‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 52 sur 254 · LIVIIR II, CH\P. TII · texte numérisé non relu

LIVIIR II, CH\P. TII

la messagère de galanterie; je vais porter votre réponse. Votre servante, seigneur Diego; que le ciel vous conserve ! Ah î que vous êtes gentil! Par sainte Agnès, je voudrais n’avoir que quinze ans , je ne vous chercherais pas pour les autres ! A ces paroles, l’officieuse vieille s’éloigna de moi.

Vous vous imaginez bien que ce message m’agita furieusement : adieu la morale de Marcos. J’attendis la nuit avec impatience; et, quand je jugeai que le docteur Oloroso rejwsait, je me rendis à sa porte. Là je me mis à faire des miaulements qu’on devait entendre de loin, et qui sans doute faisaient hon» neur au maitre qui m’avait enseigné un si bel art. Un moment après Mergeline vint elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma dès que je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle où notre dernier concert avait été tait, et qu’une petite lampe qui brûlait dans la cheminée éclairait faiblement. Nous nous assîmes à eôté l’un de l’autre pour nous entretenir, tous deux fort émus, avec cette différence que le plaisir seul causait toute son émotion, et qu’il entrait un peu de frayeur dans la mienne. Ma dame m’assurait vainement que nous n’avions rien à craindre de la part de son mari; je sentais un frisson qui troublait ma joie. Madame, lui dis-je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante? Après ce que j’ai ouï dire de la dame Melancia, je ne croyais pas qu’il fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me vou’ en particulier. Dona Mergelina sourit à ce discours, et me répondit : Vous cesserez d’être surpris de la secrète entrevue que nous avons cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s’est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu’elle entra dans celte maison, mon mari lui fit mille caresses, et mu dit : Mergeline, je vous abandonne à la conduite de cette discrète dame, qui est un précis de toutes le? vertus ; c’est un miroir que vous aurez incessamment devant les yeux pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années la femme d’un apothicaù'e de mes amis; mais gouverné., comme on ne gouverne point ; elle en a fait une espèce de -sainte.

Cet éloge, que la mine sévère de la daine Melancia ne dé> mentait point, me coûta bien des pleurs et me mit au déses-

••• fin, i)i.v<î. ‘

poir. Je me repTésenfai les leçons fpi’il me faudrait dconfer depuis le matin jusqu’au soir, et les réprimandes que j'aurais à essuyer Ions les jours. Enfin, je m’attendais à devenir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménaj^eant rien dans une si cruelle attente, je dis d’un air brusque à la duègne, d’abord que je me vis seule avec elle : Vous vous préparez sans doute à me bien faire souffrir; mais je ne suis pas fort patiente, je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je vous déclare que j’ai dans le cœur une passion que vos remontrances n'en airacheront pas : vous pouvez prendre vos mesures là-dessus. Redoublez vos soins vigilants, je vous avoue que je n'épargnerai rien pour les tromper. A ces mots, la duègne renfrognée ^ je cnis qu'elle m’allait bien haranguer pour son coup d'essai) se dérida le front, et me dit d'un air riant : Vous êtes d’une humeur qui me charme, et votre franchise excite la*mienne. Je vois que nous sommes faites l'une pour l'autre. Ah ! belle Mergeline, que vous me connaissez mal, si vous jugez de moi par le bien que le docteur votre epoux vous en a dit, ou sur ma vue rébarbative! Je ne suis rien moins qn’une ennemie des plaisirs, et je ne me rends ministre de la jalousie des maris que pour servir les jolies femmes. Il y a longtemps que je possède le grand art de me masquer, et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de la commodité du vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n’est guère vertueux que de cette façon. 11 en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on se contente aujourd'hui d’en avoir les apparences.

ï,ai8scz-moi vous conduire, poursuivit la gouvernante; nous allons bien en faire accroire au vieux docteur Oloroso. 11 aura, par ma foi, ie même destin que le seigneur Apuntador. Le front d’un médecin ne me parait pas plus respectable que celui d’un apothicaire. Le pauvre Apuntador! que nous lui avons joué de tours, sa femme et moi ! que cette dame était aimable ! le bon petit naturel ! le ciel lui fasse paix! Je vous réponds qu'elle a bien passé sa jeunesse. Ëile a eu je ne sais combien d’amants que j’ai introduits dans sa maison, sans que son mari s’en soit jamais aperçu. Regardezmoi donc, madame, d'un oôl plus 'favorable, et soyez per-

Page 1