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de condition. La vie des personnes de théâtre n'est guère de mon goût. Je me suis donné mon congé moi-même, sans daigner avoir le moindre éclaircissement avec Arsénié. Vous avez . bien fait, reprit la soubrette, nommée Beatrix. J’en ai usé à peu })rès de la même manière avec Constance. Un beau matin, je lui rendis mes comptes froidement; elle les reçut sans me dire une syllabe, et nous nous séparâmes assez cavalièrement.
Je suis ravi, lui dis-je, que nous noùs retrouvions dans une maison plus honorable. Dona Eufi asia me paraît une façon de femme de qualité, et je la crois d’un ’très-^n caractère. Vous ne vous trompez pas, me répondit la vieille suivante, elle a de la naissance, ce qui se voit assez par ses manières ; et ♦ poiu- son humeur, je puis vous assurer qu'il n’y en a point de plus égale ni de plus douce. Elle n’est point de ces maîtresses emportées et difficiles qui trouvent à redire à tout, qui crient sans cesse, tourmentent lem\s domestiques, et dont le service, en un mot, est un enfer. Je ne l’ai pas encore entendue gi-ondeiune seule fois, tant elle aime la douceur ! Quand il m’arrive de ne pas faire les choses à sa fantaisie, elle me reprend sans, colère, et jamais il ne lui échappe de ces épithètes dont les dames violentes sont si libérales. Mon maître, repris-je, est aussrfort doux ; il se familiarise avec moi et me traite comme son égal plutôt que comme son laquais ; en un mot, c’est le meilleur de tous les humains ; et sur. ce pied-là nous sommes, vous et moi, beaucoup mieux que nous n’étions chez nos comédiennes. Mille fois mieux, repartit Beatrix; je menais une vie tumultueuse, au lieu que je vis présentement dans la re- . traite. 11 ne vient pas d’autre homme ici que le seigneur don Gonzale. Je ne verrai que vous dans ma solitude, et j’en suis bien aise. 11 y a longtemps que j’ai de l’all'ection pour vous ; et j’ai plus d’une fois envié le bonheur de Laure de vous avoir pour ami; mais enfin j’espère que je ne serai pas moins Heureuse qu’elle. Si je n’ai pas sa jeunesse et sa beauté, en récompense je hais la coquetterie, ce que les hommes ne sauraient assez payer; je suis une tourterelle pour la fidélité.
Comme la bonne Béatrix était une de ces personnes qui sont obligées d’oll'rir leurs faveurs, parce qu’on ne les leur demanderait pas, je ne fus nullement tenté de profiter de .ses avances. Je ne voulus pas pourtant qu’elle s’aperçût que je la
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méprisais, et même j’eus la politesse de lui parler de manière qu’elle ne peidit pas toute espérance de m’engager à l'aimer.
Je m’imaginai donc que j’avais fait la conquête d’une vieille suivante, et je me trorai^ai encore dans cette oaNaûon. La soubrette n'en usait pas ainsi avec moi seulement jwur mes beaux yeux : son dessein était de m’inspirer de l’amour pour me mettre dans les intérêts de sa maîtresse, pour qui elle se sentait si zélée, qu’elle ne s’embarrassait point de ce <pi’il lui en coûterait j)oiu- la servir. Je reconnus mon erreur dès le. lendemain matin, que je portai, de la part de mon maître, un • l)illet doux à Eiifrasie. Cette dame me fit un accueil gracieux, me dit mille choses obligeantes ; et la femme de chambre aussi s’en mêla. I/nne admirait ma physionomie; l’autre me trou- ♦ vait un air de sagesse et de prudence. A les entendi-e, le seigneur don Gonzale possédait en moi un trésor. En un mot, elles me louèrent tant, que je me défiai des louanges qu’elles me donnèrent. J’en pénétrai le motif ; mais je les reçus en apparence avec toute la simplicité d’un sot, et par cette contreruse je trompai les friponnes, qui levèrent enfin le masque.
Écoute, Gil Blas, me dit Eufrasie, 'il ne tiendra qu’à toi de fifire ta fortune. Agissons de concert, mon ami. Don Gonzale est vieux et d’une santé si délicate, que la moindre fièvre, aidée d'un bon médecin, l’emportera. Ménageons les moments <[ui lui restent, et faisons en sorte (pi’il me laisse la meilleui e partie de son bien. Je t’en ferai bonne part, je te le promets; et tu peux compter sur cette promesse comme si je te la faisais par-devant toiis les notaires de Madrid. Madame, lui répondis-je, disposez de votre serviteur. Vous n’avez qu’à me prescrire la conduite (jue je dois tenir, et vous serez satisfaite.
Eh bien ! reprit-elle, il faut observer ton maître, et me rendre compte de tous ses pas. Quand vous vous entretiendrez tous deit*. ne manque pas de faire tomber la conversation sur les ' femmes; et de là prends, mais avec art, occasion de lui dire du bien de moi : occupe-lc d’Eufrasie autant qu’il te sera possible. Ce n’est pas tout ce que j’exige de toi, mon ami ; je te recommande encore d’être fort attentif à ce qui se pqsse dans la familhî des l'acheco’. Si tu t’apej çois que quelque pai’ent de don Gonzale ait de grandes assiduités auprès de lui, et couche en joue sa succession, tu m’en avertiras aussitôt : je ue t’en
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demande pas davantage ; je le coulerai à fond en peu de temps. Je connais les divers caractères des parents de ton maiti-e ; je sais quels portraits ridicules on lui peut ftdre d’eux, et j'ai déjà mis assez mal dans son esprit tous ses neveux et ses cousins. -
Je jugeai par ces instructions, et par d’autres qu’y joignit Eufrasie, que cette dame était de celles qui s’attachent aux vieillards généreux. Elle avait depuis peu obligé Gonzale à vendre une terre dont elle avait louché l’argent. Elle tirait de lui tous les jours de bonnes nippes, et, de plus, elle espérait qu’il ne l’oublierait pas dans son testament. Je feignis de m’engager volontiers à faire. tout ce qu’on attendait de moi; etpour ne rien dissimuler, je doutai, en m’en retournant au logis, si je contribuerais à tromper mon maître, ou si j’entreprendi-ais de le détacher de sa maîtresse. Ce dernier parti me pai’aissait plus honnête que l’autre, et je me sentais plus de penchant à remplir mon devoii" qu’à le trahir. D’ailleurs, Eufrasie ne m’avait rien promis de positif, et cela peut-être était cause qu’elle n’avait pas corrompu ma fidélité. Je me résolus donc à servir don Gonzale avec zèle,, et je me persuadai que^ si j’étais assez heureux pour l’arracher à son idole, je serais mieux payé de cette bonne action que des mauvaises que je pourrais faire.
Pour parvenir à la fin que je me proposais, je me montrai tout dévoué au service de dona Euùasia. Je lui fis accroire que je parlais d’elle incessamment à mon maître, et là-dessus je lui débitais des fables qu’elle prenait pour argent comptant. Je m’insinuai si bien dans son esprit, qu’elle me crut entièrement dans ses intérêts. Pour ^mieux lui en imposer encore, j’affectai de paraître amom’eux de Béatxix, qui, ravie à son âge de voir un jeune homme à ses trousses, ne se souciait guère d’être trompée, pourvu que je la trompasse bien. Lorsque nous étions auprès de nos princesses, mon maître et moi, cela faisait deux tableaux difiérents dans le même goût. Don Gonzale, sec et pâle comme je l’ai peint, avait l’air d’un agonisant quand il voulait faûe les doux yeux ; et mon infante, à mesme que je me montrais jdus passionné, fù^nait des manières enfantines, et faisait tout le manège d’une vieille coquette : aiisa avait-eUe quarante ans d’éoole pour le moins.
Elle s’était raffinée au service de quelques-unes de ces héroïnes de galanterie qui savent plaire jusque dans leui- vieillesse, et qui meurent chargées des dépouilles de deax ou trois générations.
Je ne me contentais pas d’aller tous les soirs avec mon maître chez Eufrasie, j’y allais quelquefois tout seul pendant le jour, et je m’attendais toujours à trouver dans cette maison quelque jeune galant caché ; mais, à quelque heûre que j’y entrasse, je n’y rencontrais jamais d'homme, pas même de femme d’un air équivoque. Je n’y découvrais pas la moindre trace d’infidélité ; ce qui ne m’étonnait pas peu ; car, quoique Béatrix nl’eiit assuré que sa maîtresse ne recevait aucune visite masculine, je ne pouvais penser qu’une si jolie dame fût exactement fidèle à don Gonzale. En quoi certes je ne faisais pas un jugement téméraire ; et la belle Eufrasie, comme vous le verrez bientôt, pour attendre plus patiemment la suc- . cession de mon maître, s’était pourvue d’un amant plus convenable à une femme de son âge.
Un matin, je portais â mon ordinaire un billet doux à la princesse. J’aperçus, tandis que j’étais dans sa cliambre, les pieds d’un homme caché derrière une tapisserie. Je me gaidai bien de faire connaître que je les voyais, et, sitôt que j’eus fait ma conàmission, je sortis sans faire semblant de les avoir remarqués; mais, quoique cet objet dut peu me surprendre, et que la chose ne roulât pas sur mon compte, je ne laissai jvas d’en êti'e fort ému. Ah! perfide, disais-je avec indignation, . scélérate Eufrasie ! tu n’es pas satisfaite d’en imposer à un bon vieillard en lui persuadant que tu l’aimes; il faut que tu te livres à un autre, pour metti’e le comble à ta trahison ! Que j’étais fat, quand j’y pense, déraisonner de la sorte! Il fallait plutôt rire de cette aventure, et la regarder comme une compensation des ennuis et des langueurs qu’il y avait dans le commerce de mon maître. J’aurais du moins mieux fait de n’en dire mot, que de me servir de cette occasion pom' faire le bon valet. Mais, au lieu de ipodércr mon zèle, j’entrai avec chaleur dans les intérêts de don Gonzale , et lui fis un fidèle rapport de ce que j’avais vu ; j’ajoutai même à cela qu’Eufrasie m’avait voulu séduire. Je ne dissimulai jçien de tout ce qu’elle m’avait dit, et il ne tint qu’à lui de connaître parfai-