‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 56 sur 254 · CIL M.AS · texte numérisé non relu

CIL M.AS

rier au flls d’un de nos alcades : Cmnubio jufueit itabili propriamque dicavil^. C’est cet hymen, formé sous les plus heureux auspices, que nous célébrons depuis deux jours avec tant d’appareil. Nous avons fait dresser dans la plaine ces pavillons.

Les trois héritier de Pedro ont chacun le sien, et font tour à tour la dépense d’une journée. Je voudrais que tu fusses arrive plus tôt, tu aurais vu le commencement de nos réjouissances. Avant-hier, jour du mariage, ton père faisait les frais. 11 donna un festin superbe , qui fut suivi d’une course de bague. Ton oncle le meirier mit hier la nappe, et nous régala d’une hMe pastorale. 11 habilla en bergers dix garçons des mieux faits, et dix jeunes filles ; il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma divei'ses danses, et chanta niille cbansoniiettcs tendres et légères. Néanmoins, quoique rien n’ait jamais été plus galant, cela ne ht pas un grand effet : il faut qu’on n’aime plus comme autrefois la pastorale.

Pour aujourd’hui, continua-t-il, tout roule sur mon compte, et je dois fournir aux bourgeois d’Olmedo un'spectacle de mon invention : Finit coronabil oput*. J'ai fait élever un théâtre, sur lequel, Dieu aidant, ^e ferai représenter par mes disciples une pièce que j’ai composée ; elle a pour titi’e : Les Amusemenls de Muley Bugentuf, roi de Maroc. Elle sera parfaitement bien jouée , parce que j’ai des écoliers qui déclament comme les com^iens de Madi'id. Ce sont des enfants de famille de Penahel et de Ségovie, que j’ai en pension chez moi.

Les excellents acteurs ! 11 est vrai que je les ai exercés ; leur déclamation paraîtra frappée au coin du maitrè, ut i(a dicam^.

A l’égard de la pièce, je ne t’en parlerai point; je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu’elle ' doit enlever tous les spectateui-s. C’est un de ces sujets tragiques qui remuent l àme par les images de mort qu’ils oflrent à l’esprit. Je suis du sentiment d’Aristote : il faut exciter la

' Par les lien.6 sacres d’un constant hymenée,

Sa tille à cet eponx a joint sa destinée.

Tirddes vert de VÉnéide où Juoon promet à Éole de lui donner en mariage ptVjla plus belle de scs quatorze nymphes* finéidf, l*v. !, v. 75*79

* La tin conronnera l'ipiivre*

* Pour ainsi dire*

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LITRR II, CIIAP. IX.

terreur. Ah! si jo. m’étais attaché au théâtre, je n’aurais jamais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins ; je me serais baigné dans le sang. On aurait toujours vu périr dans mes tragédies, non-seulement les principaux personnages, mais les gai'des mêmes; j’aui-ais égorgé , jusqu’au souffleur : enfin je n’aime que l’elTroyahlc ‘ ; c’est njon goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude, entretiennent le luxe des comédiens, et font rouler tout doucement les auteure.

Dans le temps qu’il achevait ces paroles, nous vîmes sortir du village et entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l’un et de l’autre sexe. C’étaient les deux époux, accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d’instnunents, qui, jouant tous ensemble, formaient un concert très-bruyant. Nous allâmes au-devant d’eux, et Diego se fit connaitre. Des cris de joie s’élevèrent aussitôt dans l’assemblée, et chacun s’empre.ssa de ' comir à lui. 11 n'eut pas peu d’affaires à recevoir tous les témoignages d’amitié qu’on lui donna. Toute sa famille et tous ceux mêmes qui étaient présents l’accablèrent d’embrassades; après quoi son pèi e lui dit : Tu sois le bien venu, Diego ! Tu retrouves tes parents un peu engraissés, mon ami; je ne t’eu dis pas davantage présentement ; je t’expliquerai cela tantôt par le menu. Cependant tout le monde s’avança dans la plaine, se rendit sous les tentes , et s’assit autour des tables qu’on y avait dressées. Je ne quittai pas mon compagnon, et nous dînâmes tous deux avec les nouveaux mariés, qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long, pai ce que le maître d’école eut la vanité de le vouloir donner à trois services, pour l’emporter sur ses frèi’es, qui n’avaient pas fait les choses si maguifiquement.

Après le festin, tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas, ne doutant pas, disaient-ils, que la production d’un aussi beau génie que le sien ne méritât d’être entendue. Nous nous ap-

• VeffrùyabUl ccd rcgaHe le» de Crcbillon. C’élail le poète tragique le

plus accrédites lorsque Le Sage coaipo»ait Gil Bla». Atrie et Thyeste avait joué on 1707 ; Rhaiamittey en 1711. Ou fait la raison que donnait Crébillon de cette prt'li • tT’iice pour le genre terrible : c II n'avait point eu ix choisir; Corneille avait pris le % ciel; Uaci'ir, la lorrc : il ne lui reliait plu« que iVnfer. »

138 ’* 'fiii. m;\s. * ■ ’

pmchâmes dn théâtre, aunlersnt duquel teos les joueurs dTnstruments s’étalent déjà placés pour Jouer dans les cntr'actes. Comme éhacnn, dans un grandssilence; attendait qu'on commençât , les acteurs parurent sur la scène ; et l’aïiteur , le poème à la main, s'assit dans les coulisses, à portée de souffler. 11 avait eu raison de nous dire q»re la pièce était tragique ; car dans le premier acte, le roi de Maroc, par manière de récréation , tua cent esclaves maures à coups de flèches ; dans le second , il coupa la tête à trente officiers portugais qu’un de scs capitaines avait faits prisonniers de guerre; et dans le troisième enfin, ce monarque, soûl de ses femmes, mit le feu lui-même à un palais isolé où elles étaient enfermées, et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais, étaient des figures d’osier faites avec beaucoup d’art; et le palais, composé de carton, parut tout enfbrasé par un feu d’artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui semblaient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce et ferma le théâtre d'une façon très-divertissante*. Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçut une si belle tragédie; ce qui justifia le bon goût du poète, et fit connaître qu'il savait bien choisir ses sujets.

Je m’imaginais qu’il n'y avait plus rien à voir après le$ Amusementt de MuUy Bugenluf; mais je me trompais. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau . spectacle : c’était la distribution des pria ; car Thomas de la Fuente, pour rendre la fête plus solennelle, avait fait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires, et il devait ce jour-là donner à ceux qui avaient le mieux réussi des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d’école, avec une armoire à livres remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène, et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu’un préfet de collège. Il avait à la main une feuille de papier où étaient écrits les noms de ceux qui de-

' Nom avont en en France des piiccs dont le dënoQmcot fallait pendant i ccini-là. En IS33 on publia une tragédie qni commençait par te ddinge universel. La scène était dans l'trclie. En IT46 le Tbddtre-Françaii donna ausi le déluge en feu d'arlilice.

UVRK OtAP. tX.

vaient remporter des prix. Il la donna au roi de Maroc, qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu'on nommait allait respectueusement *eccvoir un livre des mains du pédant; puis il était couronné de laurier, et on le faisait asseoir sur. un des deux bancs , pour l'exposer aux regards de l'assistance admirative. Quehjue envie toutefois qu’eût le maître d’école de renvoyer les spectateurs contents, il ne put en venir à bout, parce que, ayant distribué presque tous les prix aux pensionnaires, ainsi que cela se pratique, les mères de quelques externes prirent feu là-dessus, et accusèrent le pédant de partialité; de sorte que cette fête, qui jusqu’à ce moment avait été si glorieuse pour lui, pensa finir aussi mal que le festin des Lapithes*.

' C’eat an trait fameux dana l'histoire des siècles héroïques. Pirilhotts était le prineo des Lapilkos. Les Cuulanres de Thessalie, invités à scs notes, étant ivres de vin, voulurent faire violence aux femmes des Lapitbes. Ce fut l'occasion d’un combat terrible et sanelant, où les Centaures snccombérent. Hésiode cl Ovide en ont fait la peinture. Horace veut que cet exemple soit présent anx jeux des buveurs, pour qu'ils u’almsenl pas des dons modérés de Baccbus :

Al, ne quis roodici transiliat munera Libcri,

Centaurca monet eiim Lapithis rixa super mcro

Debcllata ' .

(Carmin. Ilb. 1, 18.) . ..'

SIN ni; tIVRE SECOBD. . ;

- etc BUkH.

LIVKE HL

CIIAP. I. — De l'arrivM de GilBlas i Madrid, et du premier maître <iu'il serrtt dans cette ville.

Je fis quelque séjour chez le jeune bai'bier. Je me joignis ensuite à un marchand de Ségovie qui passa par Olmedo. 11 revenait, avec quatre mules, de transporter des marchandises à Valladolid, et s’en retournait à vide. Nous fîmes connaissance sur la route, et il prit tant d’amitié pour moi qu'il voulut absolument me loger lorsque nous fûmes arrivés à Ségovie. 11 me retint deux jours dans sa maison ; et quand il me vit prêt à partir pour Madrid par la voie du muletier, il me ^ chargea d'une lettre, en me priant de la rendre en main propre à son adresse, sans me dire que ce fût une letü'e de recommandation. Je ne manquai pas de la porter au seigneur Matheo Melendez. C’était un marchand de drap qui demeurait à la porte du Soleil, au coin de la rue des Bahutiers ‘. 11 n’eut pas sitôt ouvert le paquet et lu ce qui était contenu dedans, qu’il me dit d’un air gracieux : Seigneur Cil Blas, Pedro Palacio, mon correspondant, m’écrit en votre faveur d’une manière si pressante, que je ne puis me dispenser de vous offrir un logement chez moi. De plus, il me prie de vous trouver une bonne condition ; c’est une chose dont je me charge avec plaisir. Je suis pemuade qu’il ne me sera pas bien difficile de vous placer avantageusement.

J’acceptai l’offi'e de Melendez avec d’autant plus de joie que mes finances diminuaient à vue d’œil ; mais je ne lui fus pas longtemps à charge. Au bout de huit joum, il me dit qu’il venait de me proposer à un cavalier de sa connaissance, qui avait besoin d’un valet de chambre , et que , selon toutes les apparences, ce poste ne m’édiapperait pas. En effet, ce cavalier étant survenu dans le moment : ^igneur, lui dit Melendez en inc montrant, vous voyez le jeune homme dont je vous ai parlé. C’est un garçon qui a de l’honneur et de la morale ; je vous en réponds comme de moi-même. Le cava-

' Dabuliert, faitetirs de mallet. evUrcUm; de l’allemaod bahuten.

UVRE III, CIIAP. I.

Ht

lier me regarda âxcment , dit que ma physionomie lui plai> sait, et qu'il me prenait à son service. 11 n’a qu’à me suivre, ajouta-t-il ; je vais l’instruire de scs devoirs. A ces mots , il donna le bonjour au marchand, et m'emmena dans la grande rue, tout devant l’église de Saint-Philippe. Nous entrâmes dans une assez belle maison dont il occupait une aile ; nous montâmes un escalier de cinq ou six marches, puis il m’introduisit dans une chambre fermée de deux bonnes portes qu’il ouvrit , et dont la première avait au milieu une petite fenêtre grillée. De cette chambre nous passâmes dans une autre, où il y avait un lit et d’autres meubles qui étaient plus propres que riches.

Si mon nouveau maître m’avait bien considéré ches Melendez, je l’examinai à mon tour avec bemicoup d’attention. C’était un homme de cinquante et quelques années, qui avait l’air froid et sérieux. Il me parut d’un naturel doux, et je ne jugeai point mal de lui. II me fit plusieurs questions sur ma famille; et, satisfait de mes réponses : Gil Blas, me dit-il, je te crois un garçon fort raisonnable ; je suis bien aise de t'avoir à mon service. De ton côté, tu seras content de ta condition. Je te donnerai par jour six réaux, tant pour la nourriture et pour ton entretien que pour tes gages, sans préjudice des petits profits que tu pourras faire chez moi. D’ailleurs, je ne suis pas difâbile à servir; je ne fais point d'ordinaire ; je mange en ville. Tu n’auras le matin qu’à nettoyer mes habits, et tu seras libre tout le reste de la journée. Je te recommande seulement d’avoir soin de te retirer le soir de bonne heure, et de m’attendre à ma porte; voilà tout ce que j’exige de toi. Après m’avoir prescrit mem devoir, il tira de sa poche six réaux , qu’il me donna pour commencer à ' garder les conventions^ Nous sortîmes ensuite tous deux ; il ferma les portes lui-même, et emportant les clefs : Mon ami, me dit-il, ne me suis point; va-t’en où il te plaira, promènetoi dans la ville ; mais quand je reviendrai ce soir, que je te retrouve sur cet escalier. En achevant ces paroles il me quitta, et me laissa disposer de moi comme je le jugerais à propos.

En bonne foi, Gil Blas, me dis-je alors à mui-m^e, tu ne pouvais trouver un meilleur maître ! Quoi ! tu rencontres un homme qui, pour épousseter ses habits et &ire sa chambre

CM. IIMS.

le matin , te donne six réaux par jour, avec la liberté de te promener et de le divertir comme un écolier dans les vacances ! Vive Dieu ! il n'est point de situation plus heureuse. Je ne m'étonne plus si j’avais tant d’envie d’être à Madrid ; je pressentais sans doute le bonheur qui m’y attendait. Je passai le jour à courir les rues, en m’amusant à regarder les choses qui étaient nouvelles pour moi; ce qui ne me donna pas peu d’occupation. Le soir, quand j'eus soupe dans une aubei^e qui n’Âait pas éloignée de notre maison, je gagnai promptement le lieu où mon maître m’avait ordonné de me rendre. Il y arriva trois quarts d’heure après moi; il parut content de mon exactitude. Fort bien, me dit-il, cela me plaît; j’aime les domestiques attentifs à leur devoir. A ces mots il ouvrit les portes de son appai-tement , et les referma sur nous d'abord que nous fûmes entrés. Comme nous étions sans lumière, il prit une pierre à fusil avec de la mèche, et alluma une bougie; je l'aidai ensuite à se déshabiller. Lorsqu’il fut au lit, j'allumai, par son ordre, une lampe qui était ' dans sa cheminée, et j'emportai la bougie dans l’antichambre, où je me couchai dans un petit lit sans rideaux. 11 se leva le lendemain matin entre neuf et dix heures; j’époussetai ses habits. Il me compta mes six réaux, et me renvoya jusqu’au soir. 11 sortit aussi , non sans avoir grand soin de fermer ses portes; et nous voilà' partis l’un et l’autre pour toute la journée.

Tel était notre train de vie, que je trouvais très-agréable. Ce qu’il y avait de plus plaisant, c’est que j’ignorais le nom de mon maître. Melendez ne le savait pas lui-même; il ne connaissait ce cavalier que pour un homme qui venait quelquefois dans sa boutique, et à qui de temps en temps il vendait du drap. Nos voisins ne purent pas mieux satisfaire ma curiosité; ils m’assurèrent tous que mon maître leur était inconnu, bien qu'il demeurât depuis deux ans dans le quar lier. Ils me dirent qu’il ne fréquentait personne dans le voisinage; et quelques-^uns, accoutumés à tirer témérairement des conséquences, concluaient de là que c’était un personnage dont on ne pouvait porter un jugement avantageux. On alla même plus loin dans la suite : on le soupçonna d’être un espion du roi de Portugal, et l'on m’avertit diaritableraeut de

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