‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 72 sur 254 · LIVRE III, ClIAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, ClIAP. IX

chère, et dans le fond on doit nous «onfondre ensemble dans la vie civile. En elîet, ajoufa-t-elle , à considérer un marquis et un comédien dans le cours d’une journée, c’est presque la même chose. Si le marquis, pendant les trois quarts du Jour, est,- par. son rang, au-dessus du comédien, le comédien, pendant l'autre quart, s’élève encore davantage au-dessus du . marquis, par un rôle d’empereur oji de roi qu’il représente. Cela fait, ce me semble, une coinpensation de noblesse et de grandeur qui nous égale aux personnes de la cour. Oui vraiment, repris-je, vous êtes de niveau, sans contredit, les uns aux autres. Peste ! les comédiens ne sont pas des maroufles , comme je le croyais, et vous me donnez une forte envie de servir.de si honnêtes gens. Eh bien ! repartit-elle, lu n as qu’a revenir dans deux jours. Je ne te demande que ce temps-la pou]‘ disposer ma maîtresse à te prendre : je lui pailerai en ta faveur. J’ai quelque ascendant sur son esprit; je suis persuadée que je te ferai entrer ici.

Je remerciai Laure de sa bonne volonté. Je lui témoignai que j’en étais pénétré de reconnaissance, et je l’en assurai avec des transports qui ne lui permirent pas d’en douter. Nous eûmes tous deux un assez long entretien, qui aurait encore duré, si un petit laquais ne fût venu dire à ma princesse qu’ Arsénié la demandait. Nous nous séparâmes. Je sortis de chez la comédienne dans la douce espérance d’y avoir bientôt » bouche en cour, et je ne manquai pas d’y retourner deux jours après. Je t’atlenda'is , me dit la suivante, pour t’assurer que lu es commensal dans cette maison. Viens, suis-moi; je vais te présenter à ma maîtresse. A ces paioles, elle me mena dans im appartement composé de cinq à six pièces de plain-picd, toutes plus richement meublées les unes que les aulres.

Quel luxe! quelle magnificence! Je me crus chez une vicereine, ou, pour mieux dire, je m’imaginai voir toutes les richesses du monde amassées dans un même lieu. 11 est vrai qu’il y en avait de plusieui-s nations, et qu’on pouvait déflnir cet appartement, le temple d’une déesse où chaque voyageur apportait pour offrande quelques raretés de son pays. J’a|)erçus la divinité assise sur un gros carreau de salin; je la trouvai charmante et grasse de la fumée des sacrifices. Elle était dans un déshabillé galant, et ses belles mains s’occupaient à

préparer une coiffure nouvelle poui' jouer, sou rôle ce jour-là. Madame, lui dit’ la soubrette, voici l’économe en question; je puis vous assurer que vous ne sauriez avoir un meilleur sujet. Arséhie me regarda très-attentivement, et j’eus le bonheur de ne lui pas déplaire. Comment donc, Laure, s’écria-t-elle, mais voilà un fort joli garçon ! je prévois que je m’accommoderai bien de lui. Ensuite, m’adressant la pai'ole : Mon enfant, ajüuta-t-elle, vous me convenez, et je n’ai qu’un mot à vous dire ; vous serez content de moi si je le suis de vous. Je lui répondis que je ferais tous mes cftoi ts pour la servir à son gré. Comme je vis que nous étions d’accord, je sortis snr-lechamp pour aller chercher mes hardes, et je revins m’installer dans cette maison.

CH.CP. X, — Qui n'est pas plus long que le préccdeiil.

' 11 était à peu près l’heure de la comédie; ma maîtresse me dit de la suivre avec Laure au théâtre. Nous entrâmes dans sa loge, où elle ota son habit de ville, et en prit un autre plus magnifique pour paraître sur la scène. Quand le spectacle commença, Laure me conduisit et se plaça près de moi dans un endroit d’où je pouvais voir et entendre parfaitement bien les acteure. Ils me déplurent pour la plupart, à cause sans doute que don Pompeyo m’avait prévenu contve eux. On ne laissait pas d’en applaudir plusieurs, et quelques-uns de ceux» là me firent souvenir de la fable du cochon.

Laure m’apprenait le nom des comédiens et des comédiennes à mesure qu’ils s’offraient à nos yeux. Elle ne se contentait pas de les nommer ; la médisante en faisait de jolis portraits. Celui-ci, disait-elle, a le cerveau creux; celui-là est un insolent. Cette mignonne que vous voyez, et qui a l’air plus libre, que gracieux, s’appelle Rosarda ; mauvaise acquisition pour la compagnie ! on devrait mettre cela dans la troupe qu’on lève par ordre du vice-roi de la Nouvelle-Espagne, et qu’on va faire incessamment partir pour l'Amérique., Regardez bien cet astre lumineux qui s’avance, ce beau soleil coudiant : c’est Casilda. Si, depuis qu’elle a des amants, elle avait exigé de chacun d’eux une pieri e de taille pour en bâtir une pyramide , comme üt autrefois une princesse d’Egypte , elle en pourrait foire élever une qui ii'ait jusqu’au troisième ciel.

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