LIVRE II, CHAP. VU
i^ad^e, quelle talent qu’eût le vieil écuyér qui vous servait, que vous ne perdez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus utile que lui. -
Je vous laisse à penser, Diego, continua Mergeline, à je sus" hon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la croyais d’une vertu austère. Voilà comme on juge mal des feniihes ! Elle me gagna d’ahord par ce caractère de sincérité. Je l’embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d’avance que j’étais charmée de 'l’avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n'y a pas manqué. Dès ce matin elle a nais en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui ^ une intrigante qu'elle a souvent employée pour la femme de l'apothicaire. Mais ce qu'il y a de plus plaisant dans cette aventure, ajoutat-cHe en riant, c’est que Melancia, sur le rapport que je lui ai fait de l’habitude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s’cft couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. Tant pis, madame, dis-je- alors à Mergeline; je n’applaudis point à l'invention. Votre mari peut fort bien se réveiller, et s’apercevoir de la supercherie. Il ne s’en aperce\Ta point, répondit-elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude, et qu’une vaine crainte n’empoisonne pas le plaisir que vous de^ez avoir d'être avec une jeune dame qui vous veut du bien.
La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m’empêchait pas de craindre, n’oublia rien de tout ce qu’elle cnit capable de me rassurer; et elle s’y prit de tant de façons, qu’elle en vint à bout. Je ne pensai plus qu’à profiler de l'occasion; mais dans le temps que le dieu Ctipidon, suivi des Ris et des Jeux, se disposait à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l’Amour et sa suite s’envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu’un grand bruit effarouche tout à coup. Mei’geline me caclia promptement sous une table qui était dans la salle; elle souffla la lampe; et, comme elle en était convenue avec sa gouvernante, on cas que ce contre-temps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposait son mari. Cependant on continuait de frapper à grands coups redoublés, qui
laisaient j-etentir toute la maison. Le médecin s’éveille en sursaut et appelle Melancia. la duègne s’élance ho» du lit, bien que le docteur, qui la prenait pour sa femme, lui criât de ne se point lever; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi Melancia, et lui dit d’aller voir qui frappe à la porte. Madame, lui répond la gouvernante, jne voici, recouchez-vous, s’il vous plaît; je vais savoir ce que c’est. Pendant ce temps-là, Mergeline, .s’étant déshabillée, sc mit au lit auprès du docteur, qui n’eut pas le moindre soupçon qu’on le trompât. 11 est vrai que cette scène venait d’ètre jouée dans l’obscurité par deux actrices, dont l’une était incomparable, et l'autre avait beaucoup de disposition à le devenir.
La duègne, couverte d’une robe de chambre, parut bientôt après, tenant un flambeau à la main. Seignem* docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. Le libraire Fernandez de Buendia, notre voisin, est tombé en apoplexie : on vous demande de sa part; courez à son secours. Le médecin s’habilla le plus tôt qu'il lui fut possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j’étais. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. Vous n’avez rien à craindre, Diego, me dit Mergeline; remettez-vous ! En même temps elle m’apprit en deux mots comment les choses s’étalent passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi l'entretien qui avait été interrompu; mais la gouvernante s’y opposa. Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D’ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, que feriez- vous de ce pauvre garçon-là? il n'est pas en état de soutenir la conversation. 11 vaut mieux le renvoyer, et remettre lu partie à demain. Dona Mergclina n’y consentit qu’à legrct, tant elle aimait le présent; et je crois qu'elle fut bien mortifiée de n’avoir pu faire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu’elle lui destinait. ,
Pour moi, moins affligé d’avoir manqué les plus pi'éciaises faveurs de l’amour, que bien aise d’être hoi-s de péril, je retournai chez mon maître, où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps si j’irais au rendez-vous la nuit suivante. Je n'avais pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l’autre;
Pi.