vincent Es* pincl dans la Vie de Mare ObreijOH. Les Espagnols avaient mis ces sorli-s de scènes même sur leur ibcftlre, et Scarron n*a pas craint d*en souiller aussi noire scène fIrançaUc dans son Don Japhet d'Arm^nie^
en. CJ.AS.
dent. NoMsji'avons qu’à ne plus faire de concerts, reprMl.^ Cessez de paraître devant ma maîtresse ; quand éUe ne vous, verra plus, elle reprendra sa tranquillité. Demeurez chez ' voire maître, j’irai vous y trouver, et nous Jouerons là de la' guitare sans péril. J’y consens, lui dis-je, et je vous promets de ne plus mettre 1e pied chez vous. Effectivement je resolus” de ne plus aller chanter à la porte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique, puisque j’étais un homme si dangereux à voir. . “
Cependant le bon écuyer Marcos, avec toute sa prudence^^ éprouva, peu de jours après, que le moyen qu’il avait ima-^' giné pour éteindre les feux de dona Mergelina produisait un effet tout contraire. La dame, dès la seconde nuit; ne m’entendant point chanter, lui demanda pourquoi nous avions !' discontinué nos concerts, et pour quelle raison elle ne me voyait plus. 11 répondit que j’étais si occupé, que je n’avais pas un moment à donner à mes plaisirs. Elle parut se con- . tenter de cette excuse, et pendant trois autres jours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté; mais au bout de ce temps-là, ma princesse perdit patience, et dit à son écuyer : Vous me trompez, Marcos; Diego n’a pas cessé sans sujet de venir ici, il y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l’ordonne; ne me cachez rien. Madame, lui répondit-il en la payant d’une autre défaite, puis- , que vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai qu’il lui est souvent airivé, après nos concerts, de trouver chez Iqi la table desservie ; il n’ose plus s’exposer à se coucher sans souper. Comment, sans souper ! s’écria-t-elle avec chagrin; que ne m’avez- vous dit cela plus tôt ? Se coucher sans souper! ah! le pauvre enfant! Allez le voir tout à l’heure, et qu’il revienne dès ce soir; il ne s’en retournera plus sans manger; il y aura toujours un plat pour lui. ^
Qu’entends-je ! lui dit l’écuyer en feignant d’ôtre surpris de ce discours : quel changement, à ciel! Est-ce vous, madame, ' qui me tenez ce langage? Et depuis quand êtes-vous si pitoyable et si s^sible? Depuis, répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison, ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses, et que vous vous êtes efforcé d’adoucir la rudesse de mes mœm-s. Mais,