LIVRE IH, CRAP. IV
n n’eat pas besoin de m’en dire davantage pour me faire comprendre que j’avais pouv confrères de bons enfants, et que je ne pouvais être en meilleures mains pour devenir joli garçon. En arrivant au cabaret, nous y trouvâmes un repas tout préparé, que le seigneur don Fernand avait eu la précaution d’ordonner dès le matin. Nos maîtres se mirent à table, et nous nous disposâmes à les servir. Les voilà qui s’entretiennent avec beaucoup de gaieté. J’avais un extrême plaisir à les entendre. Lem- caractère, leurs pensées, leui-s expressions, me divertissaient. Que de feu! que de saillies d’imagination ! Ces gens-là me parurent une espèce nouvelle. Lorsqu’on en fut au fruit, nous leur apportâmes une copieuse quantité de bouteilles des meilleurs vins d’Espagne, et nous les quittâmes pour aller dîner dans une petite salle où l’on nous avait dressé une table.
Je ne tardai guère à m’apercevoir que les chevaliers de ma quadrille avaient encore plus de mérite que je ne me l’étais imaginé d’abord. Ils ne se contentaient pas de prendre les manières de leui-s maîtres : ils en affectaient même le langage ; et ces marauds les rendaient si bien, qu’à un air de qualité près, c’était la même chose. J’admirais leur air libre et aisé : j’étais encore plus chai’mé de leur esprit, et je désespérais d’être jamais aussi agréable qu’eux. Le valet de don Fernand, attendu que c’était son raaîtFe qui régalait les nôtres, fit les honneurs du repas; et, voulant que rien n’y manquât, il appela l’hôte, et dit : Monsieur le maîti’e, donneznous dix liouteilles de votre plus excellent vin; et, comme vous avez coutume de faire, vous les ajouterez à celles que nos messieurs auront bues. Très-volontiers, répondit l’hôte; mais, monsieur Gaspard, vous savez que le seigneur don Fernand me doit déjà bien des repas. Si par votre moyen j’on pouvais tirer quelques espèces... Oh! interrompit le valet, ne vous mettez point en peine de ce qui vous est dû ; je vous en réponds, moi : c’est de l’or eu baiTe que les dettes de mon maîtie. 11 est vrai que quelques discourtois créancière ont fait saisir nos revenus; mais nous obtiendrons mainlevée au premier jour, et nous vous paierons sans examiner le mémoire que vous nous fournirez. L’h^e nous apporta du vin, malgré les saisies; et nous en bûmes en attendant la raain-
CIL ULAS.
levée. Il fallait voir comme nous nous portions des santés à tous moments, en nous donnant les uns aux autres les surnoms de nos maîtres. Le valet de don Antonio appelait Camboa celui de don Fernand, et le valet de don Fernand appelait Centellés celui de don Antonio : ils me nommaient de même Silva; et nous nous enivrions peu à peu, sous ces noms empruntés, tout aussi bien que les seigneurs qui les portaient véritablement.
Quoique je fusse moins brillant que mes convives, ils ne laissèrent pas de me témoigner qu’ils étaient assez contents j de moi. Silva, me dit un des plus dessâlés, nous ferons quelque chose de toi, mon ami : je m’aperçois que tu as un fond de génie ; mais tu ne sais pas le faire valoir. La crainte de mal parler t’empêche de rien dire au hasard ; et toutefois ce n’est qu’en hasardant des discours que mille gens s’érigent aujourd'hui en beaux esprits. 'Veux-tu briller, tu n’as qu’à te* livrer à ta vivacité, et risquer indifféremment tout ce qui pourra te venir à la bouche : ton étom’derie passera pour une noble hardiesse. Quand tu débiterais cent impertinences, pourvn qu’avec cela il t’échappe seulement un bon mot, on oubliera les sottises, on retiendra le trait, et l’on concevra une haute opinion dé ton mérite. C’est ce que pratiquent si heureusement nos maîtres ; et c’est ainsi qu’en doit user tout homme qui vise à la réputation d’un esprit distingué.
Outre que je ne souhaitais que trop passer pour un beau génie, le secret qu’on m’enseignait pour y réussir me paraissait si facile, que je ne crus pas devoir le négliger. Je l’éprouvai sur-le-champ, et le vin que j’avais bu rendit l’épreuve heureuse ; c’est-à-dire que je parlai à tort et à travers, et que j’eus le bonheur de mêler parmi beaucoup d’extravagances quelques pointes d’esprit qui m’attmèrent des applaudissements. Ce coup d’essai me remplit de confiance ; je redoublai de vivacité pour produire quelque bonne saillie, et le hasai’d voulut encore que mes efforts ne fussent pas inutiles.
Eh bien ! me dit alors celui de mes confrères qui m’avait adressé la parole dans la rue, ne commences-tu pas à te décrasser? Il n’y a pas deux heures que tu es avec nous, et te voilà déjà tout autre que tu n’étais : tn changeras tous les jours à vue d’œil. 'Vois ce que c’est que de servir des personnes