LIVRE III, CBAf. I
[M'eiidre 'ines mesures là-dessus. L’avis me troubla ; je nw représentai que si la chose était véritable , je courais risque de voir les prisons de Madrid, que je ne croyais pas plus agréables que les autres. Mon innocence ne pouvait me rassurer : mes disgrâces passées me faisaient craindre la justice. J’avais éprouvé deux fois que , si elle ne fait pas mourir les innocents, du moins elle observe si mal à leur égard les lois de l’hospitalité, qu’il est toujours fort triste de faire quelque séjour chez elle.
Je consultai Melendes dans une conjoncture si délicate. 11 ne savait quel conseil me donner. S’il ne pouvait croire que mon mjîtrè fût un espion, il n’avait pas lieu non plus d’être ferme sur la négative. Je résolus d’observer le patron, et de le quitter si je m’apercevais que ce fût effectivement un ennemi de l’État ; mais il me sembla que la prudence et l’^frénient de ma condition demandaient que je fusse auparavant bien sûr de mon fait. Je commençai donc à examiner ses actions ; et, pour le sonder : Monsieur, lui dis-je un soir, en le déshabillant. Je ne sais comment il faut vivre pour se metti'e à couvert des coups de langue. Le monde est bien méchant! Nous avons, entre autres, des voisins qui ne valent pas le diable. Les mauvais esprits! Vons ne devineriez jamais de quelle manière ils parlent de nous. Bon, GU Blas! me ré* pondit-il. Eh! qu’en peuvent-ils dire, mon ami? Ah! vraiment, repris-je, la médisance ne manque point de matière; la vertu même lui fournit des traits. Ifos voisins disent que nous sommes des gais dangereux, que nous méritons l’attention de la cour; en un mot, vous passez ici pour un espion du roi de Portugal L En prononçant ces paroles, j’envisageai mon maître, comme Alexandre regarda son m^ecin *, et j’employai toute ma pénétration à démêler l’effet que mon
' Le rot de Porlugal dont il est question ici ne peut être que ce Henri, cardinal, et pu» roi, qui mourut en tSSO, et après qui le Portugal passa sons b domination de i'Espaguc. Voyez sur celte époque et les anachronismes du roman de Gii Blas, la pre> mirre note du chapitre vl, livre III, ci-après, l'avis en tête du livre VU, etc., rtc.
' Alexandre le Grand, ayant reçu une Icllrc |iar la(|ucllo on accusait son mcdeciu de vouloir l’empoisonner en lui donnant une médecine, n’eo prit pas moins le breuvage ; et, après l'avoir bu sans hésiter, ce prince remit la bUre au niédcciD, eu le lugardant fixement, afin de lire dans ses yeux la preuve de son crime ou de son iniio* ecuce.
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rapport produisait en lui. Je ciois remarquer dans mon patron un frémissement qui s’accordait fort avec les conjectures ' du voisinage, et je le vis tomber dans mie rêverie que je n’expliquai point favorablement. 11 se remit pourtant do smi trouble, et me dit d’un air assez tranquille : Gil Blas, laissons raiscHiner nos voisins, sans (aire dépendre notre repos de leurs raisonnements. Ne nous mettons point en peine de l’opinion qu’on a de nous, quand nous ne donnas pas sujet d’en avoir une mauvaise.
11 se coucha ià-deæi», et je iis la même chose, sans savoir à quoi je devais m’en tenir. Le jour suivant, comme nous nous disposions le matin à sortir, nous ent^diraes frapper rudement à la preinière porte sur l’escalier. Mon mal.re ouvrit l’autre, et regarda par la petite fenêtre grillée. 11 vit un homme bien vêtu, qui lui dit : Seigneur cavalier, je suis alguazil, et je viens ici pour vous dire que monsieur le corrégidor souhaite de vous parler. Que me veut-il? répondit mon patron. C’est CO que j’ignore, seigneur, répliqua l’alguazil ; mais vous n’avez qu’à l’aller trouver, et vous serez bientôt instruit. Je suis sou serviteur, repai-tit mon maître, je n’ai rien à démêler avec lui. En achevant ces mots, il referma brusquement la seconde porte ; puis, s’étant promené quelque temps, comme un homme à qui, ce me semblait, le discours de l’alguazil donnait beaucoup à penser, il me mit en main mes six réaux, et me dit *
Gil Blas, tu peux sortir, mou ami, et aller passer la journée où tu voudras; pom' moi, je ne sortii-ai pas. sitôt, et je n’ai pas iMisoin de toi ce matin. 11 me fit juger par ces paroles (}u’ii avait peur d’être arrêté, et que cette crainte l'obligeait à demeurer dans son appartement. Je l’y laissai; et, pourvoir si je me trompais dans mes soupçons, je me cachai dans un ' endroit d’où je pouvais le remarquer s’il sortait. J'aurais eu la patience de me tenir là toute la matinée, s’il ne m’en eût épargné la peine. Mais une heure après, je le vis marcher dans la rue avec un air d’assurance qui confondit d’abord ma pénétration. Loin de me rendre toutefois à ces apparences, je. m’en défiai, car il n’..vait point en moi im juge favoiable. Je songeai que sa contenance pouvait être étudiée, je m’imaginai même qu’il n’était resté chez lui que pour prendre tout ce qu’il avait d’or ou de pierreries, et que probablement il
nvm; iii, chap. i.
allait, par une prompte fuite, pom-voir à sa sûreté. Je n’espérai plus le revoir, et je doutai si j’irais le soir l’attendre à sa porte, tant j’étais persuadé que dès ce jour-là il sortirait delà ville pour se sauver du péril qui le menaçait. Je n’y manquai pas pourtant : ce qui me surprit, mon maître revint à son heure ordinaire. 11 se coucha sans faire paraître la moindre inquiétude , et il se leva le lendemain avec autant de tranquillité.
Comme il achevait de s’habiller, on frappa tout à coup à la j)orte. Mon maître regarda par la petite grille. Il reconnaît l’alguazil du jour précédent, et lui demande ce qu’il veut. Ouvrez, lui répond l’alguazil ; c’est monsieur le corrt'gidor. A ce nom redoutable mon sang se glaça dans mes veines. Je craignais diablement ces messieui-s-là, depuis que j’avais passé par leurs mains, et j’aurais voulu dans ce moment être à cent lieues de Madfid. Pour mon patron, il fut moins effrayé que moi , il ouvrit la porte, et reçut le juge avec respect. Vous voyez, lui dit le corrégidor, que je ne viens point chez vous avec une grosse suite; je veux faire les choses sans éclat. Malgré les bruits fâcheux qui courent de vous dans la ville, je crois ([ue vous méritez quelque ménagement. Apprenezinoi comment vous vous appelez, et ce que vous faites à Madrid. Seigneur, lui répondit mon maître, je suis de la Castille- Niiuvelle, et je me nomme don Bermu'd de Castil Blazo. A l’égard de mes occupations, je me promène, je fréquente les spectacles, i*t me réjouis tous les joure avec un petit nombre de personnes d’un commerce agréable. Vous avez sans doute, reprit le juge, un gros revenu? Non, seigneur, interrompit mon patron, je n’ai ni rentes, ni terres, ni maisons. Et de «pioi vivez-vous donc? répliqua le corrégidor. De ce que Je vais vous faire voii’, repartit don Bernard. En même temps il leva une tapisserie, ouvrit une porte que je n’avais pas remarquée, puis encore une autre qui était derrière, et fit entrer le juge dans un cabinet où il y avait un grand coffre tout rempli de pièces d’or, qu’il lui montra.
Seigneur, lui dit-il cnsTiite, vous savez que les Espagnols sont ennemis du travail : cependant, quelque avereion qu'ils aient pour la peine, je puis dire que j’enchéris sur eux làdessus : j’ai un fonds de paresse qui me rend incapable de tout emploi. Si je voulais ériger mes vices en vertus, j'appel-
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lerais ma paresse üae indolence philosophique; je dirais que c’est l’onvrage d’un esprit revenu de tout ce qu’on recherche dans le monde avec ardeur ; mais j’avouerai de bonne foi que je suis paresseux par tempérament, et si paresseux, que, s’il me fallait travailler pour vivre, je crois que je me laisserais mourir de faim. Ainsi, poui’ mener une vie convenable à mou humeur, pour n’avoir pas la peine de ménager mon bien, et . plus encore pour me passer d’intendant, j’ai converti en ai'gent comptant tout mon patrimoine, qui insistait en plusieura héritages considérables. 11 y a dans ce coffre cinquante mille ducats. C’est plus qu’il ne m’en faut pour le reste de mes jours, quand je vivrais au delà d’un siècle, puisque je n’eu dépense pas mille chaque année, et que j’ai déjà passé mon dixième lustre. Je ne crains donc point l’avenir, parce que je ne suis adonné, grâce au ciel, à aucune des trois choses qui minent ordinairement les hommes. J’aime peu la bonne chère, je ne joue que pour m’amuseï*, et je suis revenu des femmes. Je n’appréhende point que, dans ma vieillesse, on me compte parmi ces barbons voluptueux à qui les coquettes vendent leurs bontés au poids de l'or.
Que je vous trouve heureux ! lui dit alors le coiTégidor. On vous soupçonne bien nfal à propos d’être un espion : ce personnage ne convient point à un homme de votre caractère. Allez, don Bernard, ajouta-t-il, continuez de vivre comme vous vivez. Loin de vouloir troubler vos jours tranquilles, je m’en déclare le défenseur; je vous demande voti’c amitié et vous offre la mienne. Ah! seigneur, s’écria mon maître, pénétré de ces paroles obligeantes, j’accepte avec autant de Joie que de respect l'oflie précieuse que vous me faites. En me donnant votre amitié, vous augmentez mes richesses, et mettez le comble à mon bonheur. Après cette conversation, que l’alguazil et moi nous entendîmes de la porte du cabinet, le corrégidor prit congé de don Bernai’d, qui ne pouvait assez à son gré lui marquer de reconnaissance. De mon côté, pour seconder mon maître et l’aider à faire les honneurs de chez lui, j'accablai de civilités l’alguàzil : je lui fis mille révéreqees profondes, quoique, dans le fond de mon âme, je sentisse pour lui le m^ris et l’avei-sion que tout honnête homme a naturellement poiu* un alguasùL
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CTTAP. TI, — De rélonnemcnt o''i fut GU Bls« de rencontrer ft Madrid le capitaiae Rolande, et des eboses curieuses que ce voleur lui raconta. ' .
Don Bernard de Casfil Blazo, après avoir conduit le corrégidor jusque dans la rue, revint vite sur ses pas fenner son coffre-fort et toutes les portos qui en faisaient la sûreté ; puis nous sortîmes l’un et l’autre très-satisfaits, lui, de s’être acquis un ami puissant , et moi , de me voir assuré de mes six réaux par jour. L’envie de conter cette aventure à Melendez me fit prendfe le chemin de sa maison ; mais, comme j’étais près d’y arriver, j’aperçus le capitaine Rolande. Ma surprise fut extrême de le retrouver là, et je ne pus m’empêcher de frémir a sa vue. 11 me reconnut aussi, m’aborda gravement, et, conservant encore son air de supériorité, il m’ordonna de le suivre. J’obéis en trpmblant, et dis en moimême : Hélas! il veut sans doute me faire payer tout ce que je lui dois. Où va-t-il me mener? il a peut-être dans cette ville quelque souterrain? Malepeste! si je le croyais, je lui ferais voir tout à l’heure que je n'ai pas la goutte aux pieds. Je marchais donc derrière lui, en donnant toute mon attention au lieu où il s’arrêterait, résolu de m’en éloigner à toutes jambes, pour peu qu’il, me parût suspect.
Rolande dissipa bientôt ma crainte ; il entra dans un fameux cabaret : je l’y suivis. 11 demanda du meilleur vin, et dit à l’hôte de nous préparer à dîner. Pendant ce temps-là, nous passâmes dans une chambre, où le capitaine, se voyant seul avec moi, me tint ce discours : Tu dois être étonné, Gil Blas, de revoir ici ton ancien commandant., et tu le seras bien davantage encore quand tu sauras ce que j’ai à te raconter. Le jour que je te laissai dans le souterrain, et que je partis avec tous mes cavaliers pour aller vendre à Mansilla les mules et les chevaux que nous avions pris le soir précédent , nous rencontrâmes le fils du corrégidor de Léon, accompagné de quatre hommes à cheval et bien ai'més , qui suivaient son can-osse. Nous fîmes mordre la poussière à deux de ses gens, et les deux autres s’enfuirent. Alors le cocher, craignant pour son maître, nous cria d’une voix suppliante : Eh ! mes chers seigneurs, au nom de Dieu, ne tuez point le fils unique de monsieur le corrégidor de Léon! Ces mots n’attendrirent pas mes cavaliers ; au contraire, ils leur inspirant une espèce de
GIt BLAS.
fui'our. Hessieui's, nous dit l’un d’entre eux, ne laissons point échapper le fils dti plus grand ennemi de nos pareils. Combien son père a-t-il fait mourir dô gens de notre profession ! Vengeons-les, immolons cette victime à leurs mânes, qui semblent en ce moment nous la demander. Mes autres cavaliers applaudirent à ce sentiment, et mon lieutenant même se préparait à servir de grand prêtre dans ce sacrifice, loi’sque je lui i-etins le bras. Arrêtez, lui dis-je, pourquoi sans nécessité vouloir répandre du sang? Contentons-nous de la bourse de ce jeune homme. Puisqu’il ne résiste point, il ^ aurait de la Iwrbarie à l’égorger. D’aillem-s, il n’est point responsable des actions de son père , et son père ne fait que son devoir lorsqu’il nous condamne à la mort, comme nous faisons le nôtre en détroussant les voyageurs.
J’intercédai donc pour le fils du conégidor, et mon intercession ne lui fut pas inutile. Nous prîmes seulement tout l'argent qu’il avait, et nous emmenâmes les chevaux des deux hommes que nous avions tués. Nous les vendîmes avec ceux que nous conduisions à Mansilla. Nous nous en retournâmes ensuite au souterrain, où nous arrivâmes le lendemain quelques moments avant le jour. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouver la trappe levée, et notre surprise devint encore plus grande, lorsque nous vîmes dans la cuisine Léonarde liée. Elle nous mit 'au fait en deux mots. Le souvenir de ta colique nous fit rire; nous admirâmes comment tu avais pu nous tromper. Nous ne t’aurions jamais cru capable de nous jouer un si bon tour, et nous te le pardonnâmes, à cause de l’invention. Dès que nous eûmes détaché la cuisinière, je lui donnai ordre de nous apprêter à manger. Cependant nous allâmes soigner nos chevaux à l’écurie, où le vieux nègre, qui n’avait reçu aucun secours depuis vingt-quatre heures, était à l’extrémité. Nous souhaitions de le soulager; mais il avait pei-du connaissance, et il nous parut si bas que, malgré notre • bonne volonté, nous laissâmes ce pauvre diable entre la vie et la mort. Cela ne nous empêcha pas de nous mettre à table ; et, apits avoir amplement déjeuné, nous nous retirâmes dans nos chambres, où nous reposàirres toute la journée.
A notre réveil, Léoirarde rrous apprit que Domingo ne vivait plus. Nous le portâmes dans le caveau où tu dois te souvenir