‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 97 sur 254 · LIVRE IV, CIIAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CIIAP. X

que si je voulais la nuit prochaine me trouver dans la rue entre onze heures et minuit, je pourrais rentrctenir à la fenêtie d'une salle basse. Quoique je ne me sentisse pas foi l amoureux <l’une veuve si vive, je ne laissai pas de lui faire une réponse très-passionnée, et d’attendre la nuit avec autant d'impatience que si j'eusse été bien touché. Lorsqu’elle fut venue, j’allai me promener au Prado jusqu'à l'heure du rendezvous. Je n’y étais pas encore ari ivé, qu’un homme monté sur un beau cheval mit tout à coup pied à terre auprès de moi; et m’abordant d’un air brusque : Cavalier, me dit-il, u’ètes-vous l)as liis du baron de Steinbach? Oui, lui répondis-je. C’est donc VOUS) reprit-il, qui devez cette nuit entretenir Léonor à sa fenêtre? J’ai vu scs lettres et vos i-éponses; son page me les a montrées; et je vous ai suivi ce soir depuis votre mdson jusqu’ici, pour vous apprendre que vous avez un rival dont la vanité s'indigne d’avoir un cœur à disputer avec vous. Je crois qu'il n’est pas besoin de vous en dii c davantage. Nous sommes dans un endroit écarté; battons-nous, à moins que, pour éviter le châtiment que je vous apprête, vous ne me promettiez de rompre tout commerce avec Léonor. Sacritiezmoi les espérances que vous avez conçues, ou bien je vais vous ôter la vie. 11 tallait, lui dis-je, demander ce sacritice, et non pas l’exiger. J’aurais pu l’accorder à vos prières; mais je le refuse à vos menaces.

Eh bien! répliqua-t-il après avoir attaché son cheval à nu arbre, battons-nous donc. 11 ne convient point à une personne de ma qualité de s’abaisser à prier im homme de la vôtre. La plupart même de mes pai-eils, à ma place, se vengeraient de vous d’une manière moins honorable. Je me .sentis choqué de ces dernières paroles; et, voyant qu’il avait déjà tiré son épée, je tirai aussi la mienne. Nous nous battîmes avec tant de furie, que le combat ne dura pas longtemps. Soit qu’il s’y prît avec trop d’ardeur, soit que je fusse plus adroit que lui, je le perçai bientôt d’un coup mortel. Je le vis chanceler et tomber. Alors, ne songeant plus qu’à me sauver, je montai sur son propre cheval, et pris la route de Tolède. Je n'osai retourner chez le baron de Steinbach, jugeant bien que mon aventure ne ferait que l’affliger ; et, quand je me représenüiis tout le i>éril où j’étais, je ci oyais ne pc>uvoh- assez tôt m'éloigner de Madrid.

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En faisant là-dessus les plus tristes l etlexions, je marchai le reste de la nuit et toute, la matinée. Mais sur le midi il fallut m’arrêter pour faire reposer mon cheval, et laisser passer la chaleur qui devenait insupportable. Je demeurai dans un village jus<]u'au cüuctier .lu soleil , après quoi, voulant aller tout d’une traite à Tolède, je continuai mon chemin. J’avais déjà gagné lllescas et deux lieues par delà, lorsque, environ sur le minuit , un orage pareil à celui d’aujourd’hui vint me sur- \)rendre au milieu de la campagne. Je m’approchai des murs d’un jardin que je découvris à quelques pas de moi ; et, ne trouvant pas d’abri plus.commodc, je me rangeai avec nion cheval, le mieux qu’il me fut possible, auprès de la porte d’un ;ubinet qui était au Iwut du mur, et au-dessus de laquelle il V avait un balcon. Comme je m’appuvais contre la porte , je sentis qu’elle était ouverte; ce que j’attribuai à la négligence des domestiques. Je mis pied à terre; et, moins pai' ciûiosité que pour être mieux à couvert de la pluie , ([ui ne laissait pas de m’incommoder sous le balcon , j’entrai dans le bas du cabinet avec mon cheval que je tirais |Mir la bride.

Je m’atlachai, pendant l’orage, à observer les lieux où j’étais ; et , quoique je n’en pusse guère juger qu’;v la faveur des éclairs , je connus bien que c’était une maison qui ne devait point appartenir à des personnes du commun. J attendais toujours que la pluie cess;\t , pour me remettre en chemin ; mais une grande lumière que j’aperçus de loin me 111 prendre une autre résolulion. Je laissai mon cheval dans le cabinet, dont j’ens soin de fermer la porte ; je m’avançai \ers cetic iumière, persuadé que l'on était encore sur pied dans celte maison j et résolu d’y demander un logement pour celle nuit. Apres avoit traversé quelques allées , j’arri.vai i)rès d'un salon , dont ,jc troiivai aussi îa porte ouverUî. J’v entrai; et, quand j’en eus vu toute la inagnilicence à la faveur d’ini Iwan lustre de cristal oii il y avait (piehpies bougies, je ne doutai point que je ne fusse chez un gj-aml seigneur. Le pavé en était de marbre, le lambris fort propre et ailistcmenl doié, la comiche admirablement bi>'u ti-availlée, et le plafond me parut l’ouvrage des plus halriles peintres. Mais ce que je regardai particulièrement , ce fut une infinité de bustes de héros espagnols, <juc soutenaient des escnbellons de marbre jaspé qui régnaient autour du sa-

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