‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 93 sur 254 · IVRE IV, CHAP. VI · texte numérisé non relu

IVRE IV, CHAP. VI

choses indiflërenles. L'après-midi, pendant (ju'ils se disposaient tous deux à sortir pour aller chez dona Ximena , je pris les devants, et courus avertir la duègne de se prépai-ei’ à cette visite. Je revins ensuite sur mes pas pour accompagner don Félix, qui conduisit enfin chez sa tante le seigneur don Luis. Mais à peine furent-ils entrés dans la maison , qu’ils rencontrèrent la dame Chimène, qui leur fit signe de ne point faire de bruit ; Paix, paix ! lem* dit-elle d’une voix basse, vous réveilleriez ma nièce. Elle a depuis hier une migraine effi-oyable qm ne fait que de la quitter, et la pauvre enfant repose depuis un quart d’iieure. Je suis filché de ce conti-e-temps , dit Mendoce en affectant un air mortifié ; j’espérais que nous verrions ma cousine. J'avais fait fête de ce plaisir à mon ami Pacheco. Ce n’est pas une affaire si pressée, répondit en souriant Ortiz; vous pouvez la remettre à demain. Les cavaliers ciment une conversation fort comte avec la vieille, et se retirèrent.

Don Luis nous mena chez un jeune gentilhomme de ses amis, qu’on appelait don Gabriel de Pedros. Nous y passâmes le reste de la journée, nous y soupàmes même, et nous n’en aortimes que sur les deux heures après minuit, pour nous en l'etoumer au logis. Nous avions peut-être fait la moitié du chemin , lorsque nous rencontrâmes sous nos pieds , dans la rue, deux hommes étendus par teri’e. Nous jugeâmes que c'étaient des malheureux qu’on venait d’assassiner, et nous nous arrêtâmes pour les secourir, s’il en était encore temps# Comme nous cherchions à nous instruire, autant que l’obscurité de la nuit nous le pouvait permettre , de l’état où ils se trouvaient, la patrouille arriva. Le commandant nous prit d’abord pour des assassins, et nous fit environner par ses gens J mais il eut meilleure opinion de nous lorsqu’il nous eut entendus parler, et qu’à la faveur d’une lanterne sourde il vit les traits de Mendoce et de Pacheco. Ses archers , par son ordre, examinèrent les deux hommes que nous nous imaginions avoir été tués, et il se trouva que c’était un gros licencié et son valet, tous deux pris de vin, ou plutôt ivres-morts : Messieurs, s’écria un des archers, je reconnais ce gros vivant. Eh! c’est le seigneur licencié Guyomar rectem’ de notre

* Guyom9r,ce nom retonroc déaigne Dagoiiuicr (Guillaume), edièbro profeaaciir 411

GU> BLAS

Université. Tel que vous le voyez, c’est un gi'and pemmnage, un génie supérieur ; il n'y a point de philosophe qu’il ne terrasse dans une dispute; il a un flux de bouche sans pareil. C’est dommage qu'il aime un peu trop le vin , le procès et la grisètte. 11 revient de souper de chez son Isabelle , oü , par malheur, son guide s’est enivré comme lui. Us sont tombés l’un et l'autre dans le ruisseau. Avant que le bon licencié fût recteur, cela lui arrivait assez souvent. Les honneurs, comme vous voyez, ne changent pas toujours les mœurs. Nous laissâmes ces ivrognes entre les mains de la patrouille , qui eut soin de les porter chez eux. Nous regagnâmes notre hôtel, et chacun ne songea qu’à se reposer.

Don Félix et don Luis se levèrent sur le midi; et, s’étant tous deux rejoints. Aurore de Guzman fut la première chose dont ils s'entretinrent. Gil Blas, me dit ma maîtresse, va chez ma tante dona Ximena, et lui demande de ma peut si nous pouvons aujourd'hui, le seigneur Pacheco et moi, voir ma cousine. Je sortis pour m'acquitter de cette commission, ou plutôt pour, concerter avec la duègne ce que nous avions .à faire; et, quand nous eûmes pris ensemUe de justes mesures, je vins rejoindre le faux Mendocc. Seigneur, lui dis-je, votre cousine Aurore se p<n-te à merveille ; elle iu’a diargé eUemême de vous témoigner de sa part que votre visite ne lui saurait être que très-agréable, et dona Ximena m’a dit d’assurer le seigneur Pacheco qu’il sera toujours parfaHement bien reçu chez elle sous vos auspices.

Je m’aperçus que ces dernières paroles firent plaiair à don Luis. Ma maîtresse le remarqua de même , et en conçut im

coHëgc d'Harcourt, et reetenr de raniveraild de Pans, auteur d'ou Cours de philoiO'> pbie, etc., etc. Dans le Dictiounaire de l'abbd Ladrocat, U est dit que ce Dagoumer est le GuTomar de Gil Blas.

Plus lard Le Sage aurait trouvé le sujet d'une allusion plus piquante et plus singalière. Un recteur, Dommë Moutempuis, se dcguiia en femme |>oor aller voir jouer Zaïre. D'après l'usage du temps, un personnage grave ne pourait tssislcr ara reprôsiMilulions de nos ebefs-d'eauvre dramatiques. CeluMii s'habilla en femme et s'affubla de deux lourds paniers; mais, peu accontume è cet équipage bizarre, il attacha mal scs pauiorB, qnl tombèrent à la porte do spectacle. Oa lit un malin vaudeville, dool le refrain était ; . . /

DoitKm dire madoinoisellc,

On bien monsieur de Hontcuiiiuis?

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heureux présage. Un moment avant le dîner» le valet de la seùora Ximena parut, et dit à don Félix : Seigneur, un homme de Tolède est venu vous demander chez madame votre tante, et y a laissé ce billet. Le faux Mcndoce l’ouvrit, et y trouva ces mots qu’il lut à liaute voix : Si vous avez envie d'apprendre des nouvelles de voire père cl des choses de conséquence pour vous, ne manquez pas, aussitôt la présente reçue, de vous rendre au Cheval noir, auprès de f Université. Je suis, dit-U, trop curieux de savoir ces choses importantes , pour ne pas satisfaire ma curiosité tout à l’heure. Sans adieu, Pacheço, continua-t-il ; si je ne suis point de retour ici dans deux heures, vous pouri ez aller seul chez ma tante, j’irai vous y rejoindre dans l’après-dinéo. Vous savez ce que Uil Blas vous a dit de la part de dona Ximena; vous êtes en droit de faire cette visHc. Il sortit en parlant de cette sorte, et m’ordonna de le suivre.

Vous vous imaginez bien qu’au lieu de prendre la route du Cheval noir, nous enlilàmes celle de la maison où était Ortiz. D'abord que nous y fûmes arrivés, nous nous prciwiràmes à ivprésenlci’ notre pièce. Aurore ota sa chevelure blonde, lava et frotta scs sourails, mit un habit de femme, et devint une belle brune, telle qu’elle l’était naturellement. On peut dire <|uc son déguisement la chsmgcait à un point, qu’Aurore et don Félix imraissaient deux personnes dilTérentes. Il semblait même qu’elle fût beaucoup plus grande en femme qu’en homme; il est vrai que ses chappins ‘, car elle en avait d'une hauteur excessive, n’y contribuaient pas |H!U. Lors<|u’elic eut ajouté a scs charmes tous les secours que l’art pouvait leui' piêler, elle alteudit don I.iiis avec une agitation mêlée de crainte ' et d'espérance. Tantôt elle se fiait à son esprit et à sâ beauté, et tantôt elle uppréhemkiit de n’en faire qu’un essai malheureux. Orliz, de sou côté, se prépara de son mieux à seconder ma maîtresse. Pour moi, comme il ne fallait pas que Pachcco me vît dans cette maison, et que, semblable aux actems qui' ne paraissent qu’au dernier acte d’une pièce , je ne devais me montrai' que sui' la fin de la visite, je sorti ^ aussitôt que j’eus diné.

Ckappin, claque, etpece de Modale que les feumes eepagnoles ineUeDt par-dessu; leurs waliert. *

Ktifin tout était en état qtiand d(ni Luis, au'nva. U fut reçu trcs-agréablcment de la dame Chimène, et il eut avec Aurore une convemtion de deux ou trois heures; après quoi j’entrai dans la chambre où ils étaient, et m’adressant au cavalier: Seigneui’, lui dis-je, don Félix, mon maitre, nu viendra point ici d’aujourd'hui ; il vous prie de l’excuser : il est avec trdis hommes de Tolède dont il ne peut se débarrasser. Ah ! le petit libertin! s’écria dona Ximena, il est sans doute en débauche. Non, madame, repiis-je, il s’entretient avec eûx d'anaii’^s fort sérieuses. 11 a un véritadile chagrin de ne pouvoir se rendre ici; il m’a chargé de vous le ..dire, aussi bien qu’à dona Aurora. Oh! je ne reçois point ses excuses, dit ma maîtresse en plaisantant ; il sait que j’ai été indisposée, il devait marquer un peu plus d’empressement pour les pei-sonnes à qui le sang le lie. Poui* le punir, je ne le veux voir de quinze jours. Eh ! madame, dit alors don Luis, ne formez point une si craelie résolution; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pas vue.

Us plaisantèrent quelque temps là-dessus; ensuite Pacheco se retira. La belle Aurore change aussitôt de forme, et reprend son habit de cavalier. Elle retoiume à l'hôtel garni le plus promptement qu’il lui est possible. Je vous demande par^a, cher ami, dit-elle à don Luis, de ne vous avoir pas été trouver chez ma tante, mais je n'ai pu me défaire des personnes avec qui j’étais. Ce qui me console, c'est que vous avez eu du moins tout le loisir de satisfaire vos désirs curieux. Eh bien! que pensez-vous de ma cousine ? dites-le-moi sans ctHnplaisance. j’en suis enchanté, répondit Pacheco. Vous aviez raison de dire que vous vous ressemblez tous deux ; je n’ai jamais vu de traka plus semblables : c'est le môme tour de visage; vous avez les mêmes yeux, la même bouche, le même son de voix, il y a pourtant quelque différence : Aurore est plus grande que voua; elle est bmne, et vous êtes blond ; vous êtes enjoué, elle est sérieuse; voilà tout ce qui vous distingue l'un de l'autre. Pour de l’esprit, continua-t-il, je ne crois pas qu'une substance céleste puisse en avoir plus que votre cousine. En un mot, c’est une personne d’un mérite infini. 4

Le seigneur Padioco prononça ces dernières paroles avec tant de rivacité, que don Félix lui dit en souriant : Ami, je me

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repens de vous avoir fait faire connaissance avec dona Ximena; et, si vous m’en croyez, vous n’ii-ez plus chez elle; je vous le conseille pour votre repos. Aurore de Guzman pourrait vous faire voir du pays, et vous inspirer une passion...

Je n’ai pas besoin de la revoir, interrompit-il, pour en do venir amoureux ; l’aflaire en est faite. J’en suis fâché pom vous, répliqua le faux Mendoce ; car vous n’ètes pas un homme à vous attacher, et ma cousine n’est pas une Isabelle, je vous en avertis. Elle ne s’accommoderait pas d’un amant qui n’aurait pas des vues légitimes. Des vues légitimes ! repartit don Luis, peut-on en avoir d’autres sur une fille de son sang? C’est me faire une offense que de me croire capable de jeter sur elle un œil profane. Connaissez-moi mieux, mon cher Mendoce. Hélas ! je m’estimerais le plus heureux de tous les hommes, si elle approuvait ma recheixhe et voulait lier sa destinée à la mienne.

En le prenant sur ce ton-là, reprit don Félix, vous m'intéressez à vous servir. Oui, j’entre dans vos sentiments. Je vous offre mes bons offices auprès d’Aurore, et je veux dès demain essayer de gagner ma tante, qui a beaucoup de crédit sur son esprit. Pacheco rendit mille grâces au cavalier qui lui faisait de si belles promesses, et nous nous aperçûmes avec joie que notre sti-atagème ne pouvait aller mieux. Le jour suivant, nous augmentâmes encore l’amour de don Luis par une nouvelle invention. Ma maîtresse, après avoir été trouver dona Ximena comme pour la rendre favoi-able à ce cavalier, vint le rejoindre. J’ai parlé à ma tante, lui dit-elle, et je n’ai pas eu peu de peine à la mettre dans vos intérêts. Elle était furieusement prévenue contre vous. Je ne sais" qui vous a fût passer dans son esprit pour un libertin; mais il est constant que quelqu'un lui a fait de vous un portrait désavantageux; heureusement j’ai entrepris votre apoldgie, et j’ai pris si vivement votre paili, que j’ai détruit enfin la mauvaise impression qu’on lui avait donnée de vos mœurs.

Ce n’est pas tout, poursuivit Aurore, je veux que vous ayez en ma présence un entretien avec ma tante; nous achèverons de vous assurer son appui. Pacheco témoigna une extrême impatience d’entretenir dona Ximena, et cette satisfaction lui futaccordée le lendemain matin. Le faux Mendoce le conduisit

GII. BtAS.

à la dftme Ortiz, et ils éai'ent tous trois une conversation ou don Luis fit voir (ju’en peu de temps il s’élait laisse fort enflammer. L^'adroite Ximena feignit d’être touchée de toute la tendresse qu’il faisait paraître, et promit au cavalier de faire tous ses efforts pour engager sa nièce à l’épouser. Pacheco se jeta aux pieds d'une si bonne tante pour la remercier de ses bontés. Là-dessus don Félix demanda si sa cousine était levée. Non, répondit la duègne, elle repose encore, et vous ne sauriez la voir présentement; mais revenez cette après-dînée, et TOUS lui parlerez à loisir. Cette réponse de la dame Chimàtu! redoubla, comme vous pouvez croire, la. joie ide don Luis, qui trouva le reste de la matinée bien long. 11 regagna l’hôtel garni avec Mendoce, qui ne prenait pas peu de plaisir à l’observer et à remarquer en lui toutes les apparences d’un véritable amour.

Ils ne s’entretinrent que d’Aurore; et, lorsqu'ils eurent dîné, don Félix dit à Pacheco : Il me vient une idée; je suis d'avis d’allei chez ma tante quelques moments avant vous ; je veux parler en pai-ticulier à ma cousine , et découvrir, s’il est possible, dans quelle disposition son cœur est à votre, égard. Don Luis approuva cette pensée ; U laissa sortir son ami, et ne pai-tit qu’une heure après lui. Ma maîtresse profita si bien de ce tcmps-là, qu’elle était habillée en femme quand son amant arriva. Je croyais, dit ce cavalier après avoir salué Aurore et la duègne, je croyais trouver ici don Félix. Vous le verrez dans un instant, répondit dona Ximena, il écrit dans mon cabinet. Pacheco parut se payer de cette défaite , et lia conversation avec les dames. Cependant, malgré la présence de l'objet aimé , il s’aperçut que les heures s’écoulaient sans que Mendoce se montrât;* et, comme il ne put s’empêcher d’en témoigner quelque surprise, Aurore changea tout à coup de contenance , se mit à rire , et dit à don Luis : Est-il possible que vous n'ayez pas encore le moindi’e soupçon de la supercherie qu’on vous fait? Une fausse chevelure blonde et des sourcils teints me rendent-ils si différente de moi-même , qu’on puisse jusque-là s’y tromper? Désabusez-vous donc, Pacheco , continua-t-elle en reprenant son sérieux ; apprenez don Félix de Mendoce et Aurore de Guzman ne sont qu’une même personne. , ■

Dnjiîi^ ”i L-,- vjt-O^Ic

HVRK IV J r.HAP, VII.

Elle ne se contenta pas de le tirer de cette èiTenr, elle avoua la faiblesse qu’elle avait pour lui, et toutes les démarches qu'elle avait faites pour l’amener an point où elle le voulait. Don Luis ne fut pas moins charmé que surpris de ce qu'il venait d’entendre ; il se jeta aux pieds de ma maitresse, et lui dit avec transport : Ah ! belle Aiu-ore , croirai-je en effet que je suis l'heureux mortel pour qui vous avez eu tant de bontés? Que puis-je lidre poui’les reconnaître ? Ln éternel amour ne saurait assez les payer. Ces paroles furent suirtes de mille autres discours tendres et passionnés ; après quoi les amants parlèrent des mesures qu’ils avaient à prendre poim parvenir à l’accomplissement de leurs désirs. 11 fut résolu que nolus partiiions tous incessamment pour Madrid , où nous dénouerions notre comédie par un mariage. Ce dessein fut presque aussitôt exécuté que conçu ; don Luis , quinze jours après , épousa ma maitresse, et leurs noces donnèrent lieu à des fêtes et à des réjouissances infinies.

CHAP, Vil. — Cil Blat cbaiige >lc condilion, et il paase au aervice de don Conzab

Pacheco.

Trois semaines après ce mariage , ma maîtresse voulut récompenser les services que je lui avais rendus. Elle me fit présent de cent pistoles, et me. dit : Gil Blas, mon ami, je ne vous chasse point de chez moi ; je vous laisse la liberté d’y dememer tant qu’il vous plaira ; mais un oncle de mon mari, don Gonzale Pacheco , souhaite de vous avoir pour valet de chambre. Je lui ai parlé si avantageusement de vous , qu’il m’a témoigné ^ue je lui ferais plaisir de vous donner à lui. C’est un seigneur de la vieille cour, ajouta-t-elle, un homme d’un ü ès-bon caractère ; vous serez parfaitement bien auprès de lui.

Je remerciai Aurore de scs bontés -, et, comme elle n’avait plus besoin de moi, j’acceptai d'autant plus volontiers le poste qui SC présentait, que je ne sortais point de la famille. J’allai donc un malin, de la part de la nouvelle mariée, chez le seigneui’ don Gonzale. 11 était encore au lit , quoiqu'il fût près de midi. Lorsque j’entrai dans sa chambre, je le trouvai qui prenait un bouillon qu’un page venait de lui apporter. f.e vieillard avait la moustache en painllotes , les yeux presque

ôleiiits, avec un visage pâle et décharné. C'était un de ces A ieux garçons qui ont été fort libertins dans leur jçunesse, et (jui ne sont guère plus sages dans un âge plus avancé. 11 me reçut agréablement, et me dit que si je voulais le servir avec autant de zèle que j’avais servi sa nièce , je pouvais compter qu’il me ferait un heureux sort. Sur cette assurance, je promis d’avoir pour lui le même attachement que j'avais eu pour elle ; et dès ce moment il me retint à son service.

Me voilà donc à un nouveau maître, et Dieu sait quel homme c'était ! Quand il se leva , je crus voir la résurrection du Lazare. Imaginez-vous im grand corps si sec, qu’en le voyant à nu on aurait fort bien pu apprendre l’ostéologie. Il avait les jambes si menues, qu’elles me parurent encore très-fines après qu’il eut mis trois ou quatre paires de bas l’une sur l’autre. Outre cela, cette momie vivante était asthmatique et toussait à chaque parole qui lui sortait de la bouche. 11 ju it d’aboi d du chocolat. 11 demanda ensuite du papier et de Feucre, écrivit un billet qu'il cacheta, et le fit porter à son adresse par le page qui lui avait donné un houillon ; puis, se tournant de mon côté : .Mon ami , me dit-il , c’est toi que je prétends désormais charger de mes commissions, et particulièrement de celles qui regarderont dona Eufi-asia. Cette dame est une > jeune personne que j’aime et dont je suis tendicment aimé.

Bon Dieu! dis-je aussitôt en moi-même; eh ! comment les jeunes gens pourront-ils s’empêcher de croire qu’on les aime, puisque ce vieux pénard s’imagine qu’on l’idolâtre? Cil Blas, poui suivit-il , je te mènerai chez elle dès aujourd’hui : j’y soupe presque tous les soirs. Tu verras une personne tout aimable, tu seras charmé de son air sage et retenu. Bien loin de ressembler à ces petites étourdies qui donnent dans la jeunesse et s'engagent sur les apparences, elle a l’esprit déjà mûr et judicieux ; elle veut des sentiments dans un homme, et préfère aux figures les plus brillantes un amant qui sait aimer. Le seigneur don Guonzale ne borna point là l’éloge de sa maitresse : il entreprit de la faire passeï- pour l'abrégé de toutes les perfections ; mais il avait un auditeur assez dilûcile à persuader là-dessus. Après toutes les manœuvres que j’avais vu faire aux comédiennes, je ne croyais pas les vieux seigneiu’s fort hemeux en amour. Je feignis pourtant, par

UVRE W, CHAH. Vil.

complaisance, d’ajoutei' fui à tout ce que me dit mon maître ; je fis plus , je vantai le discernement et le bon goût d’Eufrasio. Je fus même assez impudent pour avancer qu’elle ne pouvait avoir de galant plus aimable. Le bonhomme ne sentit point que je lid donnais de l’encensoir par le nez ; au contraire , il s’applaudit de mes paroles : tant il est vrai qu’un flatteui peut tout risquer avec les grands ! ils se prêtent jusqu’aux flatteries les plus outrées.

Le vieillaid, après avoir écrit, s’arracha quelques poils de la barbe avec des pincettes ; puis il se lava les yeux pour ôter ime épaisse chassie dont ils étaient pleins. Il lava aussi ses oreilles, ensuite ses mains ; et, quand il eut fait toutes ces ablutions, il teignit en noii- sa moustache, ses sourcils et ses cheveux. 11 fut plus longtemps à sa toilette qu’une vieille douairière qui s’étudie à cacher l’outrage des années. Comme il achevait de s’ajuster, il entra un autre vieillard de scs amis , (pi’on nommait le comte d’Asumar. Quelle différence il j avait entre eux! Celui-ci laissait voir ses cheveux blancs, s’appuyait sur un bâton, et semblait se faire honneur de sa vieillesse, au lieu de vouloir paraître jeune. Seigneur Pacheco, dit-il en entrant, je viens vous demander à dîner. Soyez le bienvenu, comte, réiwndit mon maître. En même temps ils s’embrassèrent l'un l’autre, s'assirent, et commencèrent à s’entretenir en attendant qu’on servit.

lÆur conversation roula d’abord sui’ une coursé de taureaux qui s’était faite depuis peu de jours. Ils parlèrent des cavaliers, qui y avaient montré le plus d’adresse et de vigueur ; et làdessus le vieux comte, tel que Nestor, à qui toutes les choses présentes donnaient occasion de louer les choses passées , dit en soupirant ; Hélas! je ne vois point aujourd’hui d'hommes compaiables à ceux que j’ai vus autrefois , m les toui nois ne se font i>as avec autant de magnificence qu'on les faisait dans ma jeunesse. Je riais en moi-même de la prévention du bon seigneim d’Asumai’, qui ne s’en tint pas aux toui nois ; je me souviens , quand il fut à table et qu’on apporta le fruit , qu’il dit en voyant de fort belles pêches qu’on avait servies : De mon temps , les pêches étaient bien plus grosses qu’elles ne le sont à présent ; la nature s'affaiblit de jour en jour. .Sur c.e pie^l-là, dis-je alors en moi-même en souriant, les pêches du

r.ir, BI.AS.

tpinps d’Adam devaient être d’une grosseur merveilleuse.

Le comte d’Asuniar demeura presque jusqu’au soir avec mon maître, qui ne se vit pas plutôt dôbaiTassé de lui, qu’il sortit en me disant de le suivre. Nous allâmes chez Eufrasie, qui logeait à cent pas de notre maison, et nous 1a trouvâmes dans un appartement des plus propres. Elle ôtait galamment habillée, et avait un air de jeunesse qui me la lit prendre . pour une mineure, bien qu’elle eût trente bonnes années pour le moins. Elle pouvait ^sser pour jolie, et j’admirai bientôt son esprit. Ce n’était pas une de ces coquettes qui n’ont qu'un babil brillant avec des manières libres : elle avait de la modestie dans son action comme dans ses discours, et elle parlait le plus spirituellement du monde sans paraître se donner pour spirituelle. .le la considérais avec un extrême étonnement. O ciel ! disais-je, est-il possible qu’une persotrne qiti se montre si réserv'ée soit capable de vivre dans le libpriinage?

'Je m’imaginais que toutes les femmes galantes devaient ètit' effrontées. J’étais surpris d’en voir une motleste en appar erirv, sans faii-e réflexion que ces créatiu-es savent se composer et se confor mer au caractère des gens riches et des soigneui’s qui tombent entre leurs mains. Ces payeur-s verrlent-ils de l’emportement, elles sont vives et pétulantes. Aiment-ils la retenue, elles se parent d’un extérieur sage et vertueirx. Ce sont de vrais caméléons, qui changent de coitleur suivant l’humeur et le gétrie des hommes qui les approchent.

Don Gonzale n’était pas du goût dos seigneur-s qui demandent dos beautés hardies ; il ne pouvait souffrir celles-là, et il fallait, pour le piquer, qu'une femme eût un air de vestale : aussi Eufrasie, se réglant là-dessus, faisait voir que les bonnes comédiennes n’étaient pas toutes à la comédie. Je laissai nron maîtr e avec sa nymphe, et je descendis dans une salle oit je trouvai une vieille femme de chambre, que je reconnus pour une soubrette qui avait été suivante d’une comédienne. De son côté, elle me r-emit, et nous fîmes une scène de reconnaissance digne d’être employée dans une pièce de théâtre. Eh ! vous voilà, seigneur Gil Blas ! me dit cette soubrette, tr-anspor-tée de joie ; vous ôtes donc sorti de chfz Ar-sénie, comme moi de chez Constance ? Oh vraiment, hti répondis-je, il y a longtemps que jé l’ai quittée, j’ai mérite servi depuis une fille

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