‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 89 sur 254 · LIVRE IV, CHAP. IV. 23ft · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. IV. 23ft

attendait son retour, ne la vit pas plutôt, qu'il se remit à la presser de soufl'rir son attachement. A la voix de ce prince, le connétable, l’épée à la main, entra brusquement dans la chambre presquè en même temps que son épouse; et, s’avançant vers Enrique avec tout le ressentiment que sa rage lui inspirait : C’en est trop, tyran, lui cria-t-il, ne crois pas que je sois assez lâche pour endurer l’affront que tu fais à mon honneur. Ah! traître, lui* répondit le roi en se mettant en défense, ne t’imagine pas toi-mème pouvoir impunément exécuter ton dessein. A ces mots, ils commencèrent un combat qui fut trop vif pour durer longtemps. Le connétable, craignant que Siffredi et ses domestiques n’accourussent trop vite aux cris que poussait Blanche, et ne s'opposassent à sa vengeance, ne se ménagea point. Sa fureur lui ôta le jugement; il prit si mat ses mesures, qu’il s’enferra lui-même dans l’ép^ de son ennemi; elle lui entra dans le corps jusqu’à la garde. Il tomba, et le roi s’arrêta dans le moment.

La fille de Leontio, touchée de l’état où elle voyait son époux et surmontant la répugnance naturelle qu’elle avait pour lui, se jeta à terre et s’empressa de le secourir. Mais ce malheureux époux était trop prévenu contre elle pour se laisser attendrir aux témoignages qu’elle lui donnait de sa douleur et de sa compassion. La mort, dont il sentait les approches, ne put étouffer les transports de sa jalousie. Il n’envisagea, dans ces deimiers moments, que le bonheur de son rival; et cette idée lui parut si affreuse, que, rappelant tout ce qui lui restait de force, il leva son épée, qu’il tenait encore, et la plongea dans le sein de Blanche : Meurs, lui dit-il en la perçant; meurs, infidèle épouse, puisque les noeuds de l’hyménée n’ont pu me conserver une foi que tu m’avais jurée sur les autels! Et toi, poursuivit-il, Enrique, ne t’applaudis* point de ta destinée! Tu ne saurais jouir de mon malheur; je meurs content. En achevant de parler de cette sorte, il expira; et son visage, tout couvert qu’il était des ombres de la mort, avait encore quelque chose de fier et de teriible. Celui de Blanche ofirait un spectacle bien différent. Le cotip qui l’avait frappée était mortel. Elle tonilia sur le corps mourant de son époux; et le sang de l’innocente victime se confondait avec celui de son meurtrier, qui avait si brusquement exécuté sa

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mielle résolution, que le roi ii’en a\ait pu prévenir l'efiFeL, Ce prince infortuné fit un cri en voyant tomber Blanche} et, plus frappé qu’elle du coup qui l'arrachait à la vie , il se mit en devoir de lid rendre les mêmes soins qu’elle avait voulu prendre, et dont elle avait été si mal récompensée. Mais elle lui dit d’une voix mourante : Seigneui’, votre peine est inu-, ^ tile; je suis la victime que le sort impitoyable demandait.^ Puisse-t-elle apaiser sa colère, et assurer le bonheur de voti’e règne ! Comme elle achevait ces paroles , Leontio, attiré -pai’ les cris qu'elle avait poussés, arriva dans la chambre ; et, saûsi des objets qui se présentaient à ses yeux, il demeura immo-^ bile. Blanche, sans l’apercevoir, continua de parler au iroû. Adieu, prince, lui dit-elle, conservez chèrement ma mérihÂÇUf ma tendresse et mes malheurs vous y obligent. N'ayez point de ressentiment contre mon père; ménagez ses jours et sa-, douleur, et rendes justice à son zèle; surtout faites-lui connaitre mon innocence; c’est ce que je vous recommande plus que toute autre chose. Adieu, mon cher Emique... Je meurs... recevez mon dernier soupir. .vj

A ces mots, elle moumt. \a roi garda quelque temps.- un morne silence; ensuite il dit à Siffredi, qui paraissait dans un accablement mortel : Voyez, Leontio, contemplez votre o»*^, vrage ; considérez, dans ce tragique événement, le fruit de vos. soins officieux et de votre zèle pour moi. Le vieillai-d ne répondit nen, tant il était pénétré de douleur. Mais pourquoi m’arrêter à décrire ces choses qu'aucuns termes ne peuvent exprimer? 11 suffit de dire qu'ils firent l’un et l'autre les plaintes du monde les plus touchantes, dès que leur affiietiem leur, pei-mit de faire éclater leurs mouvements. . * v.,^.

Le roi conserva toute sa vie un tendre souvenir de st« ' amante. 11 ne put se résoudre à épouser Constance. L’infant don Pèdre se joignit à cette princesse, et tous deux ils n'épargnèrent rien pour faire valoir la disposition du testament da Roger; mais ils furent enfin obligés de céder au prince Ën<* rique, qui vint à bout de ses ennemis.* Pour Siffredi, le chagrin qu’il eut d’avoir causé tant de malheurs le détacha du monde, et lui rendit insupportable le séjour de sa patrie. 11 abandonna la Sicile; et, passant en Espagne avec Porcie, la Me qui lui jr^tait, il acheta château. U vécut ici près dé quinze années

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apres la mort de Blanche, et U eut, avant que de mourir, la consolation de marier Porcie. Bile épousa don Jérome de Silva, et je suis l’unique finit de ce mariage. Voilà, poursuivit la veuve de don Peilro de Pinarès, 1 histoire de ma famille, et -un fidèle récit des malhem squi sont représentés dans ce talileau, que Leontio, mon aïeul, fit faire pour laissera sa postérité un monument de cette funeste aventure.

V. — De ce (juc fit Aurore de Guzman lorsqu* cUe fut à Satamanqiie*

Ortiz, ses compagnes et moi, après avoir entendu cette histoire, nous sortîmes de la salle, où noüs laissâmes Aurore avec El vire. Elles y passèrent le reste de 1a journée à s'entretenir. Elles ne s’ennuyaient point l’une avec l’autre; et le lendemain, quand nous partîmes, elles eurent autant de peiné à se quitter que deux amies qui se sont fait une douce habitude de vivre ensemble.

Enfin nous arrivâmes sans accident LSalamanque. Nous y louâmes d'abord une maison toute meublée ; et la dame Ortiz, ainsi que nous en étions convenus, prit le nom de dona Ximena de Guzman. Elle avait été trop longtemps duègne pour n’être pas une bonne actrice. Elle sortit un matin avec Aurore, une femme de chambre et un valet, et se rendit à un hôtel garni où nous avions appris que Pacheco logeait ordinairement. Elle demanda s’il y avait quelque appartement à louer. On lui répondit qu’oui, et on lui en montra un assez j)ropre, qu'elle arrêta. Elle donna même de l’argent d’avance a l’hôtesse, en lui disant que c’était pom- un de ses neveux qui venait de Tolède étudier à Salamanque, et qui devait arriver ce joui’-là.

La diiègne et ma maîtresse, après s’être assurées^de ce logement, revinrent sur leurs pas; et la belle Aurore, sans pei-dre de temps, se travestit en cavalier. Elle couvrit ses cheveux noirs d’une fausse chevelure blonde, se teignit les sourcils de la même couleur, et s’ajusta de sorte qu'elle pouvait fort bien passer pour un jeune seigneur. Elle avait l’action libre ét aisée; et, à la réserve de son visage, qui était un peu trop beau poui‘ un homme, rien ne tiahissait son déguisement. ^ La suivante, qui devait lui servir de page, s’habilla aussi, etnous n’af^éhendions point qu’elle fit mal son peiscmnoge :

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outre qu'elle n'était pas des plus jolies, elle avait un petit air efironté qui convenait fort à son rôle. L'api cs-dînée, ces deux actrices se trouvant en état de paraître sur la scène, c'est-à-dire dans l'hôtel garni, j'en pris le chemin avec elles. Nous y allâmes tous trois en carrosse , et nous y portâmes toutes les hardes dont nous avions besoin.

L'hôtesse, appelée BeinardaRamirez, nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous conduisit à notre appartement, où nous commençâmes à l'entretenh-. Nous convînmes de la nourrit'ire qu'elle aimiit soin de nous fournir, et de ce que nous lui donnerions pour cela tous les mois. Nous lui demandâmes ensuite si elle avait bien des pensionnaires. Je n'en ai pas présentement, nous répondit-elle : je n'en manquerais point, si j'étafs d’humeur à prendre toutes sortes de personnes; mais je né veux que de jeunes seignem’s. J'en attends ce soir un qui vient de Madrîd ici achever ses études. C'est don Luis Pacheco, un cavalier de vingt ans tout au plus; si vous ne le connaissez pas personnellement, vous pouvez en avoir entendu parler. Non, dit Aurore : je n'ignor.e pas qu'il est d’une illustre ^ famille; mais je ne sais quel homme c'est, et vous me fere^ plaisir de me l’apprendre, puisque je dois demeurer avec lui. Seignem', reprit l’hôtesse en regardant ce faux cavalier, c'e.st une figure toute brillante; il est fait à peu près comme vous. Ah ! que vous serez bien ensemble l'un et l'autre ! Par saint Jacques ! je pom-rai me vanter d'avoir chez moi les deux plus gentils seigneurs d'Espagne. Ce don Luis, répliqua ma maU tresse, a sams doute en ce pays-ci des bonnes fortunes ? Oh je vous en assure, repartit la vieille; c'est un vert galant, sur ma parole ; il n’a qu’à se montrer pour faire des conquêtes. Il a chaimé, entre autres, une dame qui a delà jeunesse et de la beauté : on la nomme Isabelle. C’est la fille d'un vieux docteur en droit. Elle en est si entêtée, qu’elle en perdra l’esprit assurément. Et dites-moi, ma bonne, interrompit Aurore avec précipitation, est-il de son côté fort amoureux d'elle? 11 l’aimait, répondit Bernarda Bamirez, avant son départ pour Ma- ' drid ; mais je ne sais s’il l’aime encore ; car il est un peu sujet à caution. U court de femme -en femme, comme tous les Jeunes cavaliei s ont coutume de faire. , , , ^ ^ x

La bonne veuv« n’avait pas achevjé de parier, que nous ei^

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