LIVRE III, CHAI’. X
Enfin lÆui’e déchira tout le monde par des médisances. Ah ! la méchante langue! Elle n’épargna pas même sa maîtresse*.
Cependant j’avouerai mon faible : j’étais charmé de ma soubrette, quoique son caractère ne fût pas moralement bon. Elle médisait avec un agrément qui me faisait aimer jusqu’à sa malignité. Elle se levait dans les entr’actes pour aller voir si Ai-sénie n’avait pas besoin de ses services; mais, au lieu de^ venir promptement reprendre sa place, elle s’amusait den ière le théâtre à recueillir les fleurettes des hommes qui la cajolaient. Je la suivis une fois pour l’observer, et je remarquai qu’elle avait bien des connaissances. Je comptai jusqu’à trois comédiens qui l’aiTètèrcnt l’un après l’autre pour lui parler, et ils me pai’urent s’entretenir avec elle très-familièrement. Cela ne me plut point; et, pour la première fois de ma vie, je sentis ce que c’est que d’être jaloux. Je retournai à ma place si rêveur et si triste, que Laure s’en aperçut aussitôt qu’elle m’eut rejoint. Qu’as-tu, Gil Blas? me dit-elle avec étonnement ; quelle humeur noire s’est emparée de toi depuis que je t’ai quitté? Tu as l’air sombre et chagrin. Ma princesse, lui répondis-je, ce n’est pas sans raison ; vos allures sont un peu vives. Je viens de vous voir avec des comédiens... Ah! le plaisant sujet de tristesse! interrompit-elle en riant. Quoi! cela le fait de la peine? Oh! vraiment tu n’es pas au bout; tu verras bien d’autres choses parmi nous. 11 faut que lu t’accoutumes à nos manières aisées. Point de jalousie, mon enfant! les jaloux, chez le peuple comique, passent pour des lidicules. Aussi n'y en a-t-il presque point. Les pères, les maris, les frères, les oncles et les cousins sont les gens du monde les plus commodes, 1 1 souvent même ce sont eux qui établissent leurs familles.
Après m’avoir exhorté à ne prendre ombrage de personne et à regarder tout tranquillement, elle me déclara que j’étais l’heureux mortel qui avait trouvé le chemin de son cœur. Puis elle m’assura qu’elle m’aimerait toujours uniquement. Sur cette assurance, dont je pouvais douter sans passer pour un esprit trop défiant, je lui promis de ne plus m’alarmer, et
' Tuus CCS iiurtrsiu ctaieul d'après nalare; cl l’oa dit que Le Sage, retire a Buelègue, lorsqu'il étais \ieux, se plaisait quelquefois à donoer lui-miuic la clef du toutes ces allusious.
UIL BI.AS.
je lui tins parole. Je la vis, dès le soir même, s'entretenir en particulier et rire avec des hommes. A l’issue de la comédie, nous nous en retournâmes avec notre maîtresse au logis, où Florimonde arriva bientôt avec trois vieux seigneurs et un comédien qui y venaient souper. Outre Laure et moi, il y avait pour domestiques dans cette maison une cuisinière, un cocher et un petit laquais. Nous nous joignîmes tous cinq pour préparer le repas. La cuisinière, qui n’était pas moins habile que la dame Jacinte, apprêta les viandes avec le cocher. La femme de chambre et le petit laquais mirent le couvert, et je di essai le bulTet, composé de la plus belle vaisselle d’argent et de plusieurs vases d’or, autres offrandes que la déesse du temple avait reçues. Je le parai de bouteilles de différents vins, et je servis d*échanson, pour montrer à ma maîtresse que j’étais un homme à tout. J’admirais la contenance des comédiennes pendant le repas; elles faisaient les dames d'importance; elles s’imaginaient être des femmes du premier rang. Bien loin de traiter d’ Excellence les seigneurs, elles ne lem* donnaient pas même de la Seigneurie; elles les appelaient simplement par leur nom. il est vrai que c’étaient eux qui les gâtaient et qui les rendaient si vaines,- en se familiarisant un j>eu trop avec elles. Le comédien, de son côté, comme un acteur accoutumé à faire le héros, vivait avec eux sans façon ; il buvait à leur santé, et tenait, pour ainsi dire, le haut bout. Parbleu, dis-je en moi-même, quand Laure m'a démontré que le marquis et le comédien sont égaux pendant le jojir, elle pouvait ajouter q\i’ils le sont encore davantage pendant la nuit, puisqu’ils la passent tout entière à boire ensemble.
Areenie et Florimonde étaient naturellement enjouées. J1 leur échappa mille discours hardis, entremêlés de menues faveurs et de minauderies qui furent bien savourées pai- ces vieux pécheurs. Tandis que ma maîtresse en amusait un par un badinage innocent, son amie, qui se trouvait entre les doux autres, ne faisait point avec eux la Suzanne. Dans- le temps que je considérais ce tableau, qui n’avait que trop de ' charmes pour un vieil adolescent, on apporta le finit. Alors je mis sur la table des bouteilles de liqueurs et des verres, et je dispai-us ï>our aller souper avec Laure qui m’attendait.