‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 96 sur 254 · VRE IV,, CHAR. vm · texte numérisé non relu

VRE IV,, CHAR. vm

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remmc plus sérieuse, ni qui parlât moins. Cela ne rempécliak pas de passer pour la dame de Madrid la plus spirituelle. Le grand concours de personnes de qualité et de gens de lettres qu’on voyait chez elle tous les jours contribuait peut-être plus <pie son mérite à lui donner cette réputation. C’est une chose que je ne déciderai point. Je me contenterai de dire que son nom emportait une idée de génie supérieur, et que sa maison était appelée par excellence» dans la ville, le bureau des ouvrages d’esprit*.

Effectivement on y lisait chaque jour tantôt des poèmes dramatiques, et tantôt d’autres poésies. Mais on n’y faisait guère que des lectures sérieuses ; les pièces comiques y étaient méprisées. On n’y regardait la meilleui’e comédie ou le roman le plus ingénieux et le plus égayé que comme une faible production qui ne méritait aucune louange ; au lieu que le moindre ouvrage sérieux, une ode, une églogue, un sonnet, y passait pour le plus grand effort de l’esprit humain. 11 arrivait souvent que le public ne confirmait pas les jugements du bureau , et que même il sifflait quelquefois impoliment les pièces qu'on y avait fort applaudies.

J'étais maître de salle dans cette maison , c’est-à-dire que mon emploi consistait à tout préparer dans l’appartement de ma maîtresse pour recevoir la compagnie, à ranger des chaises pour les hommes et des carreaux pour les femmes : après quoi je me tenais à la porte de la chambre, pour annoncer et introduire les personnes qui arrivaient. Le premier jour, à mesure que je les faisais entrer, le gouverneur des pages, qui par hasaid était alors dans l’anticliarnbre avec moi, me les dépeignait agréablement. Il se nommait André Molina. Il était naturellement froid et railleur, et ne manquait pas d’esprit. D’abord un évêque se présenta. Je l’annonçai ; et, quand il fut entré, le gouverneur me dit : Ce prélat est d’un cai actèfe assez plaisant. Il a quelque ci édit à la cour ; mais il voudrait bien persuader qu’il en a beaucoup. Il fait des offres de services à tout 1q monde, et ne sert personne. Un jour il rencontre chez le roi un cavalier qui le salue; il l’arrête, l’accable de civilités, et lui serrant la main : Je suis, lui dit-il, tout acquis à

* Co birroaii d’esprit rutniit brniicmip de IraiU qui peignent la maison de la mnr* guise do iatnbdii.

CTL BLA8.

votre seigneurie. Mettez-iiioi, de grâce, à l’épreuve; je ne mouri-ai point content, si je ne trouve une occasion de vous obliger. Le cavalier le remercia d’une manière pleine de reconnaissance ; et, quand iis furent tous deux séparés, le prélat dit à un de ses officiers qui le suivait : Je crois connaître cet hornme-là; j’ai une idée confuse de l’avoir vu (pielque part.

Un moment après l’évèque, le fils d’un grand parut; et lompie je l’eus introduit dans lar chambre de ma maîtresse :

Ce seigneur', me dit Molina, est encore un or iginal. Imaginezvous qu’il entre souvent dans une maison pour traiter d’une aflaire importante avec le maître du logis , qu’il quitte sans se souvenir’ de lui en parler. Mais, ajouta le gouverneur en voyant arriver deux femmes , voici dona Angela de Penafiel et dor\a Margarita de Montalvan. Ce st>nt deux darnes qui ne se ressemblent nullement. Dona Margarita se pique d’ètre pbi- I losophe ; elle va tenir tète aux plus profonds docteurs de Salamanque , et jamais ses raisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoi- (pi’elle ait l’esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates, nobles et naturelles. Ce dernier caractère est aimable, dis-je à Molina; mais l’auti'e ne convient guère, ce me semble, au beau sexe. Pas trop, répondit-il en som'iant; il y a même bien des hommes qit’il rend ridicules. Madame la marquise, notre maîtresse, continua-t-il, est aussi un peu grippée ‘ de plülosophie. Qu’on va dispiUtrr ici aujourd’hui ! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéi'essee dans la dispute !

Comme il achevait ces mots, nous vîmes entrer un homme sec, qui avait l’air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l’épai'gna point. Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveur de leur silence ou de quebiues sentences tirées de Sénèque, et • qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. il vint ensuite un cavalier d’assez belle taille, qui avait la mine grecque, c’esl-à-dire le maintien plein de suffisance. Je démandai qui c’était. C’est un poète dramatique, me dit Molina. 11 a fait cent mille vers en sa vie, qui ne Jui ont pas rapporté quatre sous; mais, en récompense, il vient

* Grippve^ cnlôlpc, (>iUiehpo. Ce mol, iie'^fainilier, a uu temps à lu moUe.

r.lVBE IV , CHAP. VIII. , ‘ifift

Avec SIX lignes de prose de se faire un ' établissement considérable

J’allais m’éclaircir de la natiu^ d’une fortune faite à si peu de frais, quand j’entendis un grand bniit sur l’escalier. Bon, s’écria le gouverneur, voici le licencié Campanario *. 11 s'annonce lui-même a rant qu’il paraisse ; il se met à parler dès la porte de la rue, et en voilà jusqu'à ce qu’il soit sorti de la maison. En effet tout retentissait de la voix du bruyant licencié, vjui entra enfin dans l’antichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. Le seigneur Campanario, dis-je à Molina, est apiwremraent un beau génie. Oui, i-épondit mon gouverneur, c’est un homme qui à des saillies brillantes, des expressions 'détournées; il est réjouissant. Mais, outie que c’est un parleur impitoyable, il ni' laisse pas de se répéter ; et, pour- n'estimer les choses qu’autant qu’elles valent, je crois que l’air agréable et comique dont il assaisonne ce qu’il dit en f^ait le plus grand méiite. La meilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneur à im recueil de bons mots.-

11 vint encore d’autres personnes, dont Molina me fit de plaisants portraits. 11 n’oublia pas de me peindre aussi la marquise, et sa peinture fut de mon goût. Je vous donne, me dit-il, notre patronne pour un esprit assez uni, malgré sa philosophie. Elle n'est point d’une humeur difficile, et on a peu de caprices à essuyer en la servant. C'fest une femme de qualité des plus raisonnables que je connaisse ; elle n’a même aucune passion. Elle est sans goût pour le jeu comme pour la galanterie, et n’aime que la conversation. Sa vie serait bien ennuyeuse pour la plupart des dames. Le gouverneur, par cet éloge, me prévint en faveur de ma maîtresse. Cependant, quelques jours après, je ne pus ni empêcher de la soupçonner ^ n’être pas si ennemie de l’amour, et je vais dire sui- quel - fMidement je conçus ce soupçon.

Un matin, pendant qu’elle était à sa toilette, il se présenta devant moi un petit homme de quarante ans, désagréable de.

Tous ces portraits, et ce ilerinm' cuire auires, »’appliquaieul à doc anecdotes oot* Biietdaos le tempioù Le Sage éttrivait Kin romao.

* Ca^npanario, l’înclior, raiilluu. ^

GU. BLAS

sa pluscTc^ux que l'auteui’ Pedro de Moya, et fort

bossu par-dessus le marché. Il me dit qu’il voulait parler à madame la marquise. Je lui demandai de quelle paid. De la mienne, -répondit-il fièremeirt. Ditcs-lui que je suis le cavalier dont elle s’entretint hier avec dona Anna de Yelasco. Je l’introduisis dans l’appartement de ma maîtresse, et je l'annonçai. I.a marquise fit aussitôt une exclamation, et dit avec un transport de joie qu’il pouvait entrer. Elle ne se contenta pas de le - recevoir favorablement, elle obligea toutes ses femmes à sortir de la chambre; de sorte que le pfetit bossu, plus heureux qu’un honnête homme, y demeura seul avec elle. Les soubrettes et moi, nous rîmes un peu de ce beau tête-à-tête qui dura près d’une heure ; apres quoi ma patronne congédia le bossu en lui faisant des civilités qui marquaient qu'elle était très-contente de lui.

Elle avait effectivement pris tant de plaisir à son entretien, qu’elle me dit lo soir en particulier : GU Dlas, quand le l'ossu l’eviendra, faltes-le entrer dans mon appartement le plus secrètement que vous pourrez. Ce commandement, je l’aAOuc, me donna d’étranges soupçcnis; néanmoins, suivant l’ordre de la marquise, dès que le petit homme revint, et ce fut le lendemain matin , je le conduisis par un escalier dérobé jusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement la même chose deux ou trois fols, et je conclus de là que la marquise avait des inclinations bizarres, ou que le bossu faisait le personnage d’un entremetteur. »

Ma foi, disais-je, prévenu de cette opinion, si ma maîtresse aime quelque homme bien fait, je lui pardonne; mais, si elle est entêtée de ce magot, franchement je ne puis excuser cette dépravation de goût. Que je jugeais mal de la patronne! Le petit bossu se mêlait de magie , et comme on avait vanté son savoir à la marquise , qui se prêtait volontiei s aux prestiges des charlatans, elle avait des entretiens particuliers avec lin. Il faisait voir dans le vcire, montrait à toiu'ncr le sas et révélait pour de l’argent tous les mystères de la cabale : ou bien, pour parler plus juste, c’était un fripon qui subsistait aux dé-

* Le s&s est uo qu'un cbarlaUn sait faire tourner et arrêter sur la perso Me qu'on üotipçonno, ete.

MVRF, IV, ÎHAI'. IX. 271

pens (tes personnes trop crédules; et l'on disait qu’il avait sous œntribution plusieurs femmes de qualité'.

CHAP. IX, — Par quel incident GU Blas flnriit de chez la marquise de Chaves, et c>

^ qu’il devint.

Il y avait six mois que je demeurais chez la maripiise de Chaves, et j’étais fort content de ma condition. Mais la destinée (jue j’avais à remplir ne me permit pas de faire un plus long séjour dans la maison de cette dame, ni même à Madrid. Voici l'aventui’e qui m’obligea de m’en éloigner.

Parmi les femmes de ma maitresse, il y en avait une qu’on appelait Porcie. Outre qu’elle était jeune et belle, je la trouvai d’un si bon caractère, que je m’y attachai sans savoir (pi’il me faudrait disputer son cœur. Le secrétaire de la marquise, homme fier et jaloux, était épris de ma belle. 11 ne s’aperçut . pas plutôt de mon amour, que, sans chercher à s’éclaircir de quel œil Porcie me voyait, il résolut de me faire tirer l’épée. Pour cet efi’et, il me donna ren(tez-vous un matin dans un endroit écarté. Comme c’était un petit homme qui m’arrivait à peine aux épaules, et qui me paraissait très-faible, je ne le crus pas un rival fort dangereux. Je me rendis avec confiance au lieu où il m’avait appelé. Je comptais bien de remporter ime victoire aisée, et de n>’en faire un mérite auprès de Poi'cie; mais l’événement ne répondit point à mon attente. Le petit secrétaire , qui avait deux ou trois ans de salle , me désarma comme un enfant; et, me présentant la pointe de son épée ; Prépare-toi, me dit-il, à recevoir le coup de la mort, ou bien donne-moi ta parole d’honneur que tu sortiras aujourd’hui de chez la marquise de Chaves , et que tu ne pensei’as plus à Porcie. Je lui fis volontiers cette promesse, et je la tins sans répugnance. Je me faisais^une peine de paraître devant les domestiques de notre hôtel après avoir été vaincu, et surtout devant la belle Hélène qui avait fait le sujet de notre comljat. Je ne retomnai au logis (pie pour y prendre tout ce

' Cillait un faible asser eonttmm ebez lei fuininc« de qualité du aièelc de Louis XIV, que la croyance à la Magie et la fureur de consulter les discura de Iwone avcnlnn.'.

Les liistoires de la Voisin u'avaiciit été que trop célèbres. En I67‘2, La Konlaine avail-foil sa fable des Devineresses ( livre VII, fable xv). En ITflO, la Diivcrger était une devineresse fort en vo^^tie à Paris. Usnconrt en parie expressément dans une comédie qui fut jouée cette aaac«.lé .

Gtl, Bl.ïS.

que j'avais (le nij/pes et d’argent ; et dès le même jour je marchai vers Tolède, la Bourse assez bien garnie et le dos chargé d'un paquet composé de toutes mes hardes. Quoique je ne me fusse point engagé à quitter le séjour de Madi id, je jugeai 'i propos de m’en écarter, du moins poui- quelques années. Je formai la résolution de parcourir l’Espagne , et de m’aia èter de ville en ville. L’ajgent que j’ai, disais-je, me mènera Ipin : je ne le dépenserai pas indiscrètement ; et, quand je n’en aurai plus, je me remettrai à servir. Un garçon fait- comme je suis trouvera des conditions de reste quand il lui plaira d'en chercher; je n’aurai qu’à choisir.

J’avai,s particulièrement envie de voir Tolède; j'y arrivai au bout de trois jours. J’allai loger dans une bonne hôtellerie, où je passai pour un cavalier d’importance, à la faveiu’ de mon Iiabit d’homme à bonnes fortunes, dont je ne manquai pas de me parer ; et, par des airs de petit-maitre (jue j’affectai de me - , donner , il dépendit de moi de lier commerce avec de jolies femmes qui demerntiient dans mon voisinage ; mais ayant appris qu’il fallait débuter chez elles par une grande dépense, cela brida mes désirs , et me sentant toujoiu:s du goût poulies voyages , après avoir vu tout ce qu’on voit de curieux à Tolède, j’en partis un jour au lever de l’am-ore, et pris le chemin de Cuença, dans le dessein d’àller en Aragon. J’entrai la seconde joiu-née dans une hôtellerie que je trouvai sur la route; et, dans le temps que je commençais à m’y rafraîchir, il sm-vint une ü-oupe d’archers de la sainte hermandad. Ces messieurs demandèrent du vin, se mirent à boh-e, et j’entendis qu’en buvant ils faisaient le portrait d'un jeune homme qu’ils avaient ordre d’arrêter. Le cavalier', disait Tun d’entre eiLv , n’a pas plus de vingt-trois ans ; il a de longs cheveux noirs, une belle taille, le nez aquilin, et il est monté sur un clieval bai brun. '

Je les écoutai sans paraître faire quelque attention à ce qu’ils disaient, et véritablement je ne m’en souciais guère. Je les laissai dans Thôteilerie, et continuai mon chemin. Je n’eus pas fait un demi-(prart de lieue, que je rencontrai im jeune cavalier fort bien fait, et monté sur im- cheval châtain. Par ma foi, dis-je en inoi-mèmc, voici l’iiomme ipic les archers cherchent, ou je suis bien trompé, il a une longue clievelure

Dig:;:.;Od by i --no(^k

tlVBE IV, THAP. fX.

noiro et le nez aquilin ; c’est assurément lui qu'on, veut pincer. 11 faut que je lui rende un bon office. Seigneur, lui dis-je, pei'mettez-moi de vous demander si vous n’avez point sur les bras quelque affaire d'honneur. Le jeune homme , sans me répondre, jeta les yeux sur moi, et parut surpris de ma question. .Je l’assurai qne ce n’était point par curiosité que je venais de iui adresser ces paroles. 11 en fut bien persuadé quand je lui eus rapporté tout ce que j’avais entendu dans rhôtellerie. GénéreiLX inconnu, me dit-il, je ne vous dissimulerai point que j’ai sujet de croire qu’effectivement c’est à moi que ces archers en veulent; ainsi je vais suivre une autre route pour les éviter. Je suis d’avis, lui répliquai-je, que nous cherchions un endi’oit où vous soyez sûrement, et où nous puissions nous mettre à couvert d’un orage que je vois dans l’air, et qui va bientôt tomber. En môme temps, nous découvrîmes et gagnâmes une allée d’arbres assez touffus, qui nous conduisit au pied d’une montagne, où nous trouvâmes un ermitage.

C’était une grande et profonde grotte (juc le temps avait percée dans la montagne; et la main des hommes y avait ajouté un avant-edrps de logis bâti de rocailles et de coquillages, et tout couvert de gazon. Les environs étaient parsemés de mille sortes de flem-s qui parfumaient l’aff; et l’on voyait auprès de la grotte une petite ouverture dans la montagne , par où sortait avec bruit une source d’eau qui courait se répandre dans une prairie. 11 y avait à l’entrée de celte maison solitaire un bon ermite qui paraissait accablé de vieillesse. Il s’appuyait d’une main sur un bâton, et de l’autre il tenait un rosaire à gios grains, de vingt dizaines pour le moins. 11 avait la tète enfoncée dans un bonnet de laine bnine à longues oreilles, et sa barbe, plus blanche que la neige, lui des-, cendait jusqu’à la ceinture. Nous nous approchâmes de lui. Mon père, lui dis-je, voulez-vous bien que nous vous demandions un asile contre l’orage qui nous menace? Venez, mes enfants, répondit l’anachorète après m’avoir regardé avec attention ; cet ermitage vous est ouvert, et vous y pourrez demeurer tant qu’il vous plaira. Pour votre cheval, ajouta-t-il en nous montrant l’avant-corps de logis., il sera fort bien là. Le cavalier qui m’accompagnait y lit entrer son cheval , et nous suivîmes le vieillard dans la grotte.

oiu ni-AS.,

Nous 11^ fûmes pas plutôt, qu'il tomba une grosse plrüe^ entrcmêk'c d’éclairs et de coups de tonnerre épouvantables. L'ermite se mit à genoux devant une image de saint Pacôine* qui était collée contie le mur, et nous en fimes autant à son exemple. Cependant le tonnerre cessa. Nous nous levâmes; mais, comme la pluie continuait et que la nuit n'était pas fort éloignée, le vieillard nous dit : Mes enfants, je ne vous conseille pas de vous remettre en chemin pai- ce lemps-là, à moins que vous n’ayez des affaires bien pi essantcs. Nous répondîmes, le jeune homme et moi, que nous n’en avions point qui nous défendissent de nous arièter, et que, si nous n’appréhendions pas de l'incommoder, nous le prierions de nous laisser passer la nuit dans son ermifager Vous ne m’incommoderez point,, répliqua l’ermite. C’est vous seuls qu’il faut plaindre. Vous serez fort mal couchés , et je n’ai à vous oflrir qu’un repas d'anachorète.

-Après avoir ainsi parlé , le saint homme nous fit asseoir à une petite table, et nous présentant quelques ciboules avec un morceau ^e pain et une cruche d’eau : Mes enfants, reprit-il, vous voyez mes repas ordinaires ; mais je veux aujourd’hui faire un excès pour l'amoiu’ de vous. A ces mots, il alla prendre un peu de fromage et deux poignées de noisettes qu’il étala sur la table. Le jeune homme, qui n’avait pas grand appétit, ne fit guère d’honneur à ces mets. Je m’aper(,ois , lui dit l’ermite , que vous êtes accoutumé à de meilleures tables que la fnienne , ou plutôt que la sensualité a corrompu voti'e goût naturel. J’ai été comme vous dans le monde. l.es viandes les plus délicates, les ragoûts les plus exquis n’étaient pas trop bons pour moi ; mais depuis que je vis dans la solitude, j’ai rendu à mon goût toute sa pureté. Je n’aime présentement que les racines, les fruits, le lait, en un mot, que ce qui faisait toute la nourritm’e de nos premiers pères.

Tandis qu’il parlait de la sorte, le jeune homme tomba dans une profonde rêverie. L'ermite s’en aperçut. Mon fils, lui dit-il, vous avez l'esprit embai-rassé. Ne puis-je savoir ce qui, vous occupe ? Ouvrez-moi votre cœur. Ce n’est point par curiosité que je vous en presse, c’est |a seule charité qui m’anime.

' Saint Pacôinc, cdlcbrc parmi les Père» do désert, peupla laThébaldcdc saints so> litaires, et eut sous sa conduite plus de cinq mille moines.

' ^ tIVRE IV, CIIAP. X. ' 27.“

Je suis dans un ilge à donner des conseils, el voûs^tes i»eutêtre dans une situation à en avoir besoin. Oui, mon père, répondit le cavalief en soupirant, j’en ai besoin sans doute, et je veux suivre les vôtres, puisque vous avez là bonté de me les ofTiir. Je crois que je ne risque rien à me découvrir à un homme tel que vous. Non, mon fils, dit le vieillard, vous n'avez rien à craindre ; on peut me faire toute sorte de confidences. Alors le cavalier lui pai’la dans ces termes.

^ CHAP. X* — > Histoire de dem Alphonse et de la belle Scrapbine.

Je ne vous déguiserai rien, mon père, non plus qu’à ce cavalier qui m’écoute : après la générosité qu'il a fait paraître , j'aurais tort de me défier de lui. Je vais vous apprendre mes malheurs. Je suis de Madiid, et void mou origine. Un officier de la garde allemande nomipé le baron de Steinbach , rentrant un soir dans sa maison, aperçut au pied de l'escalier un pàqiiet de linge blanc. Il le prit et l’emporta dans l’appartement de sa femme, où il se trouva que c'était un enfant nouveau-né, enveloppé dans une toilette fort propre, avec un billet par lequel on assurait qu'il appartenait à des personnes de qualité qui se feraient connaître un join*; et l’on ajoutait qu’il avait dé baptisé et nommé Alphonse. Je suis cet enfant raallieureux, et c’est tout ce que je sais. Victime de l’honneur ou de l’infidélité, j'ignore si ma mère ne m'a point exposé seulement pour cacher de honteuses amours, ou si, séduite par uu amant parjure, elle s'est ü’ouvée dans la cruelle nécessité de me désavouer. -,

fjuoi qu’il en suit, le baron et sa femme fui'eat touchés de mon sort; et conune ils n'avaient point d'enfants, ils se détei-nfinèrent à m’élever Sous le nom de don Alphonse. A mesure que j’avançais en âge, ils se sentaient attacher à moi. Mes manières flatteuses et complaisantes excitaient à tous moments leurs caresses, blntin j’eus le Itonheur de m’eu faire aimer. Ils me donnèrent toute sorte de maitres. Mon éducation devint leur unique étude; et, loin d’attendre impatiemment que mes {larents se découvrissent, ü semblait, 'an contraire, qu’ils souhaitassent <}ue ma naissance demeurât tou-

' Les rois dTspugnc tic lu maiiHjn d’Autriche avaicut une garJc cnui[>oscc d’Allc- Mamts depuis m:.-» Charie^-Quiiit, I’ibi d'ntx, aTail éh6 cmpcrt^ir d'Allcinugnc.

DiQüi-dec by CjOOgIc

jours inconnue. I)ès que le baj-oii me vit en état de porter les ai'mcs, il me mit dau.s le service. Il obtint pour moi une euseigne, me fit faire un petit équipage; et, pour mieux m'animer à chercher les occasions d’acquérir de la gloire, il raç représenta que la carrière de l’honnenr était ouverte à tout le monde, et que je pouvais dans la guerre me faire un nom d’autant plus gloiienx , que je ne le devrais qu’à moi seul. En même temps il me révéla le secret de ma naissance, qu'il m'avait caché jusque-là. Comme je passais pour son fils dans Madrid, et que j'avais cru l’Ôtre efl’eclivement, je vous avouelai que cette confidence me fit beaucoup de peine. Je ne pou- ^ vais et ne puis encore y penser sans honte. Plus mes sentiments semblent m’assurer d’une noble origine, plus j’ai de confusion de me voii' alvandonné des personnes à qui je dois le jour.

J'allai servir' dans les Pays-Bas ; mais la paix se fit fort peu de temps après; et> l’Espagne se trouvant sans ennemis, mais mon sans envieux, je revins à Madrid, où je reçus du baron et de sa femme de nouvelles marques de tendresse. Il y avait déjà deux mois que j’étais de retorn’, lorsqu’un petit page entra dans ma cliambre un matin, et me présenta un billefià peu près conçu dans ces termes : Je ne ettis ni laide ni mal (aile, et cependant vous me voyez souvent à mes fenêtres sam m’agacer. Ce procédé répond mal à votre air galant; et j’en suis si pigttee que je voudrais bien, pour m'en vous

donner de l’amour.

.\près avoir lu ce billet, je ne doutai pmiii qu'il ne fût d'une veuve appelée Léonor, qui demeurait vis-à-vis de notre nïfiison, et qui avait la réputation d’ètre tort coquette. Je questionnai làrdessus le petit page, qui voulnt d’abord faire le discret; mais, jH)ui‘ un ducat que je lui donnai, il- satisfit ma cuiiisité. 11 se chargea même d’une répônse par laquelle je mandais à sa maîtresse que je reconnaissàis mon crime, -et «pre je sentais dqà qu'elle était à demi vengée.

Je ne fus pas insensible à cette façon de conquête. Je ire soi'tis |K)int le reste de la journée, et j’eus grand soin de me tenir à mes fenêtres pom- observer la dame , qui n’oublia pas tic se montrer aux siennes. Je lui fis des mines. Elle y répondit; et dès le lendemain elle me manda i>ai' son petit page.

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