‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 65 sur 254 · LIVRE m, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. IV

de qualité ! cela élève l’esiu it : les conditions bourçeoises ne font pas cet effet. Sans doute, lui répondis-je; aussi je veux désormais consacrer mes services à la noblesse. C’est fort bien dit, s’écria le valet de don Fernand entre deux vins. 11 n’appai tient pas aux bourgeois de posséder des génies supérieurs comme nous. Allons, messieurs, ajouta-t-il, faisons serment que nous ne servirons jamais ces gredins-là jurons-en par le Styx! Nous lui applaudîmes; et, le verre à la main, nous finies tous ce burlesque serment. Nous demeurâmes à table jusqu’à ce qu’il plût à nos maîtres de se retirer. Ce fut à minuit; ce qui parut à mes camaiades un excès de sobriété. Il est vrai que ces seigneurs ne sortaient de si bonne heure du cabaret que pour aller chez une fameuse coquette qui logeait dans le quartier de la cour, et dont la maison était nuit et jour ouverte aux gens de plaisir. C’était une lemme de trentecinq à quarante ans. parfaitement belle encore, amusante, et si consommée dans l’art de plaire, qu’elle vendait, disaiton, plus cher les restes de sa beauté qu’elle n’en avait vendu les prémices. 11 y avait toujours chez elle deux ou trois autres coquettes du premier ordre, qui ne contribuaient pas peu au grand concoui's de seigneurs qu’on y voyait. Ils y jouaient l’après-dînée ; ils soupaient ensuite, et passaient la nuit à boire et à se réjouir. Nos maîtres demeurèrent là jusqu’au jour, et nous aussi, sans nous ennuyer ; car, tandis qu’ils étaient avec les maîtresses, nous nous amusions avec les soubrettes. Enfin nous nous séparâmes tous au lever de l’aurore, et nous allâmes nous reposer chacun de son côté.

Mon maître s’étant levé à son ordinaire, sur le midi, s’habilla. 11 sortit. Je le suivis, et nous entrâmes chez don Antonio Centellés, où nous trouvâmes un certain don Alvaro de Acuna. C’était un vieux gentilhomme, unprofessem' de débauche. Tous les jeunes gens (pii voulaient devenir des hommes agréables se mettaient entre ses mains. Il les formait au plaisir, leur enseignait à briller dans le monde et à dissiper leur patrimoine. 11 n’appréhendait plus démanger le sien, l’affaire en était faite. Après que ces trois cavaliers se furent embrassés, Centellés dit à mon maître : Parbleu, don Mathias, tu ne pouvais amver ici plus à propos ! don Alvar vient me prendre pour me mener chez un bourgeois qui donne à dîner au mar-

GH. HUAS.

quis de Zenette et à don Juan de Moncade : je veux que tu sois de la partie. Et comment, dit don Mathias, nomme-f-on ce bourgeois? 11 s'appelle Gregorio de Noriega, dit alors don Alvar, et je vais vous apprendre en deux mots ce que c’est que ce jeune homme. Son père, qui est un riche joaillier, est allé négocier des pierreries dans les pays étrangeis, et lui a laissé, en partant, la jouissance d’un gros revenu. Gregorio est un sot qui a une disposition prochaine à manger tout son bien, qui tranche du petit-maître, et veut passer pour un homme d’esprit, en dépit de la nature. 11 m’a prié de le conduire. Je le gouverne ; et je puis vous assurer, messieurs, que je le mène bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé. Je n’en doute pas, s’écria Centellés; je vois le bourgeois à l’hôpital.* Allons, don Mathias, continua-t-il, faisons connaissance avec cet homme-là, et contribuons à le ruiner. J’y CüDsens, répondit mon maître ; aussi bien j’aime à voir l’envaser la fortune de ces petits seigneurs roturiers, qui s’imaginent qu’on les confond avec nous. Rien, par exemple, ne me divertit tant que la disgrâce de ce fils de publicain, à qui le jeu et la vanité de figurer avec les gi'ands ont fait vendre jusqu’à sa maison Oh ! pour celui-là, reprit don Antonio, il ne mérite pas qu’on le plaigne : il n'est pas moins fat dans sa misère qu’il l’était dans sa prospâ'il^^'

(!^ntellés et mon maître se rendirent, avec dop Alvar, chet Gregorio de Noriega. Nous y allâmes aussi, l^icon et moi, tous deux ravis de trouver une franche lippéé, et de contribuer de notre part à la ruine du bourgeois. En entrant, nous aperçûmes plusieure hommes occupés à préparer le dîner; et il sortait des ragoûts qu’ils faisaient une fumée qui prévenait l’odorat en faveur du goût. Le marquis de Zenette et don Juan de Moncade venaient d’arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt. 11 affectait en vain de prendre l’allure des petits-maîtres; c’était tme ti'ès-mauvaise copie de ces excel-

' Le 6b (lu joaillier qui mangt Mn b)'«n avec ht grandi, et le tib du publicain que la même manie a forcé de ttndrt jutqu'à ta maiton, font alluaion à des personnages connus 6 Paris du temps où Le Sage écrivait. C'étaient les objets de ces Clefs de Gil Bhs, que l'on faisait oourir manuscriUs, comme celles des Caractirtt de La Bruj'ère ; mais quand nous saurions aujourd'hui les noms, vrais ou supposés, de ces obscurs originaux, cela n'ajouterait rien au mérite de l'kistoire de Gil Blas ni au plaisir du lecteur.

Li'vnr tii> CHAP. IV.

lents originaux, ou, pour mieux dire, un imbécile qui voulait se donner un air délibéré. Représt'ntez-vous un homme d(^ ce caiactère entre cinq railleurs tjui avaient tous pour but de se moiiuer de lui et de l’engager dans de grandes dépenses. Messieurs, dit don Alvar, après les premiers compliments, je vous donne le seigneur Gregorio de Noriega pour un cavalier des plus parfaits. 11 possède mille belles qualités. Savez-vous qu’il a l’esprit très-cultivé ? Vous n’avez qu’à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée jusqu’à l’orthographe. Oh! cela est trop flatteur, interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Je pourrais, seigneur .\lvaro, vous rétorquer l’argument : c’est vous qui êtes ce qu’on appelle un puits d’érudition. Je n’avais pas dessein, reprit don Alvar, de m’attirer une louange si spirituelle ; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Gregorio ne saurait manquer de s’acquérir du nom dans le monde. Pour moi, dit don Antonio, ce ijui me charme en lui, et ce que je mets même au-dessus, de l’orthographe, c’est le choix judicieux qu’il fait des pei-sonnes qu’il fréquente. Au lieu de se borner au commerce des bourgeois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s’embarrasser de ce qu’il lui en coûtera. 11 y a là dedans une élévation de sentiments qui m’enchante; et voilà ce qu’on appelle dépenser avec goût et avec discernement.

Ces discours ironiques ne firent que précéder raille autres semblables. Le pauvre Gregorio fut accommodé de toutes |)ièces. Les petits-maîtres lui lançaient tour à tour des traits dont le sot ne sentait point l’atteinte; au contraire, il prenait au pied de la lettre tout ce qu’on lui disait, et il paraissait fort content de ses convives; il lui semblait même qu’en le tournant en ridicule, ils lui faisaient encore gwke. Enfin il leur servit de jouet pendant qu’ils furent à table, et ils y demeurèrent le reste du jour et la nuit tout entière. Nous bûmes à discrétion, de mêjne que nos maîtres, et nous étions bien conditionnés les uns et les autres quand nous sortîmes de chez le bourgeois.

CH AP. V. — Cil Blus devient homme h bonnes fortunes. Il fut connaissance avec an

jolie personne.

Après quelques heures de sommeil , je me levai en bonne humeur, et me souvenant des avis que Melendez m’avait donnés, j’allai, en attendant le réveil de mon maître, faire ma cour à notre intendant, dont la vanité me parut un peu flattée de l’attention que j’avais à lui rendre mes respects. U me reçut d’un air gracieux, et me demanda si je m’accommodais du genre de vie des jeunes seigneurs. Je répondis qu’il était nouveau pour moi, mais que je ne désespérais pas de m’y accoutumer dans la suite.

Je m’y accoutumai effectivement, et bientôt même. Jechangeai d’humeur et d’esprit. De sage et posé que j’étais auparavant, je devins vif, étourdi, turlupin. Le valet de don Antonio me fit compliment sur ma métamorphose, et me dit que, pour être un illustre, il ne me manquait plus que d'avoir des bonnes fortunes. Il me représenta que c’était une chose absolument nécessaire pour achever un joli homnâe; que tous nos camarades étaient aimés de quelque belle personne , et que lui , pour sa pai't , possédait les bonnes grâces de deux femmes de qualité. Je jugeai que le maraud mentait. Monsieur Mogicon *, lui dis-je, vous êtes sans doute un garçon bien fait et fort spirituel, vous avez du mérite; mais je ne comprends pas comment des femmes de qualité, chez qui vous ne demeurez point, ont pu se laisser charmer d’un homme de votre condition. Oh ! vraiment , me répondit-il , elles ne savent pas qui je guis. C’est sous’ les habits de mon maître et même sous son nom que j’ai fait ces conquêtes. Voici comment.

' le m’habille en jeune seigneur, j’en prends les manières; je vais à la promenade; j’agace toutes les femmes que je vois, jusqu’à ce que j’en rencontre une qui réponde à mes mines. Je suis celle-là, et fais si bien que je lui parle. Je me dis don Antonio Centellés. Je demande un rendez-vous; la dame fait des façons; je la presse, elle rne l’accorde, et caetera. C’est ainsi, mon enfant, continua-t-il, que je me conduis pour avoir des bonnes fortunes, et je te conseille de suivre mon exemple.

* Moyieon, coup de poing tous le nei, nom d'un valet impudent.

LI\RK m. r.HAP. V.

Ifi7

J’avais trop d’envie d'étre iin illustre , pour n’écouler pas cc conseil : outre cela, je ne me sentais pas de répugnance pour une intrigue amoureuse: Je formai donc le dessein de me travestir en jeune seigneur, pour aller cheirher des aventures galantes. Je n’osais me déguiser danrf notre hôtel, de peur que cela ne fût reinai-qué. Je pris un bel habillonienl complet dans la garde-robe de mon maître, et j’en fis un paquet, que j’emportai chez un petit barbier de mes amis, où je jugeai que je poun ais m’habiller et me déshabiller commodément. Là, je me parai le mieux qu’il me fut possible. Le barbier mit aussi la main à mon ajustement, et quand nous crûmes qu’on n’y pouvait plus rien ajouter, je marchai vei's le pré de Saint-Jérôme, d’oii j’étais bien persuadé que je ne reviendrais pas sans avoir trouvé quelque bonne fortune. Mais je ne fus pas obligé de courir si loin pour en ébaucher une des plus brillantes.

Comme je travei-sais une me détournée, je vis sortir d’une petite maison, et monter dans un carrosse de louage qui était à la porte, une dame richement habillée et parfaitement bien faite. Je m’arrêtai tout court pour la considérer, etje la saluai d’un air à lui faire comprendre qu’elle ne me déplaisait pas. De son côté, pour me faire voir qu’elle méritait encore phis que je ue pensais mon attention, elle leva pour un moment son voile, et offrit à ma vue un visage des plus agréables. Cependant le carrosse partit, et je demeurai dans la rue, un peu étourdi des fiaits que je venais de voir. La jolie figure ! disais-je en moi-même: peste ! il faudrait cela pour m’achever. Si les deux dames qui aiment Mogicon sont aussi belles que celle-ci, voilà un faquin bien heureux. Je serais charmé de mon sort, si j’avais une pareille maîtresse. En faisant cette réflexion, je jetai les yeux par hasard sur la maison d’où j’avais vu sortir celte aimable pei-sonne, et j'aperçus à la fenêtre d’une salle basse une vieille femme qui me fit signe d’entrer.

Je volai aussitôt dans la maison, etje trouvai dans une salle assez propre cette vénérable et discrète vieille, qui, me prenant pour un marqiHs tout an moins, me salua respectueusement, et me dit : Je ne doute pas, seigneur, cjue vous n’ayez mauvaise opinion d'une femme qui, sans vous connaître, vous

fait signe d’entrer chca elle ; mais vous jugerez peot-êbre plus favorablement de moi, quand vous saurez' que je n’en use pas de celte sorte avec tout le monde. Vous me paraissez im seigneur de la cour? Vous ne vous trompez pas, ma mie, interrompis-je en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la -hanche gauche; je suis, sans vanité, d’une des plus grandes maisons d’Espagne. Vous en avez bien la mine, reprit-elle, et je vous avouerai que j’aime à faire plaisir aux personnes de qualité : c’est mon faible. Je vous ai observé par ma fenêtre. "Vous avez regardé très-attentivement, ce me semble, une dame qui vient de me quitter. Vous sentiriezvous du goût pour elle ? dites-le-moi contidemment. Foi d’homme de cour ! lui répondis-je , elle m’a frappé : je n'ai jamais rien vu de plus piquant que cette créature-là ! Faufilez-nous ensemble, ma bonne, et comptez sur mareconnaissance.*ll fait bon rendre ces sortes de services à nous autres grands seigneurs : ce ne sont pas ceux que nous payons le plus mal.

Je vous l’ai déjà dit , répliqua la vieille , je suis toute dévouée aux personnes de condition; je me plais à leur être utile. Je reçois ici, pàr exemple, certaines femmes que des dehors de vertu empêchent de voir leurs galants chez elles. Je leur prête ma ihaison pour concilier leui- tempérament avec la bienséance. Fort bien, lui dis-je; et vous venez apparemment de faire ce plaisir à la dame dont il s’agit? Non, répondit-elle , c'est ime jeune veuve de qualité qui cherche un amant; mais elle est si difficile là-dessus, que je né sads si vous lui conviendrez, malgré tout le mérite que vous pouvez avoir. Je lui ai déjà présenté trois cavaliers bien bâtis, qu’elle a dédaignés. Oh ! parbleu, ma chère, m’écriai-je d’un air de confiance, tu n’as qu’à me mettre à ses trousses; je t’en rendrai l)on compte, sur ma parole. Je suis curieux d’avoir un têteà-tête avec une beauté difficile; je n’en ai point encore rencontré de ce caraclère-là. Eh bien! me dit la vieille, vous n’avez qu’à venir ici demain à la même heure, vous satisferez ^ütre curiosité. Je n’y manquerai pee, lui repaitis-je : nous verrons si un jeune seigneur tel que ui6i peut rater une conquête.

Je retournai chez le petit huibter, sans vouloir chercher

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