‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 61 sur 254 · LIVRE III, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. III

naissais cet alguazil , pour lui avoir fourni certains remèdes à Valladolid, dans le temps que j’y exerçais la médecine. Fort bien, reprit mon maître, la défaite est ingénieuse : tu devais me i>épondre cela hier au soir, et non pas te troubler. Monsieur, lui repartis-je , en vérité , je n’osais vous le dire par discrétion ; c’est ce qui a causé mon embarras. Certes, répliqua-t-il en me frappant doucement sur l’épaule, c’est être bien discret! Je ne te. croyais pas si rusé. Va, mon enfant, je te donne ton congé : un garçon qui fraye avec des alguazils n’est point du tout mon fait.

J’allai sur-le-champ apprendre cette mauvaise nouvelle à Midendez, qui me dit, pour me consoler, qu’il prétendait me faire entrer dans une meilleure maison. En effet, quelques jours après, il me dit : Gil Blas, mon ami, vous ne vous attendez pas au bonheur que j’ai à vous annoncer! Vous aurez le poste du monde le plus agréable. Je vais vous mettre auprès de don Mathias de Silva. C’est un homme de la première qualité, un de ces jeunes seigneure qu’on appelle petils-maitres. J’ai l’honneur d’être son marchand. 11 prend chez moi des étoflés , à crédit à la vérité ; mais il n’y a rien à pei’dre avec ces seigneurs : ils épousent souvent de riches héritières qui p.iyent leurs dettes; et, quand cela n’arrive pas, un mai'chand qui entend son métier leur vend toujours si cher, qu'il se sauve en ne touchant même que le quart de ses parties. L’intendant de don Mathias, poursuivit-il, est mon intime ami. Allons le trouver. Il doit vous présenter lui-même à son maître, et vous pouvez compter qu’à ma considération il aura beaucoup d’égards pour vous.

Comme nous étions en chemin pom* nous rendre à l’hôtel de don Mathias , le marchand me dit : Il est à propos, ce me semble, que je vous apprenne de quel caractère est l’intendant , afin que vous vous régliez là-dessus : il s’appelle Gregorio Rodriguez. Entre nous, c’est un homme de rien, qui, SC sentant né pour tes affaires, a suivi son génie, et s’est enrichi dans deux maisons ruinées, dont il a été l’intendant. Je vous avertis qu’il est foM vain : il aime à voir ramper devant lui les autres domestiques. C’est à lui qu’ils doivent d’abord s’adressei\quand ils ont la moindre grâce à demander à leur luailre ! car s’il arrive qu'ils l’aient obtenue sans sa participa-

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tion, il a toujours des détours tout prêts poui’ faü’C révoquer la grâce ou la rendre inutile. Réglez-vous sur cela, Gil Blas : faites votre cour au seigneur Rodriguez, préférablement à votre maître même, et mettez tout en usage pour lui plsiire. Son amitié vous sera d’une grande utilité. Il vous paiera vos gages exactement, et, si vous êtes assez adroit pour gagner sa confiance, il pourra vous donner quelque petit os à ronger. Il en a tant ! don Mathias est un Jeune seigneur qui ne songe qu’à ses plaisirs, et qui ne veut prendre aucune connaissance de ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant!

Lorsque nous fûmes arrivés à l’hôlel, nous demandâmes à parler au seigneur Rodriguez. On nous dit que nous le trouverions dans son appariement. 11 y était en effet, et nous vîmes avec lui une manière de paysan qui tenait un sac de toile bleue, rempli d’espèces. L’intendant, qui'me parut plus pâle et plus Jaune qu’une fille fatiguée du célibat, vint audevant de Melendez en lui tendant les bras; le marchand de son côté ouvrit les siens, et ils s’embrassèrent tous deux avec des démonstrations d’amitié où il y avait beaucoup plus d’art que de naturel. Après cela il fut question de moi. Rodriguez m’examina depuis les pieds Jusqu’à la tête; puis il me dit fort poliment que j’étais tel qu’il fallait être pour convenir à don Mathias, et qu’il se chargeait avec plaisir de me présenter à ce seigneur. Là-dessus Melendez fit connaître Jusqu’à quel point il s’intéressait pour moi : il pria l’intendant de m’accorder sa protection; et, me laissant avec lui après force compliments , il se retira. Dès qu’il fut sorti , Rodriguez me dit : Je vous conduirai à mou maître d’abord que J’aurai expédié ce bon laboureur. Aussitôt il s’approcha du paysan; et, lui prenant son sac : Talego * , lui dit-il, voyons si les cinq cents upistoles sont là dedans. Il compta lui-même .les pièces. Il I trouva le compte Juste, donna quittance de la somme au laboureur, et le renvoya. 11 remit ensuite les espèces dans le sac. Alors s’adressant à moi : Nous pouvons présentement, me dit-il, aller au-devant de mon maître. Il sort du lit ordinairement sur le midi ; il est près d’une heure , il doit être jour dans son appartement.

' Talejo, SM à meUro do l’argent.

UVllE 111, CH AP. 111.

Don Mathias venait en effet de se lever. 11 était encore en robe de chambre, et renversé dans un fauteuil, sur un bras duquel il avait- une jambe étendue; il se balançait en i-càpant du tabac. 11 s’entretenait avçc un laquais, qui, remplissant par inl£rim l’emploi de valet de chambre , se tenait là tout prêt à le servir. Seigneur, lui dit l’intendant, voici un jeune homme que je prends la lil)erté de vous présenter pour remplacer celui que vous chassâtes avant-hier. Melendez , votre marchand, en répond; il assure que c’est un garçon de mérite, et je crois que vous en serez fort satisfait. C'est assez, ré- ,pondit le jeune seigneur ; puisque c’est vous qui le produise* /auprès de moi, je le reçois aveuglément à mon service. Je le -fais mon valet de chambre, c’est une affaire finie. Rodriguez, /ajouta-t-il , parlons d’autre chose. Vous arrivez à propos : j’allais vous envoyer chercher. J’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre , mon cher Rodriguez. J’ai joué de malheur tetle nuit; avec cent pistoles que j’avais, j'en ai encore perdu deux cents sur ma parole. Vous sàvez de quelle conséquence il est, pour des personnes de condition, de s’acquitter de cotte sorte de dette. C’est proprement la seule que le point d’hoiiheur nous oblige à payer avec exactitude. Aussi ne payonsnous pas les autres religieusement. 11 faut donc trouver deux cents pistoles tout à l’heure, et les envoyer à la comtesse de Pedrosa. Monsieur, dit l’intendant, cela n’est pas si difficile à' dire qu’à exécuter. Oii voulez- vous, s’il vous plaît, que je prenne cette somme? Je ne touche pas un maravedis* de vos fermiei-s, quelque menace que je puisse leur faire. Cependant il faut que j’entretienne honnêtement votre domestique, et que je sue sang et eau pour fournir à votre dépense. Il est vrai que jusqu’ici, grcàce au ciel, j’en suis. venu à bout; mais je ne sais plus à quel saint me vouer, je suis réduit à l’extrémité. Tous ces discours sont inutiles, interrompit don Mathias, et ces détails ne font que rn’ennuycr. Ne prétendez-vous pas, Rodriguez, que je change de conduite, et que je m’amuse à prendre soin de mon bien? L’agréable amusement pour un homme de plaisir comme moi! Patience, réjdiqua l’intendant, au train que vont les choses, je prévois que vous sei-ez bien-

* MaravediSf très*petitc uionnaie d'Espagne, valant un deuier et demi, et faisani U moitié du liarte, qui vaut trois deniers.

nlL BLAS.

tS6

tôt déhaiTassé pour toujours de ce soin-là. Vous me fatiguez, repartit brusquement le jeune seigneur; vous m’assassinez. Laissez-moi me ruiner sans que je m’en aperçoive. Il me faut, vous dis-je, deux cents pistoles; il me les faut. Je vais donc, dit Rodriguez, avoir recours au petit vieillard qui vous a déjà prête de l’argent à gi’osse usure? Ayez recours, si vous voulez, au diable, répondit don Mathias; pourvu que j’aie deux cents pistoles, je ne me soucie pas du l eslc.

Dans le moment qu’il prononçait ces mots d’un air brusque et chagrin, l’intendant sortit; et un jeune homme de qualité, nommé don Antonio de Centellés, entra. Qu’as-tu, mon ami? dit ce dernier à mon maitre. Je te trouve l’air nébuleux; je vois sur ton visage une impression de colère ! Je vais parier que c’est ce maroufle qui sort. Oui, répondit don Mathias, c’est mon intendant. 'Foutes les fois qu’il vient me parler, il me fait passer quelques mauvais quarts d’heure. Il m’entretient de mes aflaires ; il dit que je mange le fonds de mes revenus... L’animal! ne dirSiit-on pas qu’il y perd, lui? Mon enfant, reprit don Antonio, je suis dans le même cas. J’ai un homme d’affaires qui n’est pas plus raisonnable que Ion intendant. Quand le faquin, pour obéir à mes ordres réitérés, m’apporte de l’argent, il semble, qu’il donne du sien. Il me fait toujours de gi-ands raisonnements. Monsieur, me dit-il, vous vous abîmez ; vos revenus sont saisis. Je suis obligé de lui couper la parole, pour abréger ses sots discours. Le malheur, dit don Mathias, c’est que nous ne saurions nous passer de ces gens-là; c’est un mal nécessaire. J’en conviens, répliqua Centellés... Mais attends, poutsuivit-il en riant de toute sa force, il me vient une idée assez plaisante.. Rien n’a jamais été mieux imaginé. Nous pouvons rencire comiques les scènes sérieuses que nous avons avec eux, et nous divertir de ce qui nous chagrine. Écoute : il faut que ce soit moi qui aemande à ton intendant tout l’argent dont tu auras besoin. Tu en useras de même avec mon homme d’affaires. Qu’ils raisonnent alors tous deux tant qu’il leur plaira, nous les écouterons de sang-froid. Ton intendant viendra me rendre ses comptes ; mon homme d’affaires ira te rendre les siens. Je n’entendrai parler que de tes dissipations; tu ne verras que les miennes. Cela nous réjouira.

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