‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 50 sur 254 · LIVRE H, CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAP. VII

hélas ! ajouta-t-cUe en s’attendrissant, J’ai passé de Tune à l’autre extrémité : d’altière et d’insensible que j’étais, je suis devenue trop douce et trop tendre : j’aime votre jeune ami Diego, sans que je puisse m’en défendre ; et son absence, bien loni d’afl'aiblii- mon amour, semble lui donner de nouvelles forces. Est-il possible, reprit le vieillaid, qu’un jeune homme qui n’est ni beau ni bien fait, soit l’objet d’une passion si forte? Je vous pardonnerais vos sentiments, s’ils vous avaient été inspirés par quelque cavalier d’un mérite brillant... Ah! Marcos, interrompit Mergeline, je ne ressemble donc point aux autres personnes de mon sexe; ou bien, malgré votre longue expérience, vous ne les connaissez guère, si vous creyez que le mérite les détermine à taire un choix. Si j’en juge par moi-même, elles s’engagent sans délibération. L’amour est un dérèglement d’esprit qui nous entraîne vers un objet, et nous y attache malgré nous : c’est une maladie qui nous vient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenter que Diego n’est pas digne de ma tendresse; ilsuflit que je l’aime, pour trouver en lui mille belles qualités qui ne h appent point votre vue, et qu’il ne possiide peut-être pas. Vous avez beau me dire que ses tiaits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me paraît fait à ravir, et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche, et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos, songez-vous à ce qu’est Diego? La bassesse de sa condition... Je ne suis guère plus que lui, interrompit-elle encore, et quand même je serais mie femrfie de qualité, je ne prendrais pas garde à cela.

Le résultat de cet entretien fut que l’écuyer, jugeant qu’il ne gagnerait rien alors sur l’esprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement, comme un adroit pilote cède à la tempête qui l’écarte du port où il s’est proposé d’aller. 11 fi: plus: pour satisfaire la patronne, il vint me chercher, me prit à part, et après m’avoir conté ce qui s’était passé entre elle et lui : Vous voyez, Diego, me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la poHe de Mergeline. Il faut absolument, mon ami, que cette dame vous revoie, autrement elle pourrait faire quelque folie qui nui-

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rait plus que toute autre chose à sa i-ëputation. Je ne iis point te cruel ; je répondis à Marcos que je me rendrais chez lui sur la fin du jour avec ma guitare; qu’il pouvait aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse. Il n’y manqua pas; et ce fut pour cette amante passionnée un grand sqjet de ravissement d’apprendre qu’elle aui'ait ce s<ûr-là le plaisir de me voir et de m’entendre. '

Peu s’en fallut pourtant qu’un incident assez désagréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chez mon maîti'e avant la nuit, qui, pour mes péchés, se ti'ouva - très-obscure. Je marchais à tâtons dans la rue, et j’avais fait neut-être la moitié de mon chemin, lorsque d'une fenêtre on me coiffa d’une cassolette qui ne chatouillait point l’odorat. Je puis dire même que je n’en perdis rien, tant je fus bien ajusté! Dans cette situation, je ne savais à quoi me résoudre: de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades ! c’était me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde ; d’aller aussi chez Mergeline dans le bel état où j’étais, cela md faisait de la peine. Je pris pourtant le parti de g^ner la maison du médecin. Je rencontrai à la poi-te le vieil écuyer, qui m’attendait. 11 me dit que le^octeur Oloroso venait de se coucher , et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu’il fallait aupaiavant nettoyer mes habits; en même temps je lui contai ma disgrâce. 11 y parut sensible, et me ût entrer dans une salle où était sa maîtresse. D’abord que cette dame sut mon aventure , et me vit tel que j’étais , elle me plaignit autant que si les plus grands malheurs me fussent arrivés ; puis , apostrophant *ta personne qui m’avait accommodé de cette manière, elle lui donna mille malédictions. Eh ! madame, lui dit Marcos, modérez vos ti'ansports; considérez que cet événement est un pur effet du hasard; il n’eu faut point avoir un ressentiment si vif. Pourquoi, s’écria-t-elle avec emportement , pourquoi ne voulez-vous pas que je ressente vivement l’oircnse qu’on a faite à ce petit agneau, à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint pas seulement de l’outrage ' qu'il a reçu? Ah ! que ne suis-je homme en ce moment pour le venger*!

' La dame Mergelioe u'aiirail pai eu sans doute la réùgnalion du «avant Mcicngujr, cclébrc êcrivaia jaMênialc, qui, surlant on beau jour parc d’une aonlane neuve, reçut

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Elle dit une inOnilc d’autres choses encore qui marquaient bien l’excès de son amour, qu’elle ne fit pas moins éclater par scs actions; car, tandis que Marcos s’occupait à m’essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une boite remplie de toutes sortes de parfums. Elle brûla des drogues odoriférantes, et en parfuma mes habits; après quoi elle l’épandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l’aspei-sion finies, cette charitable femme alla cheicher ellemême, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu’elle avait mis à part pour moi. Elle m’obligea de manger; et prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupait ma viande, et tantôt elle me vei-sait à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l’eir empêcher. Quand j’eus soupe, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leur guitare. Nous fimes un concert qui charma Mergeline. Il est vi-ai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattaient sou amour; et il faut remarquer qu’en chantant je la regardais quelquefois du coin de l’œil, d’une manière qui mettait le feu aux étoupes ; car le jeu commençait à me plaire. Le concert, quoiqu’il durât depuis longtemps, ne m’ennuyait point. Pour la dame , à qui les heures paraissaient des moments, elle aurait volontiers passé la nuit à nous entendre, si le vieil écuyer, à qui les moments paraissaient des heures, ne l’eût fait souvenir qu’il était déjà tard. Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter cela. Mais elle avait affaire à un homme infatigable là-dessus; il ne la laissa point en repos que je ne fusse sorti. Comme il était sage et prudent, et qu’il voyait sa maîtresse abandonnée à une folle passion, il craignit qu’il ne nous arrivât quelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée : le médecin, soit qu’il se doutât de quelque intrigue secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l’avait respecté jusqu’alors , voulût l’agiter, s’avisa de blâmer nos concerts. 11 fit plus; il les défendit en maître; et, sans dire les raisons qu’il avait d’en user de cette sorte, il déclara qu’il

le GODlenu d'une pureilic casMlctte, rené d'un qualriéna éUge. t Dieu soit leur, » s'écria*t-il. — Eli ! de quoi? lui ob9erva-tK>n ; de ce qu’une lervante aient de rouj

> abinicr ainsi ? — Eh 1 ne suis-je pas trop heureux? n« pouvait-elle pas jeter le pot

> avec? a

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ne souffrirait pas davantage qu’on reçût chca lui des étrangers.

Marcos me signifia cette déclaration, qui me regardait particulièrement, et dont je fus très-mortifié. J’avais conçu de* espérances que j’étais fâché de perdre. Néanmoins, pour rappoi’lcr les choses en fidèle historien , je vous avouerai que .je pris mon mal en patience. 11 n’en fut pas de même de Merge-» line : ses sentiments en devinrant plus vifs. Mon cher Mai't^s, dit-elle à son écuyer, c’est de vc«is seul que j’attends du secours. Faites en sorte, je vous paie, que je puisse voir secrètement Diego. Que me demandez-vous? répondit le vieillard avec colère. Je n’ai eu que trop de complaisance pour vous. Je ne prétends point, pour satistaire votre ardeiu' insensée,, contribuer à déshonorer mon maître, à vous perdre de réputation, et à me couvrir d’infamie, moi qui ai toujours. passé pour un domestique d'une conduite iriéprochable. J’aime mieux sortir de votre maison , que d’y servir d’une manière si honteuse. Ah ! Marcos , interrompit la dame tout effraytki de ces dernières paroles, vous me percez le coeur quand vodb me pai'lez de vous retirer. Cruel , vous songez à m’abandonner après m’avoir réduite dans l'état où je suis? Rendez-moi donc auparavant mon orgueil et cet esprit sauvage que vous m’avez ôté. Que n’ai-je encore ces heureux défauts ! je serais aujourd’hui tranquille; au lieu que vos remontrances indiscrètes m’ont ravi le repos dont je jouissais. Vous avez correrapu mes mœurs en voulant les corriger... Mais, poursuivit-elle en pleurant, que dis-je, malheureuse? pourquoi vous faire d’injustes reproches? Non, mon père, vous n’êtes point l’auteur de mon infortune ; c’est mon mauvais sort qui me préparait tant d’ennui. Ne prenez point garde, je vous en conjure, aux discours extravagants qui m’échappent. Hélas! ma passion me trouble l’esprit: ayez pitié de ma faiblesse; vous êtes toute ma consolation; et si ma vie vous est chère,' ne me refusez point votre assistance. ♦

A ces mots ses pleurs redoublèrent, dé sorte qu’elle ne put continuer. Elle tira son mouchoir; et, s’en couvrant le visage, clic se laissa tomber sur une chaise, comme une personne qui succombe à son affliction. Le vieux Marcos, qui était peut- Wre la meilleure pâte d’écuyer qu’on vit jamais, ne résista (K)iut à mi spectacle si touchant; il en fut vivement pcnélié;

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